A propos de "Stratégie"

A propos de "Stratégie"

Par l'Amiral Guy Labouérie, membre de l'Académie de Marine (1). Brest, le 12 février 2005 (©).

Le vice-amiral d'escadre Guy Labouérie (2S) a quitté la Marine Nationale en 1992 après 39 ans de service actif. Il est membre de l'Académie de Marine. Photo © Olivier Labouérie (Mai 2005).Stratégie : Réflexions et variations de Guy Labouérie. Publié en avril 1993 par l'ADDIM.

On confond souvent la “Stratégie” avec la conduite d’opérations ou avec de multiples approches plus ou moins directes de l’Action en tant que telle, quand ce n’est pas en la fusionnant avec le Projet qui fixe les finalités. Il y en a de multiples définitions, depuis les stratégies commerciales ou des armements, jusqu’à la stratégie nationale d’un pays comme aux États-Unis qui est son Projet politique général.

  • En fait la stratégie est d’un autre ordre

C’est ce qui, en fonction de l’intelligence de la situation de rencontre avec un ou plusieurs Autres, conséquence obligatoire de tout Projet dans un monde fermé, inspire l’action proprement dite sur le terrain en proposant, pour la gagner, une idée générale de manœuvre (Amiral Castex). Elle est de l’ordre de “Métis”, l’Idée, l’invisible. En s’amusant à paraphraser Seguela à propos de la créativité, on pourrait dire que “La stratégie, c’est comme le Yeti. Personne n’a jamais vu ce dernier, mais il suffirait qu’il rentre dans cette pièce pour que chacun le reconnaisse.” D’où la recherche permanente d’une définition précise de la stratégie. Cette concrétisation existe, dans le dispositif qu‘elle inspire, clé de la réussite ou de l’échec, plus encore que les moyens mis à disposition, dispositif avec lequel elle est régulièrement confondue, sans rien enlever au mystère de son élaboration et à celui des rares “stratèges” méritant ce titre.

Dans le domaine militaire, si Clausewitz avait bien perçu que le dispositif est fils de la stratégie, il est néanmoins étrange qu’il puisse aujourd’hui encore être au centre de trop de réflexions dites stratégiques en Europe continentale. En effet, il est étranger aux conditions du monde du XXIème siècle pour au moins trois raisons de fond: son quasi-refus du renseignement appelé “nouvelles” dont il se méfie, un tout petit terrain d’action par rapport à l’espace mondial de toute activité aujourd’hui, son ignorance du rôle joué dans la défaite finale de Napoléon par la stratégie indirecte britannique. C’est un général, pas un Souverain, et la Stratégie est le propre du Souverain.

Les Grecs l’avaient compris il y a près de 3000 ans, et Sun Tse, autre général bien plus convaincant sur le terrain hétérogène fermé et immense de la Chine, en est d’accord. Clausewitz est intéressant culturellement, il fournit des pistes de réflexion sur la conduite d’opérations dans un espace restreint, mais tout a changé, et il vaudrait mieux regarder comment se comportent des humains dans un espace clos au fur et à mesure de l’augmentation de leur nombre. Dès lors qu’on saurait ce que l’on veut, on y trouverait, peut-être plus facilement que dans le rationalisme du XIXème siècle, comment agir face aux divers terrorismes, à l’économie criminelle et aux menaces du XXIème.

Dans notre monde hétérogène fermé, le renouvellement de notre pensée et de nos moyens doit se concevoir avec l’aide de Métis, l’intelligence rusée des Grecs, en s’appuyant sur les modes de pensée et d’agir de l’Asie et sur les raisons pour lesquelles ceux qui ont eu la maîtrise de l’Océan - espace mondial - ont toujours gagné sur les empires depuis 1763. Cela permettrait d’y combiner les nouveaux domaines de maîtrise mondiale indispensable que sont l’espace, l’information, le commerce international et les technologies d’avenir. Il ne faut pas que, dans leurs domaines de responsabilité, les militaires européens se laissent abuser par le passé de l’OTAN où nous n’étions que des pions (chars, avions de combat, frégates ASM) soutenus par les capacités d’intelligence, de frappe, et de mobilité stratégique des seuls Américains. Il ne faut pas non plus confondre ce que les militaires US ont fait en trois semaines en Irak dans une manœuvre à la Nimitz, avec l’incapacité politique et militaire qui a suivi, où il y a essentiellement manqué l’équivalent d’un Lyautey, aggravé par la méconnaissance des différences entre « les hommes cousus et les hommes drapés » . C’est en s’appuyant sur de telles réflexions qu’on pourrait réaliser la mutation et les rééquilibrages indispensables, qualitatifs et quantitatifs, des Armées européennes pour “inventer” les solutions de l’avenir face aux violences des humains quand leur traitement exigerait l‘emploi de la Force.

On peut toujours rêver.

Guy Labouérie

(1) L'Académie de Marine a été fondée en 1752. Dissoute comme toute ses consoeurs pendant la Révolution, elle n'a été réactivée qu'en 1921. Son siège est à Paris.

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