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Actualité de la stratégie navale brésilienne

Actualité de la stratégie navale brésilienne - Entretien avec l’Amiral Moura Neto

par Richard Labévière

Source : Esprit@corsaire.com.[1] Paris, le 25 avril 2014.

Après la décision brésilienne de ne pas acquérir le Rafale, quelques hauts fonctionnaires parisiens passablement allumés ont pensé un instant jeter le bébé avec l’eau du bain et renoncer au partenariat stratégique franco-brésilien. Celui-ci ne se réduisait pas à l’achat de notre avion et, heureusement pour notre industrie de défense, la raison et l’intérêt national ont fini par prévaloir. Dans ce contexte rétabli, le chef d’état-major de la Marine nationale, l’amiral Bernard Rogel a reçu son homologue brésilien l’amiral Julio Soares de Moura Neto, le jeudi 20 février 2014 à l’occasion de sa visite en France. Les enjeux futurs pour les deux marines à l’horizon 2020 ont alimenté les discussions lors des réunions et entretiens qui se sont déroulés dans une ambiance très chaleureuse.

L’amiral Moura Neto a poursuivi sa visite par un déplacement sur la base navale de Toulon et à Saint-Mandrier.

A cette occasion espritcors@ire s’est entretenu avec le chef brésilien qui poursuit une politique volontariste de modernisation de sa marine et de son industrie de défense. Pays continent, le Brésil s’impose - depuis une dizaine d’années -, comme un acteur régional incontournable dans l’Atlantique sud. C’est dans ce contexte que la relation de coopération franco-brésilienne s’est intensifiée depuis 2008, la coopération entre nos deux marines étant la plus avancée des coopérations militaires entre la France et le Brésil. Le dialogue militaire s’appuie sur des réunions d’état-major annuelles, ainsi que sur des rencontres régulières entre les plus hautes autorités militaires des deux pays.

L’amiral Bernard Rogel, CEMM, s’adressant aux chefs d’état-major des marines nombreux pays à Euronaval 2012

Entretien :

espritcors@ire : Depuis 2008, comment la Marine brésilienne envisage-t-elle ses priorités stratégiques ?

Amiral Moura Neto : Depuis 2008, avec l’adoption de la Stratégie nationale de défense, le Brésil dispose d’un instrument juridique qui vient étayer la volonté de modernisation de ses forces armées. Un tel projet traduit la nécessité de transformer et d’adapter le pouvoir militaire à la stature que le pays souhaite atteindre sur la scène internationale. Cette stratégie prévoit le renforcement des capacités de défense, en tenant compte du caractère dissuasif de la Politique nationale de défense (PND).

Pour la Marine brésilienne, elle implique une réorganisation des Forces navales, en réponse à la stratégie de défense maritime brésilienne. Ce potentiel se reflètera dans l’augmentation de la contribution brésilienne aux opérations de paix, aux actions humanitaires et à la sécurité maritime, et dans l’exécution de ses missions complémentaires, notamment en matière de sécurité de la navigation, de sauvegarde de la vie humaine en mer, et de prévention et lutte contre les « nouvelles menaces ».

Selon la Stratégie nationale de défense, l’une des priorités de la Marine brésilienne est d’assurer les moyens nécessaires pour refuser l’utilisation de la mer à toute concentration de forces hostiles qui s’approcheraient du Brésil par voie maritime. En garantissant son efficacité à nier l’accès de la mer à ses ennemis, la Marine brésilienne développera son potentiel pour effectuer le contrôle des zones maritimes d’importance politique, stratégique, économique et militaire, ainsi que de ses lignes de communication maritimes. De telles capacités, associées à une projection de puissance, se concentrent sur la défense des plateformes pétrolières et des installations navales et portuaires, des archipels et des îles océaniques brésiliens ; la préparation pour répondre rapidement à toute menace, émanant d’États ou d’acteurs non étatiques, à l’encontre des voies maritimes de commerce ; et sur la capacité de participer à des missions de paix.

 Le CEMA brésilien présentant les missions de la marine brésilienne à Euronaval 2012

Le Brésil disposera d’une force navale sous-marine d’envergure, avec une flotte composée de sous-marins conventionnels et à propulsion nucléaire, et pourra développer sa capacité à les concevoir et à les fabriquer. Parmi les hauturiers, la Marine brésilienne accordera une attention particulière à la conception et à la fabrication de porte-avions, d’escorteurs, de bâtiments amphibies et polyvalents. La projection de forces, quant à elle, sera assurée par un corps de fusiliers marins en état permanent de préparation, qui devrait s’imposer comme une force à caractère expéditionnaire par excellence.

Le renforcement du pouvoir naval dans son ensemble est jugé capital pour la défense et la sécurité des eaux sous juridiction brésilienne. Il convient de souligner l’importance de l’articulation et du rééquipement de la Marine, actuellement en cours, portant sur l’acquisition de produits axés sur le développement de la base industrielle de défense, en vue de parvenir à une défense autonome.

La vision de la Marine brésilienne - c’est-à-dire l’état futur qu’elle souhaite atteindre -, est celle d’une force moderne, équilibrée et proportionnée qui devra disposer de moyens navals, aéronavals et en termes de fusiliers navals compatibles avec l’insertion politique et stratégique du Brésil sur la scène internationale, et conformes aux aspirations de la société brésilienne. Cette force devra être toujours prête à agir en mer et dans les eaux intérieures du pays, de manière simple ou combinée, afin de s’acquitter des objectifs établis dans sa mission.

Nous entendons par « moderne » l’existence de moyens actuels, qui sont en activité depuis moins de 20 ans. Pour y parvenir, la qualité doit être privilégiée au détriment de la quantité. L’équilibre implique le développement des activités qui assurent l’emploi simultané dans les deux champs d’action susmentionnés, la mer et les eaux intérieures. Quant à la proportion, elle se réfère à la capacité d’exécuter, progressivement, les missions de base du pouvoir naval (contrôler les zones maritimes, nier l’accès de la mer à l’ennemi, et assurer la projection de forces) et toutes les opérations et actions de guerre navale.

L’emploi des moyens de la Marine dans la zone économique exclusive (ZEE) et en haute mer concernera l’exécution des opérations et actions de guerre navale et les opérations de patrouille navale ; en mer territoriale et eaux intérieures, il portera sur les opérations de patrouille navale et les actions d’inspection navale, en vue de s’acquitter des missions de l’autorité maritime. Le transfert vers le secteur des opérations de deux patrouilleurs de 500 tonnes et la construction, actuellement en cours, de cinq unités supplémentaires sur des chantiers brésiliens (sur un total de 27 unités), ainsi que l’intégration de trois patrouilleurs océaniques de 1800 tonnes sur un total de 12 unités, témoignent des nouvelles capacités de la Marine brésilienne en matière de patrouille et d’inspection navales, de contrôle naval du trafic maritime et de missions d’assistance.

Ainsi, la Marine brésilienne a défini comme stratégiques les projets suivants :

- le Programme nucléaire de la marine (PNM) ;
- la construction du Centre de pouvoir naval, qui comprend le Programme de développement de sous-marins (PROSUB, en cours) ;
- l’acquisition de patrouilleurs de 500 tonnes ;
- le reprise de la construction de corvettes de classe « Barroso » ;
- les Programmes d’acquisition de moyens de surface (PROSUPER), de porte-avions (PRONAE) et de bâtiments amphibies (PRONANF) ;
- la création de la 2e Division et de la 2e Force de fusiliers de la Division du nord et du nord-est du pays ;
- la mise en œuvre du Système de gestion de « l’Amazonie bleue » (SisGAAz) ;
- le projet Sécurité de la navigation ; la récupération de la capacité opérationnelle ; enfin,
- le projet d’augmentation et de formation de son personnel.

La Marine brésilienne souhaite pouvoir se prévaloir d’une force capable de contribuer à rendre la voie diplomatique plus attrayante, en augmentant les conditions de défense et le pouvoir dissuasif du pays. Elle s’imposerait ainsi comme une force navale d’envergure, à même d’apporter une participation importante à la société brésilienne.

espritcors@ire : Dans le cadre du partenariat stratégique avec la France, dans quels domaines attendez-vous les transferts de technologie les plus effectifs ?

Amiral Moura Neto : Les accords célébrés dans le cadre du partenariat stratégique avec la France prévoient le transfert de technologie (ToT) pour la construction de sous-marins conventionnels et pour la partie non-nucléaire du sous-marin à propulsion nucléaire, qui comprend, entre autres, les éléments suivants : la coque résistante ; le système de combat et de contrôle de la plateforme ; les systèmes de propulsion, telles que les turbines, les générateurs, les moteurs électriques principaux et les installations auxiliaires ; les systèmes de communications intérieur et extérieur ; les capteurs (sonars, radars et équipement de mesures de soutien de guerre électronique) ; et périscopes. De plus, le contrat stipule le soutien pour la vérification des conditions de performance hydrodynamique, ainsi que le test des hélices et d’autres composantes dans des laboratoires spécialisés, en France.

Le transfert de technologie pour la construction des sous-marins conventionnels (S-BR) a débuté en 2010, dans la ville de Cherbourg, en France, avec la formation de plus de 150 ingénieurs et techniciens de la Marine brésilienne, de Nuclebras Equipamentos Pesados (NUCLEP) et de Itaguaí Construções Navais (ICN), à plusieurs niveaux et dans différentes spécialités. Ce processus se poursuit au Brésil, où il comprend les activités de conseil technique pour la réalisation du projet de conception des détails de la partie modifiée des sous-marins conventionnels.

Quant au projet du sous-marin à propulsion nucléaire (SN-BR), une première étape du transfert de technologie a été menée entre 2009 et 2012, dans la ville de Lorient, en France, avec la formation de 31 ingénieurs brésiliens, et continue actuellement au Brésil, jusqu’à la fin de 2015.

En ce qui concerne le transfert de technologie pour la conception et la construction de l’infrastructure industrielle (unité de fabrication des ensembles métalliques – UFEM) et du chantier de la base navale (EBN), il comprend la présentation, par DCNS, des exigences et informations techniques, l’évaluation et la certification du projet, et le conseil technique pendant la construction.

 Maquettes de sous-marins offerts par DCNS à l’exportation à Euronaval 2012

espritcors@ire : Quels sont les apports technologiques et opérationnels de la nouvelle base navale mise en chantier par DCNS ?

Amiral Moura Neto : Distribuée sur une surface de 96 000 m2, l’UFEM, inaugurée en 2013, comprend les activités de production et d’assemblage des structures internes, en plus du pré-moulage des matériaux et équipements des sous-marins, sachant que, à l’heure actuelle, nous menons les travaux dans les sections 3 et 4 du S-BR1.

C’est aussi à Itaguaí que se trouve le chantier de la base navale, divisé en deux zones – nord et sud – reliées par un tunnel. Les infrastructures de soutien et de logement pour les civils et les militaires seront installées dans la zone nord, sur une région de 103 000 m2, qui accueillera également un centre de décontamination radioactive, un centre d’intendance, ainsi que d’autres services axés sur le soutien logistique.

La zone sud, avec ses 487 000 m2, comprend non seulement les chantiers de construction et de maintenance, mais aussi la partie principale de la base navale. L’ensemble bénéficiera de deux jetées de 150 mètres, et de trois quais avec 140 mètres, en plus d’ateliers et de bâtiments administratifs. Les installations devraient pourvoir offrir un port d’attache capable d’accueillir 10 sous-marins, et fournir les infrastructures nécessaires pour la construction de deux sous-marins conventionnels, ou un conventionnel et un à propulsion nucléaire, simultanément.

espritcors@ire : Plus largement, quels sont aujourd’hui les priorités de la stratégie navale brésilienne ?

Amiral Moura Neto : Comme évoqué précédemment, la stratégie nationale de défense stipule que l’une des priorités de la Marine brésilienne est d’assurer les moyens de refuser l’utilisation de la mer à toute concentration de forces hostiles qui s’approcherait du Brésil par voie maritime. En garantissant son efficacité à nier l’accès à la mer à ses ennemis, la Marine brésilienne développera son potentiel pour effectuer la surveillance des zones maritimes d’importance politique, stratégique, économique et militaire, ainsi que de ses lignes de communication maritimes. De telles capacités, associées à une projection de pouvoir, se concentrent sur la défense des plateformes pétrolières et des installations navales et portuaires, des archipels et des îles océaniques brésiliens ; la préparation pour répondre rapidement à toute menace, émanant d’États ou d’acteurs non étatiques, à l’encontre des voies maritimes de commerce ; et sur la capacité de participer à des missions de paix.

Afin de répondre aux directives stratégiques, la Marine brésilienne a défini comme stratégiques les projets suivants :

- le Programme nucléaire de la marine (PNM) ;
- la construction du Centre de pouvoir naval, qui comprend le Programme de développement de sous-marins (PROSUB, en cours) ;
- l’acquisition de patrouilleurs de 500 tonnes ;
- la reprise de la construction de corvettes de classe « Barroso » ; et
- les Programmes d’acquisition de moyens de surface (PROSUPER), de porte-avions (PRONAE) et de bâtiments amphibies (PRONANF) ;
- la création de la 2e Division et de la 2e Force de fusiliers de la Division du nord et du nord-est du pays ;
- la mise en œuvre du Système de gestion de « l’Amazonie bleue » (SisGAAz) ;
- le projet Sécurité de la navigation ;
- la récupération de la capacité opérationnelle ;
- le projet d’augmentation et de formation de son personnel.

espritcors@ire : Quels sont les objectifs de l’ « Amazonie bleue » ?

Amiral Moura Neto : La mer est l’un des principaux acteurs de l’histoire et du développement du Brésil. Le pays a été découvert et colonisé depuis l’océan qui, de la même manière, a été un élément décisif pour la consolidation de notre indépendance et des processus d’intégration nationale.

Sur l’immense côte que nous possédons, avec une étendue de près de 8 500 km, se trouvent 17 états, 16 capitales, ainsi que 37 ports publics et 99 terminaux privés. Aux alentours, jusqu’à environ 200 km du littoral, sont concentrés 80% de la population et 85% du parc industriel, est produit environ 90% du produit intérieur brut (PIB), et, est consommée 85% de l’électricité produite dans le pays.

À partir de la fin des années 1950, quand l’Organisation des Nations unies (ONU) a commencé à travailler sur un nouveau système juridique international pour les océans, traduit aujourd’hui dans la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM), les informations sur les richesses marines ont fait croître l’intérêt des pays pour le potentiel d’exploitation de ces ressources. En 1988, le Brésil a ratifié le CNUDM, en assimilant les concepts de mer territoriale, de zone contiguë et de zone économique exclusive (ZEE).

« L’Amazonie Bleue » comprend aujourd’hui près de 900 000 km2 relatifs à l’étendue de la plateforme continentale (PC) brésilienne, revendiquée auprès de l’ONU, auxquels s’ajoutent les 3,6 millions de km2 de la ZEE, ce qui représente au total 4,5 millions de km2. Cet espace, qui jouxte le continent brésilien, a une superficie qui correspond à près de 52% du territoire national, comparable, presque en tout point, à la Forêt amazonienne (« L’Amazonie Verte »).

La Marine brésilienne fait un effort permanent pour diffuser ce concept, qui doit être analysé sous quatre aspects : économique, scientifique, environnemental et celui de la souveraineté. Chacun de ces points de vue a la même importance pour la compréhension, non seulement de l’exploitation rationnelle des ressources naturelles de la masse d’eau, du sol et du sous-sol marins, mais aussi pour la compréhension de la nécessité de leur protection et de leur conservation.

Du point de vue économique, nous constatons que près de 95% de notre commerce extérieur est transporté par voie maritime, ce qui, en 2013, a impliqué des montants de l’ordre de 428 milliards de dollars et a représenté 1,32 milliard de dollars en transport quotidien de marchandises dans les ports brésiliens.

Il faut souligner qu’il y a beaucoup de richesses dans nos eaux, avec la production journalière de 1,88 million de barils de pétrole et de 56,8 millions de m3 de gaz naturel, à partir de 767 puits marins, ce qui correspond, respectivement, à 92% et 71% du résultat total. Ces montants ont augmenté depuis le début de l’exploitation des réserves du « pré-sel », estimées à 35 milliards de barils.

En 2013, une grande partie de la production de la pêche extractive, de 944 000 tonnes, est issue de la pêche marine. Il convient de mentionner les possibilités d’exploration minérale des nodules polymétalliques et des encroûtements cobaltifères, ainsi que le grand potentiel du segment des loisirs nautiques, notamment pour le tourisme et les activités sportives.

Si l’on additionne toutes les ressources relatives à ces activités - exploitation pétrolière et commerce maritime extérieur - aux montants correspondants à la pêche et au tourisme, on atteint le chiffre impressionnant de 1,8 milliard de dollars par jour.

Du point de vue scientifique, on peut citer une série de programmes, coordonnés par la Commission interministérielle pour les Ressources de la Mer (CIRM), dont notamment : l’évaluation du potentiel minéral du plateau continental (REMPLAC) ; l’évaluation, surveillance et conservation de la biodiversité maritime (REVIMAR) ; la biotechnologie marine (BIOMAR) ; la promotion de la culture maritime (PROMAR) ; les recherches dans l’Archipel de São Pedro et São Paulo (PROARQUIPÉLAGO) et sur l’île de Trindade (PROTRINDADE); et le Système d’observation des océans et du climat (GOOS/Brasil), qui permet de faire des prévisions fiables des conditions océaniques et atmosphériques.

Les aspects environnementaux mettent en évidence la nécessité d’exploiter la mer de manière rationnelle et de protéger la chaîne alimentaire, face au développement de la science et à l’évolution technologique, tout en cherchant à connaître davantage la diversité biologique, le potentiel biotechnologique et les régions minières. Les organisations gouvernementales et non-gouvernementales, qui agissent dans ce domaine, jouent un rôle important en sensibilisant le public au caractère indispensable de la mise en œuvre de politiques de protection des eaux sous juridiction brésilienne.

Concernant la souveraineté, il faut rappeler que dans « l’Amazonie Bleue », nos frontières sont des lignes imaginaires sur la mer. Elles n’existent pas physiquement. L’engagement de navires qui les surveillent ou qui font des actions de présence en assurent la définition effective et opérationnelle.

La protection de ce riche patrimoine est une tâche complexe, car, comme nous l’avons précisé, il y a près de 4,5 millions de km2 de superficie à contrôler. Dans ce contexte, la Marine brésilienne développe des activités d’inspection navale, de patrouille navale et des actions de présence, dans le but de protéger les intérêts brésiliens.

espritcors@ire : Comment analyser vous les menaces de la piraterie maritime dans la zone du Golfe de Guinée ?

Amiral Moura Neto : Tout d’abord, il faut souligner les initiatives prises dans le cadre de la Zone de paix et de coopération de l’Atlantique Sud (ZOPACAS), forum dans lequel les pays participants cherchent à maintenir la paix, la coopération et la prospérité dans la région, avec une attention particulière portée au caractère de plus en plus important et concret des échanges, et en permettant un développement durable large et commun.

La Marine brésilienne considère que le rapprochement avec les marines et gardes côtières des pays africains, notamment de la partie ouest du continent, a une influence directe sur l’amélioration de la sécurité maritime de l’Atlantique Sud et, par conséquent, du Golfe de Guinée. Il est cependant important de noter que la prévention et la répression des délits commis en mer requièrent une approche graduelle et collective, qui exige une série de mesures, comme

- l’accroissement de la capacité des systèmes de contrôle du trafic maritime ;
- le développement d’instruments juridiques qui permettent l’action des Forces navales ;
- l’action conjointe au niveau des inter-agences ;
- l’augmentation de l’interopérabilité.

Dans ce contexte, la Marine brésilienne comprend l’importance de la mise en place d’un réseau mondial de partage d’informations et s’associe, par le biais du Système d’informations sur le trafic maritime (SISTRAM), aux initiatives internationales tournées vers l’échange d’informations pertinentes. Le Centre régional de trafic maritime de l’Atlantique Sud (CRT-AMAS), orienté vers l’échange d’informations entre les marines de l’Argentine, du Brésil, du Paraguay et de l’Uruguay, est l’une de ces initiatives, qui vient s’ajouter aux négociations de la Marine brésilienne en vue de l’adhésion des pays de la côte ouest africaine au Centre de données régional Long-Range Identification and Tracking Ships (LRIT) Brésil-Uruguay.

Les activités de la Marine brésilienne axées vers le renforcement des marines et des gardes côtières des pays de la côte ouest de l’Afrique et des membres de la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP) sont des efforts concrets entrepris pour augmenter la sécurité maritime dans cette région. Nous pouvons citer notamment :

- des cours de formation et de spécialisation, suivis au Brésil, par des Officiers et des équipages des marines et des gardes côtières africaines ;
- la réalisation d’exercices conjoints de sécurité maritime par les patrouilleurs océaniques (NPaOc) de la classe « Amazonas », en 2012 et 2013, avec les marines et les gardes côtières de l’Angola, du Bénin, du Cap Vert, du Cameroun, du Ghana, de la Guinée équatoriale, de la Mauritanie, de la Namibie, du Nigéria, de Sao Tomé-et-Principe et du Sénégal ;
- notre participation à des exercices multinationaux sur la côte ouest africaine comme ATLASUR et IBSAMAR, avec la marine de l’Afrique du Sud, et ATLANTIC TIDINGS, en cours de préparation pour 2015, exercice maritime et fluvial, et qui comprendra des entraînements combinés de contrôle de la zone maritime et d’actions anti-piraterie, avec la participation de l’Afrique du Sud, de l’Angola et de la Namibie ;
- enfin, l’envoi d’un NPaOc de classe « Amazonas » pour prendre part à l’exercice multinational de sécurité maritime OBANGAME EXPRESS, en avril 2014, dans le Golfe de Guinée, avec les membres des marines du Brésil, des pays de la côte ouest africaine, en particulier du Golfe de Guinée, les membres de l’Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) et les États-Unis.

espritcors@ire : Avec quelles marines africaines, les forces navales brésiliennes entretiennent-elles des coopérations suivies ? Et quelles sont les missions ?

Amiral Moura Neto : La Politique nationale de défense (PND) indique les axes d’action de haut niveau, dans l’objectif de réduire la possibilité de conflits, à travers le renforcement d’organismes multinationaux et régionaux, principalement ceux qui concernent l’environnement stratégique brésilien, marqué par l’Amérique du Sud, l’Atlantique Sud et les pays limitrophes de l’Afrique, le continent Antarctique, et la région de la mer des Caraïbes, tout en en considérant l’intégration et la coopération régionales comme facteurs de stabilité et de prospérité.

Dans ce contexte, notre pays a participé à différents forums, dont celui de la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP), qui inclut l’Angola, le Cap Vert, la Guinée Bissau, le Mozambique, le Portugal, Sao Tomé-et-Principe et le Timor oriental ; et celui de la Zone de paix et de coopération de l’Atlantique Sud (ZOPACAS).

La CPLP est un forum dans lequel les États-membres partagent des traits ethniques, historiques, culturels et, surtout, linguistiques communs, qui s’appuie sur le principe de la solidarité et dont les objectifs sont la concertation politique et diplomatique, la coopération, ainsi que la promotion et la diffusion de la langue portugaise.

La ZOPACAS a été créée en 1986, par l’ONU, en réponse à la proposition brésilienne et visant à la promotion de la coopération politique et diplomatique, économique, commerciale et scientifique, et au maintien de la paix dans la région. Elle est la seule structure qui réunit tous les pays de l’Atlantique Sud, et elle représente un important espace de discussion sur les stratégies de développement et d’échange. Tout en réitérant l’engagement pour la non-prolifération des armes de destruction massive, la ZOPACAS cherche à développer les initiatives pour l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques, la protection de l’environnement marin, et la lutte contre le trafic de drogues et d’armes.

Il faut aussi souligner que le Brésil possède des liens historiques, politiques, économiques et culturels avec les pays africains, ce qui rend le rapprochement avec ces nations très naturel et lui donne une portée politique et stratégique, en particulier avec celles qui bordent l’Atlantique Sud et, donc avec leurs marines et gardes côtières.

Il convient de citer, en guise d’exemple, l’Accord de coopération navale Brésil-Namibie, dans lequel la Marine brésilienne contribue directement à la création et au perfectionnement de la Marine namibienne : elle a déjà formé au Brésil près de 1 400 militaires de Namibie, et maintient dans ce pays une Mission de conseil naval et un Groupe d’assistance technique de fusiliers marins.

De plus, l’Entreprise de gestion des projets marins (EMGEPRON), une entreprise publique sous tutelle du ministère de la Défense, par l’intermédiaire de la Marine brésilienne, a supervisé l’exécution du Programme de repérage du plateau continental namibien, ce qui a permis à ce pays de proposer à l’ONU, en mai 2009, l’extension des limites de son plateau continental. Ce même service a été fourni par EMGEPRON à l’Angola.

Dans cette même perspective, la Mission navale du Brésil au Cap Vert a été créée, en août 2013, avec un accent mis sur la coopération avec la garde côtière de ce pays, ce qui inclut la formation des militaires et l’aide au repérage du plateau continental.

Dans le contexte du rapprochement avec les pays africains, à la demande de l’Union africaine, la Marine brésilienne a envoyé, début 2014, un Officier qui contribuera à la révision de la Stratégie maritime intégrée africaine.

D’autres accords de défense ont été signés avec l’Afrique du Sud, l’Angola, le Bénin, la Guinée Bissau, la Guinée équatoriale, le Mozambique, le Nigeria, Sao Tomé-et-Principe et le Sénégal.

espritcors@ire : Quelles sont les principales leçons que vous tirées de votre commandement de la FINUL-Mer (UNIFIL Sea Force Command) ?

Amiral Moura Neto : La participation de la Marine brésilienne, depuis 2011, aussi bien au commandement qu’à la maintenance d’un navire comme vaisseau-amiral du Groupe d’intervention navale de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FTM-UNIFIL), en soutien à la Marine du Liban, représente une occasion unique d’exercer l’interopérabilité avec les contingents et les navires d’autres pays qui composent la Force, en apportant des apprentissages et des connaissances importantes pour la planification et la conduite de missions de paix.

En termes d’interopérabilité, les leçons apprises au niveau politique et stratégique, incluent la formulation des règles d’engagement au niveau multinational, qui tracent les orientations quant à l’abordage des embarcations et l’usage graduel et proportionnel de la force.

Concernant l’apprentissage au niveau stratégique et opérationnel, les marines participantes ont traité des questions relatives au commandement, au contrôle, aux communications et à la standardisation des procédures.

Et même le défi que représente la longue durée de la mission et la distance par rapport à nos bases a permis une avancée significative en termes de planification opérationnelle et logistique.

Quant à la formation des équipages des navires de la Marine brésilienne, désignés comme vaisseau-amiral, il faut souligner la réalisation du stage pour les opérations de paix qui a beaucoup contribué à l’action de la Marine brésilienne dans des missions de cette nature par la suite.

espritcors@ire : Selon vous, de quelle manière la mer peut-elle être source de puissance et d’influence ?

Amiral Moura Neto : La mer pourra être utilisée comme source de pouvoir et d’influence en contribuant au développement du pays, pas le biais de l’évolution de stratégies maritimes solides, qui bénéficieront d’un soutien politique, économique, social et militaire. D’un point de vue extérieur, elle représentera un pouvoir et une influence si les initiatives, axées vers les océans, donnent lieu à des solutions multilatérales, harmonieuses et orientées vers le développement global.

Dans ce contexte, l’ONU a cherché, au fil du temps, à se placer à l’avant-garde des efforts pour garantir l’utilisation pacifique et coopérative des océans, pour le bien commun de l’humanité. Son travail de pionnier dans l’approbation de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) reste une référence dans le domaine du droit international de la mer, qui réglemente la division des espaces maritimes et leur exploitation durable.

Ainsi, l’adoption d’instruments juridiques consacrés, la coopération régionale et internationale, l’expression du multilatéralisme dans les forums de dialogue et le développement de la tenue de situation maritime sont des voies sûres pour que la mer puisse représenter, dans son essence même, la puissance et l’influence, en contribuant au développement national et à celui de l’humanité, par l’expression de son grand potentiel, à savoir, la coopération entre les différentes nations des cinq continents.

(*) Propos recueillis par Richard Labévière, rédacteur en chef d'Esprit@corsaire.

[1] espritcors@ire, lancé le 18 juin 2012, est un réseau d’experts des questions de défense et de sécurité. Ils partagent les mêmes valeurs et les mêmes objectifs: déchiffrer, produire et diffuser de l’information sur ces sujets dans un cadre pluraliste, un esprit de liberté, une optique de débat.
[2] Cet entretien a fait l’objet d’un article diffusé par la Revue de défense nationale dont le lien est le suivant : www.defnat.com/site_fr/tribune/fs-article.php?ctribune=577

Chroniques de Richard Labévière en 2014 

 

 


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