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Nicolas Sarkozy vu par les Allemands Qui est réellement Nicolas Sarkozy
? Qu'est-ce qui va changer en France après son élection à la présidence de la
République française le 6 mai dernier et que va devenir la relation franco-allemande ?
Trois questions essentielles parmi tant d'autres auxquelles les Allemands
cherchent un début de réponse. Le 16 mai, soit le jour même de sa prise de
fonction, le nouveau président français a choisi de se rendre à Berlin pour y
effectuer sa première visite officielle et pour y tenir une première réunion de travail
sur des dossiers urgents. Un geste qui a plu. Madame Merkel d'ailleurs en avait
fait autant lorsqu'elle avait accédé à la Chancellerie. D'après nos
informations, l'homme a certes séduit à cette occasion par son côté dynamique et son franc parler,
sa volonté affichée de faire bouger les choses, mais ce qui séduit vraiment chez les
Allemands, se conçoit mieux dans la durée. Il est évident qu'on pouvait
difficilement lui dire brutalement ce que l'on attendait de lui en "tournant la
page Chirac", lors de cette première prise de contact qui se voulait avant tout
plus symbolique qu'officielle. Difficile de lui dire que l'Allemagne s'accommode
parfois mal d'un voisin considéré comme "centralisateur" et "dirigiste", "pays
des privilèges et des passe-droits" où l'on compte deux fois plus de
fonctionnaires qu'en Allemagne fédérale, une fonction publique qui compte près
de 1100 statuts différents, un État dont les citoyens ignorent qu'il est
financièrement au bord de la faillite. Mais ils reconnaissent que bien que le
pays traverse une crise de confiance politique majeure, la différence
fondamentale qui existe avec les pays anglo-saxons, c'est que les Français ont
encore confiance dans l'État, chose qu'ils ne comprennent pas. Ils aimeraient
dire également à Nicolas Sarkozy qu'on apprécierait à Berlin que la personne
chargée officiellement des relations franco-allemandes soit particulièrement
bien choisie pour occuper cette fonction, qu'elle soit d'un haut niveau et que
tant qu'à faire, on la choisisse de préférence parmi les germanistes. De même
lui rappeler ou lui apprendre qu'un Chancelier ou une Chancelière en Allemagne
n'ont pas les mêmes pouvoirs qu'un président en France, où il arrive que
des ministres apprennent ce qu'ils vont faire par la presse, si l'Élysée n'a pas
eu le temps d'informer l'intéressé. [1]
Les chanceliers sont avant tout des
chefs d'orchestre. Leurs conseillers sont des gens de tout premier plan, pas
forcément des proches, mais les personnes les plus qualifiées pour exercer la
fonction. Les
ministres en Allemagne sont les véritables patrons de leurs ministères. Ils sont
maîtres de leurs budgets une fois que ceux-ci ont été votés. A de très rares
exceptions près, les directeurs de cabinet
depuis l'élection de François Mitterrand sont mis en place par l'Élysée et leur
interlocuteur est un des Conseillers du Président. Quant à Bercy, la France est
bien le seul pays au monde à avoir un ministère des finances et un ministère du
budget. Les ministres en Allemagne sont incontournables et leur signature est
tout sauf symbolique. Le chef d'orchestre doit donc négocier en permanence avec ses
ministres, chose que ne peut pas comprendre un président français, à moins que
quelqu'un un jour ne le lui dise et que ce dernier finisse par l'admettre. On peut donc
imaginer tout le "génie" que doit déployer Madame Merkel avec un gouvernement de
grande coalition pour diriger son gouvernement. Autrement dit, les Allemands sont à la recherche de leur
correspondant français. Qui va faire quoi en France ? Si pour quelques personnalités de tout
premier plan, il n'y a pas de doute, pour les autres, la réponse reste encore à
trouver. Nous avons demandé à un avocat allemand, consultant international et
officier de réserve, Me
Michael Hellerforth, connaissant bien le système
français de nous dire quelles étaient les principales interrogations et les attentes allemandes
après l'élection de Nicolas Sarkozy. Paris/Berlin le 25 mai 2007. © E/S
D'un coté, il y ceux qui redoutent qu'une France moins traditionnelle ne parvienne pas à se « libérer » de la relation spéciale entretenue entre Paris et Berlin pour se chercher de nouveaux partenaires. De l’autre, nombreux sont les Allemands à douter qu’un seul homme, même entouré par des alliés de toutes les couleurs politiques, soit capable de faire bouger un pays immobilisé par des élites soucieuses de garder leur influence traditionnelle ainsi que par des "catégories" importantes de la population, hostiles à toute réforme, dés lors que l'on ose s'attaquer à ce qu'elles considèrent comme des "acquis sociaux" et qui bien souvent ne sont que des privilèges.
La Chancelière Angela Merkel et le président Nicolas Sarkozy à la Chancellerie [2] Rappelons à cet égard que le couple franco-allemand a toujours été mené à plein régime lorsque le président français et le chancelier allemand venaient de camps politiques opposés. Face à un candidat de droite, dont les propos et les projets étaient perçu comme autoritaire et agressif, ce n’est ne pas seulement la gauche qui aurait préféré Ségolène Royale comme partenaire de la Chancelière allemande mais aussi une partie importante du centre. En effet, plusieurs grands journaux et quotidiens de tout l'éventail politique de Stern, au Spiegel jusqu'à la Bild Zeitung, avaient dans leur ensemble brossé un portrait plutôt favorable de la candidate du PS. Les Allemands s'interrogent donc sur les chances de faire aboutir désormais les grands chantiers politico-industriels qui pèsent actuellement sur la relation franco-allemande. Au premier rang desquels, la relance de la constitution européenne, la coopération industrielle avec des projets fédérateurs tels que Galileo, la résolution de la crise chez EADS, la coopération franco-allemande en matière de défense, la politique européenne de sécurité et de défense ainsi que l'environnement.
Berlin espère également que la libéralisation de l'économie
française, un des objectifs principaux de la campagne électorale du nouveau
président, puisse réduire l'influence de l'Élysée sur les grands acteurs
industriels. Les analystes outre-rhin considèrent en effet que cette influence
est à la base de la crise actuelle d'EADS et d'Airbus et qu'elle empêche la
création de nouvelles coopérations étroites telles que celle qui pourrait voir
le jour entre les chantiers navals (DCNS/Thales et Thyssen Krupp) ou entre
Siemens et Alsthom.
Les généraux Bruno Cuche et Karl-Heinz Ackermann à Mourmelon le 20 mars 2007 [3] A contrario, l’entente professionnelle entre l’hôtel de Brienne et la Hardthöhe reste forte et devrait s’approfondir. Les militaires allemands souhaitent multiplier et approfondir les échanges de personnels et de cadres entre leurs forces. L'objectif étant qu’à l'avenir les généraux des deux pays aient fait une partie de leur parcours et de leur formation dans le pays voisin. C’est à ce titre que des élèves officiers français vont intégrer l’Offizierschule à Dresde pendant qu’un certain nombre de leurs homologues allemands va être formé à Saint-Cyr. Finalement, la Bundeswehr espère que l'armée française s'alignera davantage sur les standards de commandement OTAN et coopère afin de standardiser la logistique, l'armement et les communications. [4] En ce qui concerne l’agrandissement européen et le futur rôle de la Turquie, les
différences sont beaucoup moins importantes qu’on ne pourrait l’imaginer. En
effet, le non « sarkozien » à l'entrée de la Turquie dans l’Europe convient
parfaitement à la classe politique allemande. A Berlin il n'est pas
politiquement correct de s'y opposer. Ce qui n'empêche pas pour autant la
majorité des acteurs politiques d'être convaincus par ce projet. Le veto
français apparaît donc comme une élégante solution à ce dilemme !
Il reste à voir s'il va utiliser cette force pour donner un nouvel élan à la coopération entre Paris et Berlin ou s'il va en profiter pour se battre contre son partenaire le plus proche. Depuis son entrée en fonction, le nouveau président s'est saisi du dossier EADS, à trois semaines du prochain salon du Bourget, et en a fait une des priorités franco-allemandes. [5] Reste maintenant à voir comment "la méthode Sarkozy" entend s'appliquer à EADS et à Airbus opérant ainsi une rupture avec un passé trop « marqué par le sceau de l'attentisme » ... Michael Hellerforth [1] Les Allemands n'ont pas oublié la visite d'un ministre français de la Défense venu à Berlin. Les entretiens avec son homologue s'étaient déroulés dans une atmosphère excellente avec son Chef d'État-major. On croyait les nuages dans le ciel de la coopération dispersés. Et le lendemain, le ministre allemand apprend que le président Chirac décide de lancer la professionnalisation des armées françaises mettant fin au service national, chose dont il n'avait été nullement question la veille au cours des entretiens qu'il avait eus. Les Allemands n'arrivaient pas à croire que le ministre français de la Défense ne maîtrisait pas le calendrier de communication du président au moins dans les questions dont il était censé être le patron ! En tout cas, ils ont très peu apprécié et cette image n'est pas encore effacée de leur esprit et s'applique à d'autres ministères... [2] Nicolas Sarkozy à Berlin : pour la France, l'amitié franco-allemande est sacrée. [3] De gauche à droite sur la photo: le général d'armée Bruno Cuche, Chef d'État-major de l'armée de Terre avec le général de division Karl-Heinz Ackermann, ancien Commandant de la 1e Division Blindée à Hanovre, depuis 2005 Général Adjoint Commandant le QG CRR-FR à Lille, photographiés à Mourmelon lors de l'exercice "Citadel Challenge 07". [4] Voir Vers la certification OTAN du QG CRR-Fr ? [5] « La deuxième urgence est celle qui a trait à la coopération industrielle entre
nos deux pays et naturellement d'abord, le dossier EADS. Il me paraissait donc
nécessaire que nous ne perdions pas une minute. C'est ce que je suis venu faire,
dès aujourd'hui, avec Angela Merkel. » Extrait de l'intervention
du président de la République à Berlin le 16 mai 2007. |