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Quatrième Guerre Mondiale, GWOT: guerre ingagnable, paix impensable
Le 15 avril 2003, François-Bernard Huyghe (1), directeur de l'Observatoire d’infostratégie était plus que sceptique (2) sur les chances américaines de réussir en Irak. Une analyse sans complaisance mais qui gagne a être relue au moment où certains célèbrent le premier anniversaire d'une guerre qui, politiquement, a été menée en dépit du bon sens. Cette guerre américaine était censée empêcher le chaos (la menace saddamique) et supposée assurer la défense commune des démocraties occidentales. Elle devait faire disparaître les Armes de Destruction Massive: personne n'a encore vu celles de l'Irak, disait-il alors, mais la Corée du Nord (et l'Iran depuis) ont accéléré leurs programmes atomiques... On est donc très loin du résultat escompté. Un an après le déclenchement de cette guerre très controversée, on vient de voir en Espagne pour qui le glas vient de sonner récemment pour avoir tenté de manipuler l'opinion publique espagnole. Le président Bush en campagne électorale n'est plus aussi sûr désormais d'être réélu dans un fauteuil. Et les stratèges de se demander de leur côté: où en sommes-nous ? Si la première puissance militaire du monde éprouve tant de difficultés devant un adversaire aussi insaisissable, on est bien obligé de se poser des questions qui sont restées sans réponse. Autant d'interrogations auxquelles François-Bernard Huyghe tente de répondre un an après le déclenchement de cette guerre préventive en Irak. Paris, le 20 mars 2004. (©) FBH.
François-Bernard Huyghe ©
GWOT ? Global War On Terrorism, comme disent les médias américains… D’autres préfèrent : guerre préemptive, guerre asymétrique, Quatrième Guerre Mondiale, guerre de quatrième génération, guerre au chaos, guerre perpétuelle… Quel que soit son nom, elle a commencé le 11 Septembre, au moins dans l’esprit de ses promoteurs.
Elle est censée, notamment à travers le principe de frappe dite préemptive, remplir une triple fonction :
Dans la mesure où la guerre globale au terrorisme se veut différente de toutes celles qui l’ont précédée, il faut la soumettre à une double réflexion et comparaison : par rapport à une définition cohérente de la guerre.
Il suffit de prendre sa définition dans un simple un dictionnaire comme le Larousse : « La guerre est le recours à la force armée pour dénouer une situation conflictuelle entre deux ou plusieurs collectivités organisées : clans, factions, États. Elle consiste, pour chacun des adversaires, à contraindre l'autre à se soumettre à sa volonté».
Cela a le mérite de préciser le concept de guerre par rapport à ceux de violence et conflit. Le concept renvoie à ceux de paix et de victoire. Et à une trilogie :
Mort violente collective organisée (la guerre s’inscrit dans la durée : si elle n’a qu’un épisode c’est une bataille ou une rixe)
Alternance entre guerre et de paix. La guerre est un état que traversent les collectivités (la période où « ce sont les pères qui enterrent les fils »). Il peut être quasi permanent ; il se pourrait même, à suivre les anthropologues et les ethnologues que la guerre soit une institution immémoriale (en tout cas prénéolithique) et quasi universelle. Mais elle doit en principe aboutir sur une paix, même si c’est celle des cimetières.
Plus précisément : la guerre recherche la paix par la victoire. Celle-ci suppose un changement politique durable : un des adversaires ou bien disparaît de la surface de la terre (soit par le massacre de tous ses membres, soit par sa dissolution en tant que collectivité organisée), ou bien pose les armes et reconnaît sa défaite, ou encore chacun se contente d’une demie victoire et négocie un compromis. Ainsi, les activités d’un groupe criminel qui cherche à s’emparer de biens au prix d’une effusion de sang n’est pas une guerre. Même si, dans la réalité la distinction entre crime, razzia, terrorisme et guerre n’est pas évidente, surtout à notre époque dans les zones grises du désordre mondial.
L’ennemi. Quand ce sont des États nations qui s’affrontent, ce premier point est théoriquement simple. Le souverain politique désigne l’ennemi. Il décide quand s’ouvre la phase de guerre ou de paix. L’existence de l’État exclut la possibilité d’un ennemi intérieur et l’exercice d’une violence armée collective sur son territoire ; sinon, cela signifie qu’une guerre civile pour la possession dudit État, ou pour la souveraineté sur une part de son territoire vient d’éclater. Donc que l’État est comme scindé et que sa survie est en jeu. Par ailleurs, sauf motivation idéologique profonde, l’ennemi est censé être provisoire : un jour, éventuellement après la victoire, il pourra devenir l’allié ou le vassal.
L’intention hostile. Il importe de savoir non seulement si l’autre a le désir de combattre ou de faire la paix, mais aussi d’évaluer sa capacité de haine ou de résistance aux pertes et à la souffrance, son aveuglement, sa propension à négocier, les chances qu’il cède.
Les armes au sens large des forces, de toutes les ressources de puissance qui peuvent être employées offensivement. Traditionnellement, l'arme est un facteur de réduction de l'incertitude : celui qui possède une arme supérieure à son adversaire diminue à son profit les aléas de la guerre qui font qu'elle n'est jamais jouée sur le papier.
Le territoire : il évident qu’il faut savoir si la guerre aura lieu sur son territoire, sur celui de l’adversaire, sur celui d’un allié de l’un ou de l’autre. La guerre commence forcément quelque part, même si on ne sait jamais où elle se finit. Les plans sont faits pour s’appliquer sur certaines zones terrestres ou maritimes, en fonction de contraintes de transport, de fortification, d’espaces plus ou moins bien défendues, de leurs valeurs stratégiques, …
L’aléa. Ce terme recouvre tous les facteurs humains, intellectuels, climatiques ou autres dont l’addition explique que ce n’est pas forcément celui qui dispose des forces les plus importantes qui gagne. Le génie d’un général ou la mort d’un commandant, la motivation d’une partie au conflit ou la démoralisation de l’autre, une armée qui arrive un quart d’heure plus tôt ou plus tard, une panique, un hiver, un accident…. Le meilleur stratège est celui qui tient le plus grand compte de l’aléa dans ses plans et qui s’y réadapte le plus vite.
Résumons la nouvelle stratégie de la GWOT ou de "Quatrième Guerre Mondiale" :
L’ennemi est unique et absolu : terroristes salafistes ou shiites, tyrannies bassistes,, régimes islamistes, dictatures post communistes, tout cela revient au même, puisque c’est le même danger. L’ennemi est mauvais par essence, il est celui qui « hait la liberté ». Il ne s’agit plus de savoir si l’Occident doit intervenir ou pas pour empêcher des tyrans locaux de massacrer des populations exotiques. Il s’agit de se défendre dans une guerre totale et planétaire que le Mal a déclarée à l’Amérique et au reste du monde libre (mais ce dernier n’en est pas entièrement conscient).
La guerre est permanente. Il n’y a pas de différence entre l’intention hostile et la capacité hostile, l’exécution et l’intention, le crime et l’arme. D’où la nécessité d’une défense tous azimuts contre tout péril envisageable qu’il vienne d’un ennemi déclaré ou d’un rival éventuel
La planète est le champ de bataille. Il n’y a plus de zone protégée (le territoire des U.S.A. n’est plus sanctuarisé), le danger, notamment terroriste, peut provenir de partout et, en retour, les U.S.A. doivent pouvoir projeter leur force en tout lieu, sans se laisser freiner par des considérations de souveraineté ou d’équilibre des puissances. Au contraire, il faut porter l’offensive sur le territoire du danger, le monde arabe et musulman, déstabiliser les mauvais régimes, …
Quant à l’arme, il s’agit d’en avoir le monopole. Donc il faut faire la guerre pour supprimer les armes. D’où l’importance de la question des ADM.
L’aléa contredit l’exigence de sécurité absolue. D’où une double nécessité : surveillance totale (Total Information Awareness) et capacité de répondre à tous les périls. D’où le fantasme d’omniscience et d’omnipotence.
Pour dire les choses plus simplement, la nouvelle doctrine confond les cinq éléments (l’ennemi, son intention, le territoire, l’arme, l’aléa) en une seule notion : l’élimination de tous les dangers en amont, toujours et partout. Le rapport de force étant encore très largement en faveur des U.S.A. et l’ennemi ne pouvant être dissuadé par la crainte du châtiment comme l’était l’U.R.S.S, la lutte n’a en réalité que deux cibles : le temps et l’image.
Le temps, parce qu’il s’agit de faire vite, de couper les tentacules de la pieuvre avant qu’elles ne repoussent, d’anticiper les dangers. Le "moment unipolaire" où les U.S.A. disposent d’une prééminence incomparable dans tous les domaines, surtout le militaire, doit être exploité pour assurer l’avenir...
L’image, parce que les néo-conservateurs sont persuadés que le 11 Septembre est le prix d’une faute passée, l’incapacité à terroriser les terroristes (et à dissuader les tyrannies). Il faudrait effacer l’image des U.S.A. incapables de se venger des attaques qu’ils subissent. Ou pire, celle de l’Amérique qui se retire dès qu’elle subit des pertes. Pétrifier l’adversaire est en réalité la finalité de cette stratégie. Et il n’est guère besoin de jouer les psychanalystes pour deviner qu’un tel désir de faire peur pourrait traduire une terreur proprement paranoïaque
Or, on ne raisonne pas avec la peur, et c’est bien la peur qui est au cœur du système de la guerre perpétuelle. Elle est à l’origine de cet incroyable paradoxe : une guerre inconciliable avec toute notion de paix et de victoire, selon les catégories énoncées plus haut. Une guerre qui nie le concept de guerre, comme elle nie le concept d’ennemi en les étendant sans limites. Nul ne peut faire la guerre à la fois au terrorisme qui est une méthode et pas une entité, à la Technique (sous la forme des ADM) qui est un savoir et à la Tyrannie qui est un système politique.
Si les motifs de l’erreur stratégique sont largement idéologiques, cela ne signifie pas qu’il suffise de chasser une poignée d’intellectuels délirants et de non-intellectuels obéissants pour mettre fin à la folie. Traduisez : la victoire de J.F. Kerry, telle qu’elle semble maintenant envisageable, n’implique pas la fin de la fin du processus. D’abord parce que la machine à se faire des ennemis peut maintenant très bien tourner toute seule (ou plus exactement le système suicidaire qui a réussi à persuader une bonne partie du monde que l’Amérique est l’ennemie toute forme d’identité). Il ne suffira pas de quelques proclamations en faveur de l’unilatéralisme pour revenir à une situation présumée normale. Et toute puissance subit sa propre pesanteur.
La seule vraie victoire que pourraient remporter ces nouveaux stratèges U.S. est là : la victoire contre leur propre angoisse face à un monde terrifiant parce que différent.
François-Bernard Huyghe
(1) Docteur d'État en Sciences Politiques, François-Bernard Huyghe est Chercheur en Sciences de l'Information et de la Communication. Il enseigne notamment au Celsa Paris IV ainsi qu'à l'École de guerre économique à Paris. Ses recherches actuelles portent sur les rapports entre information, conflit et technologie. Il a publié notamment "L'Information, c'est la guerre" (Panoramiques) et "l'Ennemi à l'ère numérique, Chaos, Information, Domination" (Presses Universitaires de France) et Écran / Ennemi: Terrorismes et guerre de l'Information" (www.00h00.com). F.-B. Huyghe est aussi connu pour avoir fondé l’Observatoire d’infostratégie dont la renommée a dépassé largement les frontières des pays membres de l'Union européenne.
(2) L'Occident ou le Western ?
(3) Sur le même sujet, voir son livre: "Quatrième guerre mondiale. Faire mourir et faire croire", Collection l’Art de la guerre, Éditions du Rocher, Paris aobsinfostrat@club-internet.fr Voir aussi : http://www.mediologie.org/comite/huyghe.html
L’Observatoire d’infostratégie a pour vocation de réunir des chercheurs, des praticiens ou des journalistes qui s’intéressent à la guerre de l’information au sens large. Et ce, pour la comprendre, pas pour la pratiquer pour une cause militante. Il n’est donc pas question, dans le cadre de l’Observatoire ou du site vigirak, de sortir du travail d’analyse, de diffuser des informations illégales ou dangereuses, d’aider quelque partie (ou parti) que ce soit ou bien entendu de propager des thèses "conspirationnistes". L’Observatoire d’infostratégie n'est donc pas une usine à rumeurs pour activistes électroniques de tous poils (NDLR). |