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Les sept piliers de la faiblesse ou la



Les sept piliers de la faiblesse ou la « non doctrine » militaire d’Obama…

par Richard Labévière

Source: Esprit@corsaire.com.[1] Paris, le 11 juin 2014.

Ce texte que nous reproduisons avec l'aimable autorisation de son auteur est la reprise d'une conférence prononcée à Beyrouth en juin 2014 par Richard Labévière devant des experts proche-orientaux particulièrement au fait des équilibres fragiles qui se sont établis dans une région de crise permanente et attentifs aux développements qui s'y produisent. (NDLR)

Lors de ma dernière intervention au Centre - au début du mandat de Barack Obama en 2009 -, j’avais proposé trois conclusions provisoires :

1) Malgré le soulagement de la fin des deux « administrations » de George W. Bush, les visées hégémoniques de la politique étrangère américaine vont se poursuivre et se transformer.

2) L’agenda militaro-stratégique des néo-conservateurs : la guerre contre le terrorisme, le Grand-Moyen-Orient et le Softpower continueront à être les « tables de la loi ».

3) Enfin, l’administration démocrate cherchera à changer de discours et de méthode pour « tout changer, afin que rien ne change… »

A l’époque, quelques auditeurs pourtant attentifs, avaient jugé mon propos « excessif », le rattachant à la doxa d’une certaine gauche radicale ; ce qui m’avait paru très exagéré… Mais, cette réaction m’apparaissait fort logique et très compréhensible, là-aussi, pour trois raisons principales.

Un climat d’ « Obamania » généralisée régnait alors :

1) Nous étions au lendemain du discours du Caire dans lequel le président américain disait, en substance, « les Musulmans sont très gentils et nous les aimons »…

2) C’est la première fois que les États-Unis - dont l’histoire fondatrice s’est accomplie par la destruction des populations indiennes autochtones et le recours à l’esclavage de masse -, se donnait un président afro-américain, autrement dit « noir ».

3) De plus, ce président d’un nouveau type, qui avait été avocat, plutôt progressiste, promettait d’œuvrer pour les plus pauvres et démunis.

Introduction : Une doctrine par défaut !

Bref, de quoi susciter un certain espoir ! Et ce rappel me permet de délimiter le contexte idéologique et méthodologique dans lequel il convient de replacer notre effort de compréhension des agissements de Barack Obama sur la scène des affaires militaires. Je dis « agissements », voire « non doctrine militaire ». On pourrait tout autant dire « doctrine en creux », sinon « doctrine par défaut », tant le discours officiel reste approximatif, afin d’éviter - justement -, l’affichage d’un agenda militaire clairement identifié. C’est l’une des caractéristiques prégnantes des « agissements militaires » de cette dernière administration démocrate.

Encore trois perspectives :

1) Partir des deux administrations Bush précédentes, de leurs échecs désastreux et mortifères marquant l’échec des guerres conventionnelles : Afghanistan, Irak, avec un basculement amorcé durant l’opération de l’OTAN en Libye.…

2) Continuer avec les 7 logiques – les 7 dimensions de la nouvelle « doctrine » militaire américaine.

3) Enfin, et pour ne pas conclure, il s’agira de qualifier une certaine évolution de l’ « érosion », et certainement pas de l’effondrement ou de la disparition, du Hard Power américain, de ce que l’ancien ministre français des affaires étrangères, appelait l’ « hyper puissance » américaine.

I) L’échec des guerres conventionnelles:

Inutile de revenir trop longuement sur les conditions de fabrication des attentats du 11 septembre 2001 ; renvoyons seulement au beau livre de l’écrivaine indienne Arundhati Roy - Bin Laden/États-Unis, une affaire de famille. Ayant passablement travaillé, dès le début des années 90, sur le financement des GIA algériens, des Gama’a islamyia égyptiens avant de poursuivre une enquête assez poussée au sujet de l’attentat de Louxor (17 novembre 1997) et ceux de Nairobi et Dar es-Salaam (7 août 1998), l’ensemble de nos recherches aboutirent inlassablement à des ONG, des sources de financement et des bailleurs de fonds établis en Arabie saoudite. Sur ce sujet, je me permets de renvoyer à un livre publié en 1998 - Les dollars de la terreur – Les États-Unis et les islamistes -, où il est expliqué que la société Al-Taqwa, « banque » des Frères musulmans égyptiens, était très impliquée dans le financement des groupes sunnites armés en Algérie, en Égypte, dans la Corne de l’Afrique, en Afghanistan et au Pakistan. Installée en Suisse italienne, cette « société fiduciaire » entretenait des partenariats structurels avec plusieurs grandes banques saoudiennes dont DMI/Dar al-Mal al-Islami et différentes structures de la célèbre famille Mahlouf. Des conclusions similaires et convergentes sont apparues lors de la conférence anti-terroriste de Bagdad, les 12 et 13 mars 2014.

Toujours est-il que les attentats de septembre 2001 ont suscité un véritable traumatisme aux États-Unis dont le territoire n’avait pas été ciblé depuis l’attaque japonaise de Pearl Harbor (7 décembre 1941). Par conséquent, la Maison blanche déclare sa fameuse « guerre contre la terreur » et lance une première opération baptisée Anaconda, dans les montagnes à la frontière afghano-pakistanaise, en octobre et novembre 2001. Cette opération lourde est menée à partir de trois points d’appui : la base de Diego Garcia (océan Indien) ; les plateformes interarmées du Pakistan et deux porte-avions de la Ve flotte dont l’état-major est basé au Qatar.

Assez rapidement, les experts du Pentagone se rendent compte de l’inadaptation d’un tel format pour une riposte qui doit s’installer dans la durée et selon une géographie très éclatée, excentrée par rapport à ses principaux ponts d’appui logistiques. Ce constat pousse Donald Rumsfeld, alors ministre de la Défense, à lancer sa « révolution dans les affaires militaires ». Cette doctrine établit un nouveau modèle d’armées réduites, composées de petites unités ultra mobiles et équipés de moyens de haute technologie (GPS, système de visée intégraux à 360°, ciblage laser, etc.).

Mais ce concept, lui aussi, ne va pas faire long feu dans les vallées afghanes face à une insurrection disparate, polymorphe et fluide : la notion de « guerre fluide » connaît dès lors un grand succès pour expliquer finalement des formes classiques de « guérilla » très étudiées en Amérique Latine dans les années 60. En définitive, la « révolution » de Rumsfeld ignore deux facteurs principaux : des profondeurs stratégiques mouvantes à géométrie variable, et une implication permanente des populations civiles où les enfants jouent le rôle de redoutables « agents de liaison ». Face à l’enlisement afghan, la maison Blanche et le Pentagone vont ouvrir un second front en… Irak.

Là encore, je vous fais grâce de l’enchaînement des mensonges d’État, complaisamment reliés par la grande presse occidentale, de Colin Powell et Tony Blair affirmant - sans rire -, que l’armée irakienne pouvait menacer la planète entière en moins de 45 minutes. On se souvient particulièrement de la prestation lamentable de Colin Powell au Conseil de sécurité des Nations unies, brandissant son échantillon d’arme chimique et projetant un organigramme censé prouver que Saddam Hussein était le meilleur copain d’Oussama Ben Laden. Au printemps 2003, les États-Unis massent au Proche-Orient la plus grande armada jamais constituée depuis la guerre de Corée. Sans surprise, ils provoquent la chute de Saddam Hussein en causant la mort de plusieurs centaines de milliers de civils. Aujourd’hui encore, le bilan chiffré des victimes de cette guerre est toujours « classifié », relevant du « secret défense ». Toujours est-il que dès les lendemains de la chute de Bagdad, une troisième guerre d’Irak commence. Elle démontrera l’inaptitude de la stratégie militaire américaine.

En Irak, comme en Afghanistan, Washington va opter pour une troisième posture : la guerre de contre-insurrection incarnée par le général David Petraeus ; inspiré par les techniques des Bérets verts français engagés dans la Bataille d’Alger (1957).

 A cet égard, les officiers supérieurs américains visionneront avec la plus grande attention le fameux film de Pontecorvo [2] consacré aux méthodes employés par les commandos français contre les unités combattantes du FLN à Alger. Paul Bremer, le proconsul américain de Bagdad commettra deux erreurs majeures : congédier les cadres de l’armée irakienne et casser les structures du Baath et de l’ensemble des anciens appareils d’État. Ce faisant, il alimentera les différentes factions de la rébellion locale qui infligera de lourdes pertes à l’occupant.

Après une décennie d’échecs tant en Afghanistan qu’en Irak, après deux ministres de la défense successifs et un nouveau président démocrate, la vraie transition des doctrines militaires américaines successives va s’effectuer sur le théâtre libyen.

Dans l’enchaînement des mal nommées « révolutions arabes », Washington va accompagner et favoriser la chute de Ben Ali en Tunisie, celles de Moubarak en Égypte et du président Saleh au Yémen. Avec la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, les États-Unis vont pousser la France et la Grande-Bretagne à monter une opération militaire pour provoquer une opération de « Changing Regime ». La résolution stipulait deux choses : l’instauration d’une zone dite d’ « exclusion aérienne » sur l’ensemble de la Cyrénaïque et une aide aux populations civiles de Benghazi et de la Cyrénaïque. Dans ce contexte, et sur la base de cette résolution, le Pentagone va faire trois choses, amorçant la nouvelle « doctrine militaire » d’Obama : apporter un appui logistique à l’opération franco-britannique (transport, soutien et fournitures de munitions) ; fournir en continu du renseignement électronique, satellitaire et humain durant les différentes phase de l’opération ; engager des forces spéciales dans les zones pétrolières - comme toujours -, afin de mieux préparer une reconstruction profitable aux sociétés américaines.

A partir de cette transition libyenne qui aura valeur de « pivot », va s’élaborer ce qu’on peut qualifier de « nouvelle doctrine militaire » d’Obama.

II) La nouvelle doctrine militaire américaine :

Dans le prolongement du « pivot libyen », on peut, en effet déterminer plusieurs principes directeurs généraux :

Au grand dam de son opposition républicaine, la nouvelle administration démocrate renonce aux guerres conventionnelles et de contre-insurrection. On assiste alors à des redéploiements élargis dans les zones économiques et stratégiques considérées prioritaires pour les grandes sociétés (armements, aéronautiques, BTP et infrastructures, etc.). Enfin, maintenir autant que faire se peut, la « clandestinité la plus totale afin de privilégier des campagnes médiatiques et de communication parfaitement maîtrisées ». Ces conceptions générales vont s’articuler sur sept piliers :

1) Montée en puissance des forces spéciales : En 1980, le raid lancé pour récupérer les otages retenus à Téhéran par les Pasdarans a été un échec militaire complet qui s’est soldé par la mort de 8 soldats américains. Pour éviter la répétition de ce genre de fiasco fut créé, en 1987, le SOCOM (Special Operations Command). L’un des états-majors clefs du SOCOM est le JSOC (Joint Special Operations Command), spécialisé dans la traque et l’exécution de terroristes supposés, ainsi que dans la coordination d’opérations entre les différentes branches de l’armée américaine.

De 37 000 hommes au début des années 90, le SOCOM est passé aujourd’hui à plus de 60 000 hommes, dont un tiers de permanents. Le patron du SOCOM, le vice-amiral William H. McRaven - que j’ai interviewé l’année dernière à Paris -, nous a expliqué que son objectif est l’augmentation des effectifs du SOCOM de 3 à 5% par an. C’est dire si, aujourd’hui, le SOCOM est devenue une « petite armée » dans l’armée américaine. Sa chaîne de commandement dépend seulement de deux personnes : le secrétaire d’État à la défense et le président des États-Unis. Aujourd’hui, le Pentagone reconnaît la présence d’éléments du SOCOM dans 120 pays du monde.

2) Prééminence du renseignement : Aux États-Unis, le déclenchement de la « guerre contre la terreur » a produit des impacts immédiats en termes de législation antiterroriste (Patriot Act) et de sécurité intérieure. Ramassées sous le terme de Homeland Security, l’ensemble de ces dispositions, annoncées comme « exceptionnelles », n’étaient pas toujours compatibles avec les articles de la constitution américaine relatifs à la sauvegarde des libertés civiles et politiques. Ne parlons pas des violations répétées des législations étrangères (en matière de survol aérien et d’enlèvements de personnes). Toujours est-il que les scandales successifs liés aux affaires Wikileaks et Snowden ont permis d’établir une généralisation des écoutes téléphoniques et du contrôle des communications Internet.

Ces affaires à répétition montrent également que cette prééminence d’un renseignement - officiellement dédié à la lutte antiterroriste et à la sécurité intérieure -, a beaucoup été détournée de ses objectifs initiaux pour être fortement mise à contribution lors d’appels d’offres, de passations de marchés et de négociations internationales. Aux Etats-Unis, le Business encadre les tables de la loi et quelle que soit l’intensité des crises extérieures ou domestiques, les affaires continuent envers et contre tout.

Dans ce contexte, le renseignement - électronique, satellitaire et humain -, s’est imposé comme la dimension principale des opérations militaires. Organiquement nécessaire à la gestion de l’engagement des forces spéciales - en amont, pendant leur déroulement et en retour d’expérience -, les différentes composantes du renseignement sont, désormais partie intégrante et principale de toute espèce de « programmation » militaire et conduite des opérations.

3) Extension de la géographie des drones : Un drone (de l'anglais « faux-bourdon »), également appelé UAV (pour Unmanned Aerial Vehicle), est un aérodyne sans pilote embarqué et télécommandé qui emporte une charge utile, destinée à des missions de surveillance, de renseignement, d'exploration, de transport ou de combat. Les drones sont en général utilisés au profit des forces armées ou de sécurité (police, douane, etc.) d'un État, mais peuvent avoir aussi des applications civiles. La charge utile du drone de combat ou UCAV (Unmanned Combat Aerial Vehicle) en fait une arme particulièrement redoutable.

La taille et la masse (de quelques grammes à plusieurs tonnes) sont fonction des capacités opérationnelles recherchées. Le pilotage automatique ou à partir du sol permet d'envisager des vols de très longue durée, de l'ordre de plusieurs dizaines d'heures, à comparer aux deux heures typiques d'autonomie d'un chasseur.

La classification des drones est complexe, dans la mesure où elle diffère selon les pays. Les drones aériens peuvent être classés en fonction de plusieurs critères :

L'altitude et l'endurance (drones tactiques, MALE, HALE) : l'altitude considérée est l'altitude de croisière avec les ordres de grandeur suivants : les moyennes altitudes 5 000 m < h < 15 000 m ; les hautes altitudes : h > 20 000 m ; l'autonomie est le temps que peut passer l'aéronef en vol. Un ordre de grandeur d'une autonomie dite longue est de 20 à 40 heures ; la taille (longueur, envergure, etc.) ; leur capacité à emporter des armements ou non (drones de surveillance / drones armés / drones de combats) ; leur caractère furtif ou non ; leur capacité à participer à des missions de haute intensité ou de basse intensité ; leur voilure (fixe, tournante ou battante). Le classement le plus répandu est fondé sur les critères d'altitude et d'endurance auquel on peut rajouter la catégorie des drones de combat.

Le « drone-tueur », armé de missiles air-sol - type Reaper-Predator -, a été largement testé en Afghanistan, puis dans les zones tribales pakistanaises du Waziristân. L’évolution significative concerne l’extension de ses zones d’engagement et l’extension de sa géographie opérationnelle : Afghanistan, Pakistan, Yémen, Somalie, Niger et plusieurs autres pays africains et latino-américains. Aujourd’hui, le Pentagone reconnaît que des drones américains (d’observation et d’attaque) peuvent être engagés dans 70 pays.

4) Choix de la cyber-guerre : La cyber-guerre, guerre cybernétique (cyber-warfare) ou guerre de la Toile consiste en l'utilisation d'ordinateurs et de l'Internet pour mener une guerre dans le cyberespace. Depuis le début du XXIe siècle, le réseau global est devenu un lieu de confrontation militaire majeur. L'utilisation de l'internet permet de s'infiltrer rapidement dans tous les réseaux les plus sensibles du monde. De nouveaux champs de bataille se sont organisés avec comme cibles les sites et organisations gouvernementales, les institutions, les grandes et moyennes entreprises, les organisations privées et les particuliers. Les acteurs de ces attaques sont les groupements de pirates informatiques, les organisations terroristes, les escrocs de tous genres mais aussi les armées et les organisations gouvernementales.

Cette mutation a été fortement influencée par les nouvelles priorités de l’industrie de défense israélienne. Il n’est pas anodin de constater que c’est l’un des chevaux de bataille de madame Hilary Clinton, qui se prépare à être candidate démocrate à la prochaine élection présidentielle américaine. Ainsi, la cyber-guerre est devenue l’un des grands chantiers des Départements d’État et de la Défense. Classés « ultrasecrets » -, leurs différents programmes ont ciblé, successivement l’industrie nucléaire iranienne et les industries européennes de défense, censées appartenir à des pays « alliés ».

Aux États-Unis, les différentes actions de cyber-guerre sont menées conjointement avec la branche israélienne d’un « Commandement informatique » qui s’est spécialisé dans l’attaque des laboratoires et banques de données iraniennes. Comme on vient de le préciser, ces actes de guerre se sont très vite étendus à des cibles industrielles, commerciales et financières civiles, notamment en direction des puissances économiques de la « Vieille Europe ».

5) Développement d’ « armées de substitution » :  Le développement d’armées, dite de « substitution », s’est beaucoup accélérée après l’échec des opérations UNOSOM I et II en Somalie, à partir de 1993. Cette évolution procède, soit par le biais d’accords bilatéraux négociés entre Washington et d’autres États souverains, soit dans un cadre multilatéral par l’Union européenne ou l’OTAN. Dans tous les cas de figure, il s’agit de poursuivre des buts politiques décidés à Washington en déclenchant des opérations militaires « sous-traitées », autrement dit des actions de guerre, assumées et menées par d’ « autres ».

Par conséquent, depuis le début des années 90, Washington, mais aussi d’autres pays occidentaux (Grande-Bretagne, Japon, France, etc.) ont recours à des SMP. Une société militaire privée (SMP) est une officine fournissant des services dans le domaine de la défense et de la sécurité à des gouvernements, organisations internationales, ONG ou entreprises privées. Depuis 2012, la désignation officielle française est entreprise de services de sécurité et de défense. Elles interviennent dans les zones à fort risque sécuritaire et parfois même en zone de conflit : au-delà de toute sophistication sémantique, elles s’apparentent au mercenariat des années 60, aux « chiens de guerre » qui défrayèrent la chronique durant les conflits liés à la décolonisation. Le terme de Contractor désigne dans le monde anglophone les employés de ces firmes, en raison de leur engagement contractuel. Véritables Condottiere modernes, leur poids va croissant avec la montée de nouvelles menaces comme la piraterie moderne ou le terrorisme. Leur rôle est, aussi très controversé notamment depuis 2007, en raison de scandales les impliquant comme Blackwater en Irak…

Un deuxième mode opératoire des « armées de substitution » consiste à mettre sur pied des « coalitions » d’armées alliées, comme ce fût le cas durant la guerre de Libye. Cette posture permet ainsi aux armées américaines de rester « behind the window », tout en contrôlant la conduite des opérations par la fourniture du renseignement, de la logistique, notamment des munitions. Ni vu, ni connu… officiellement les États-Unis ne sont pas en guerre, mais se débrouillent pour faire mener leurs actions coercitives par leurs « alliés » ou des sociétés privées. Cet artifice permet de mener des opérations « zéro mort » et surtout de ménager les opinions publiques contemporaines foncièrement allergiques à la mort. L’évolution de la guerre, à travers ce prisme, excède les limites de notre modeste intervention, mais la plupart des guerres « occidentales » sont ainsi menées aujourd’hui sous les étranges appellations de « guerre humanitaire » ou « opérations de maintien de la paix ». La novlangue de George Orwell a encore frappé !

6) Formation et manœuvres avec les partenaires : C’est la dimension « pédagogique » du pilier précédent. Dans cette perspective, il s’agit d’enseigner aux armées nationales des pays amis et alliés les techniques de la guerre moderne. Dans l’absolu, ce partage de savoir-faire doit s’étendre et se prolonger dans le temps avec le plus de partenaires possible. Nous venons de souligner la présence des forces spéciales américaines dans 120 pays… sur 197 États membres de l’Organisation des Nations unies, c’est énorme !

Ce prosélytisme pédagogique entraîne non seulement une dépendance, certes d’intensité variable, mais aussi des transferts de matériels et de personnels, ainsi que la batterie de normes pour la conduite des opérations. Non seulement, celles-ci ne peuvent plus s’effectuer indépendamment d’une assistance technique et du renseignement américain, mais elles ménagent surtout de substantiels débouchés pour les industries de défense et les millions d’empois de sous-traitance du complexe militaro-industriel des États-Unis. Le Business toujours et encore !

Cette dimension de la formation des armées étrangères débouche sur la multiplication d’exercices et de manœuvres conjointes dont le cadrage ramène à la supériorité technologique et à ses acteurs de la Silicon Valley et des sociétés informatiques israéliennes. A partir d’un certain stade d’équipement et de formation, les armées en question, dûment formées et entraînés, ne peuvent plus se passer, ni des systèmes informatiques de conduite des opérations, ni des officiers de liaison assurant ainsi la cohérence et la viabilité des engagements. En ces matières, l’addiction ne concerne pas seulement la consommation des produits hallucinogènes… Lorsque le plus grand nombre d’armées possible fonctionnent selon des règles et procédures communes, il n’est pas très sorcier d’en prévoir, sinon d’en contrôler, voire d’en neutraliser les initiatives perdant progressivement toute espèce d’autonomie opérationnelle.

7) Médiatiser et communiquer : C’est le pilier qui chapeaute l’ensemble ! Les plus vieux métiers du monde ! Pour qu’elle atteigne ses objectifs, toute opération militaire doit être non seulement comprise mais aussi « partagée » par les opinions publiques du ou des pays qui la mènent. Sont alors appelés en renfort les bataillons de journalistes « embeded » chargés d’expliquer et de diffuser les raisons et le phasage de la « guerre juste », forcément juste. Au hardpower des armées doit s’adjoindre organiquement le softpower - madame Clinton préfère parler de smartpower -, des journalistes, des « experts » et autres « communicants ».

Les médias américains, et de manière plus large - anglo-saxons -, donnent alors le « la » en matière de hiérarchisation, de traitement et de diffusion de l’information, conçue comme « arme de communication massive ». Cette confusion des genres nous ramène, là aussi, aux sombres prédictions du roman de George Orwell : 1984, ainsi qu’à la salutaire déconstruction des Chiens de garde du philosophe français Paul Nizan.

Comme ses homologues du complexe militaro-industriel, les groupes de presse et de communication américains fonctionnent selon des stratégies globales. A l’appui des nouvelles technologies, ces acteurs constituent la partie immergée de l’iceberg de la mondialisation sauvage. Leur mission est de défendre et promouvoir les intérêts économiques, commerciaux et financiers des sociétés anglo-saxonnes. A ces technostructures extrêmement puissantes s’ajoutent la gestion mondiale des données informatiques à travers l’installation des « Big Data » et banques de données, la plupart, sinon la totalité étant contrôlés par des acteurs américains. Ne parlons pas des mal nommés « réseaux sociaux », véritables pieuvres numériques qui s’immiscent dans les aspects les plus intimes de la vie privée des individus…

Ces sept piliers requièrent, non pas la « sagesse » de Lawrence d’Arabie, mais une transparence imposée, c'est-à-dire opaque, la clandestinité et le secret.

III) Faiblesse et déclin relatifs :

L’installation interactive de ces sept piliers aboutit à un résultat des plus palpables : la guerre devient un état permanent et généralisé mais indécelable. En cela, il signe le grand retour masqué du Léviathan de Thomas Hobbes : la guerre de tous contre tous ou chacun pour soi et la mondialisation pour tous. Comme le dieu de Spinoza, qui est partout, donc nulle part, la guerre d’Obama n’existe pas et pourtant, elle module l’ensemble des relations internationales. La « guerre absente », mais toujours déjà là impose ses logiques et ses finalités s’imposant comme mode dominant de gestion des « crises » régionales, internationales et globales (lutte antiterroriste, trafics de drogues, d’êtres humains et autres criminalités organisées, réchauffement climatique et dossiers environnementaux, déséquilibres démographiques, etc.).

Ce modèle prône en permanence davantage de « transparence » et de « démocratie » pour aboutir aux effets inverses : toujours plus de normes, de contrôles, d’impératifs moraux et de répressions. Fabrication et gestion de l’instabilité se conjuguent simultanément au nom d’une positivité digne du catéchisme d’Auguste Comte. Sur cette idéologie en acte de l’ « instabilité constructive », je vous renvoie aux excellents écrits du professeur Walid Charara qui a parfaitement déconstruit cette doctrine majeure des néoconservateurs américains, inspirant malheureusement aujourd’hui une école française similaire dont la finalité avouée est de neutraliser ce qui reste de l’héritage gaullien afin d’aligner définitivement le bateau France dans le sillage atlantiste.

Enfin, et c’est une dernière remarque plutôt porteuse d’espoir : ces sept piliers de la nouvelle « doctrine militaire » de Barack Obama trahissent, en creux, un certain essoufflement de l’hyper-puissance américaine. Après avoir renoncé à attaquer militairement la Syrie, Washington - qui vient de répéter que l’issue de la crise syrienne ne pouvait être militaire -, reconnaît implicitement devoir renoncer aux guerres conventionnelles, trop onéreuses en hommes et matériels. Face à un déficit budgétaire abyssal, en partie financé par la Chine, la Maison blanche s’est résolue à des coupes dans son budget de défense impactant le nombre de ses porte-avions, de ses sous-marins nucléaires et le format de ses forces terrestres conventionnelles. Certes, il y a encore de beaux restes et les armées états-uniennes demeurent des forces prépondérantes dans l’ensemble des continents, mais le monstre est atteint et commence à poser un genou à terre…

Depuis la guerre du Vietnam, les armées américaines n’ont remporté que deux bien piètres victoires en envahissant l’île de grenade et en bombardant Panama Ciudad… Les guerres d’Afghanistan, d’Irak et, indirectement pour Washington, de Libye, se sont révélés de purs fiascos. Les réactions asymétriques, dont celle du Hezbollah durant l’été 2006, infligeant une cinglante défaite à l’armée israélo-américaine, traduisent une indéniable perte d’initiative et de puissance du hardpower des États-Unis.

Ajouté à la montée en puissance des armées chinoises, au retour stratégique de la Russie au Proche-Orient, en Ukraine et sur sa façade arctique, ce tassement opérationnel américain semble amorcer le déclin de sa puissance incontestée depuis la fin de la seconde guerre mondiale. S’il doit être souligné avec beaucoup de prudence et les restrictions d’usage, ce déclin relatif traduit une certaine « faiblesse » devant l’émergence d’un monde stratégique de plus en plus multipolaire.

Pour ne pas conclure : à l'assaut des Asies…

Après plusieurs décennies de « paix froide » avec Téhéran - en fait depuis la révolution islamique de 1979 -, les démocrates américains semblent vouloir aujourd’hui normaliser la relation américano-iranienne. Cette volonté est-elle sérieuse ? Toujours est-il que, si elle correspond à des intérêts réels - de part et d’autres -, cette évolution heurte d’ores et déjà le lobby pétrolier et ses chiens de garde au service de l’Arabie saoudite, cette volonté n’est pas gratuite et correspond à une vision géopolitique à l’horizon de trente ou quarante ans.

Les milieux économiques/financiers américains et inféodés ont parfaitement compris que la « Vieille Europe » est désormais sous tutelle et que les nouveaux horizons de « profits » à venir orientent toutes les attentions et les énergies en direction de l’Asie-Pacifique et de l’Asie Centrale. La doctrine eurasiatique de Zbiniew Brzezinski a fini par prévaloir. Pour endiguer l’affirmation de l’empire du milieu et le retour de l’éternelle Russie, Washington doit impérativement redéployer ses forces économiques et stratégiques en Asie-Pacifique et en Asie Centrale. Pour ce faire, une normalisation, sinon une réconciliation avec l’Iran est absolument indispensable, même si les alliés saoudiens et israéliens sont obligés de manger leur chapeau… A terme, cela ne pourra que leur faire du bien !

Je vous remercie de votre attention.

(*) Richard Labévière est rédacteur en chef d'Esprit@corsaire.

[1] espritcors@ire, lancé le 18 juin 2012, est un réseau d’experts des questions de défense et de sécurité. Ils partagent les mêmes valeurs et les mêmes objectifs: déchiffrer, produire et diffuser de l’information sur ces sujets dans un cadre pluraliste, un esprit de liberté, une optique de débat.
[2] « La Bataille d'Alger » est un film italo-algérien de Gillo Pontecorvo, sorti en 1966. Le récit se déroule pour l'essentiel entre 1954 et 1957 et prend pour cadre, comme son titre l'indique, la bataille d'Alger ayant opposé, durant la guerre d'Algérie, l'armée française aux indépendantistes du Front de libération nationale.

Chroniques de Richard Labévière en 2014 

 

 


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