Certains fonds d’investissement américains fragilisent-ils l’Europe de la Défense ? Analyse de Sorbas v. Coester (*). Paris, le 3 mars 2003 (Ó)Dans le dossier en cours sur la vente de l’activité aéronautique Avio par le groupe italien FIAT, un prétendant au rachat mérite une attention toute particulière. Il s’agit du fonds d’investissement The Carlyle Group, L.P., qui a déjà fait couler beaucoup d’encre ces derniers mois, du fait de ses relations avec la famille Bush et de ses liens forts avec l’Arabie Saoudite, mais aussi en tant que candidat malheureux à la reprise de Thales IS (ex Syseca) l’an passé ou au rachat, début 2003, des parts de France Telecom dans Eutelsat (dossier particulièrement sensible du fait du rôle pressenti pour Eutelsat dans le projet Galileo de GPS européen). Carlyle, créé en 1987, est devenu avec le temps le principal acteur du Private Equity, employant la plus grande équipe au monde d’experts sur ce segment, avec 250 personnes sur un effectif total de 500. Sur les plus de 15 Mds $ levés (en cumul) depuis son lancement, Carlyle a placé plus de 7 Mds $ dans un portefeuille de sociétés valorisé à plus de 19 Mds $. La stratégie de Carlyle consiste à prendre le contrôle de ses cibles, seul ou avec des co-investisseurs. Visés sont les marchés où l’intervention de l’Etat est déterminante: Défense, Aérospatial, Energie, Services Financiers, Santé, Technologies de l’Information... Sur ces marchés, les membres de son Advisory Committee, parmi lesquels de grandes personnalités du monde public ou privé européen, apportent, à travers leur compétence personnelle, leur connaissance fraîche et privilégiée des grands dossiers et l’activation de leurs réseaux humains toujours en place, une aide décisive dans les opérations de lobbying, d’influence et de levée de nouveaux fonds. Carlyle est ainsi devenu, tant aux Etats-Unis qu’en Europe et en Asie, un modèle "d’Access Capitalism". Carlyle est aujourd’hui le 10e fournisseur (en termes directs) du Pentagone. Défense et Aérospatial représentent, en valeur, plus de 30% de son portefeuille. En 2000, les actifs de Carlyle dans ces secteurs généraient un chiffre d’affaires représentant déjà la moitié de celui du n°1 mondial, Northrop Grunman. Or, depuis, Carlyle a encore élargi son portefeuille dans ces domaines, notamment avec son investissement récent dans QinetiQ, société formée avec une large part des activités de l’ancienne DERA britannique. Il est à souligner que Carlyle est aujourd’hui un acteur majeur dans le domaine des aérostructures, à travers, notamment, Vought Aircraft et The Aerostructures Corp., et dans les services d’’ingénierie, maintenance, rétrofit et fourniture de pièces de rechange, à travers Piedmont Hawthorne, Lear Siegler, Gemini Air Cargo ou encore US Marine Repair. Le dossier FIAT Avio est sensible pour l’Europe: il s’agit, en effet, d’un sous-traitant d’Ariane Espace, comme l’est d’ailleurs la société autrichienne de métaux spéciaux Andritz AG, déjà dans le portefeuille de Carlyle. Les liens entre Carlyle et Boeing Co. - concurrent principal du groupe de Défense européen EADS, dont un nombre remarquable de sous-traitants est déjà contrôlé par Carlyle – sont à cet égard particulièrement significatifs: le Boeing Pension Fund est un investisseur important de Carlyle - l’ancien Chairman, President & CEO de Boeing, Frank Schrontz, est conseiller de Carlyle – et Carlyle est l’un des principaux sous-traitants de Boeing, si bien qu’en fin de compte ce qui est bon pour Boeing l’est aussi pour Carlyle. Dans ce contexte, la présence au sein de l’Advisory Board de Carlyle Europe Partners d’Henri Martre, ancien PDG d’Aérospatiale, d’Ian Massey, ancien contrôleur financier d’Airbus et de Michael Rogovsky, Président du Bundesverband der deutschen Industrie (BDI) et Directeur non exécutif d’EADS N.V. n’est pas sans poser question. Ainsi, l’intérêt aujourd’hui marqué par Carlyle pour FIAT Avio doit aussi être considéré sous l’angle de la souveraineté européenne et de la nécessité de protéger certains actifs dans le domaine des industries les plus sensibles.
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