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Derniers paradoxes de la guerre contre la terreur

Derniers paradoxes de la guerre contre la terreur…

 Paris, le 6 août 2014. Source : Esprit@corsaire.com.[1]

par Richard Labévière

Il y a d’abord ce soudain intérêt du New York Times pour les rançons payées par les États européens lorsqu’il s’agit de libérer leurs otages ici ou là. Au passage, la France éternelle en prend pour son grade mais c’est surtout l’Allemagne qui est ciblée. En 2002, les gouvernements allemand et autrichien avaient payé, rubis sur ongle, plusieurs dizaines de milliers d’euros aux jihadistes sahéliens pour libérer une dizaine de leurs ressortissants venus du sud tunisien piller des peintures rupestres dans le sud algérien. Pudiquement, Berlin et Vienne avaient juré la main sur le cœur qu’on ne négocie pas avec les terroristes et qu’il était encore moins question de leur verser quoi que ce soit.

Dernièrement, Paris a adopté la même posture après la libération de quatre journalistes français aux mains des « révolutionnaires syriens » par ailleurs soutenus par le Quai d’Orsay… Dans tous les cas de figures, ne serait-il pas raisonnable de s’en tenir à des éléments de langage simples et définitifs : pour des raisons de sécurité on ne communique pas sur les conditions de libération d’otages !

Cela étant dit, le soudain intérêt de la grande presse américaine pour le paiement des rançons d’otages européens peut s’expliquer de deux manières. Il y a d’abord le coup de pied de l’âne au grand allié teuton qui vient d’expulser d’Allemagne un chef des barbouzes américaines qui animait outre-Rhin une petite entreprise d’espionnage économique. Suite aux révélations des écoutes de la NSA en Europe et de la bretelle posée sur le portable d’Angela elle-même, la presse allemande s’est déchaînée et les services spéciaux (BND et BKA) ont déclenché une vaste enquête pour remettre d’équerre les espions américains opérant en Allemagne. Silence gêné à Paris où le pouvoir exécutif continue à dire haut et fort qu’il faut accélérer les discussions concernant l’accord de libre échange entre les États-Unis et l’Union européenne… Les meilleurs experts estiment que ce sera une catastrophe pour notre agriculture et ce qui reste de la filière industrielle française… Comprenne qui pourra !

La deuxième motivation américaine est plus lourde et plus ancienne puisqu’elle touche directement au financement du terrorisme dont la plupart des enquêtes aboutissent invariablement depuis vingt ans à des bailleurs de fonds d’Arabie saoudite, du Qatar, du Koweït et d’autres pays du golfe tellement choyés par les exportateurs d’armes américains.[2] Et la même presse américaine s’est empressé de crier au loup sur le même sujet après la prise de Mossoul (deuxième ville d’Irak) par les barbus de l’État islamique d’Irak et du Levant, dernièrement autoproclamé Califat d’Irak et de Syrie. Les mêmes journalistes se sont empressés d’écrire que les jihadistes d’Abou Bakr Al-Baghdadi étaient désormais les plus riches du monde après avoir pillé les banques de Mossoul. Voilà, de nouveau, une belle opportunité qui évitait d’évoquer les autres sources de financements extérieurs en provenance des bienveillants donateurs wahhabites. Mais ces incohérences intéressées touchant au financement du terrorisme soulèvent un paradoxe stratégique autrement plus incompréhensible.

Voilà qu’on nous bassine quotidiennement avec la « guerre contre la terreur » depuis le 12 septembre 2001. En son nom, la Maison Blanche et le Pentagone ont lancé des guerres successives en Afghanistan, partiellement au Pakistan et, surtout en Irak. Il s’agissait là de neutraliser des armes de destruction massive qui n’existaient pas, mais aussi d’abattre le régime nationaliste et laïc de Saddam Hussein coupable d’entretenir de coupables relations de proximité avec… Oussama Ben Laden. Les connaisseurs du dossier savaient à quoi s’en tenir puisque l’un et l’autre de ces motifs de « guerre contre le terrorisme » étaient parfaitement bidon. Les buts de guerre américains visaient non seulement les deuxièmes réserves énergétiques de la planète mais aussi une belle opportunité de redéploiement stratégique pour la puissance américaine cherchant à installer des plateformes interarmées dans cette région aux portes de l’Asie centrale, de la Chine et des anciennes républiques musulmanes de l’Union soviétique.

Cette guerre américaine contre le terrorisme était d’autant plus surréaliste qu’on ne voyait pas très bien quels étaient vraiment l’ennemi identifié et les territoires clairement concernés… Cette fantasmagorie a justifié toutes les opérations militaires des deux administrations Bush et celles, plus discrètes, du démocrate Barack Obama. Coup de théâtre le 9 juin dernier : une bande de barbus - alliée à d’anciens partisans de Saddam ainsi qu’à des confréries soufies et des tribus sunnites -, prend le contrôle de Mossoul, d’un tiers du territoire de l’Irak et d’une partie des zones pétrolière de Syrie pour y fonder un État islamique, puis la restauration du Califat !

Cette fois-ci, pour le coup, les bandes terroristes sont parfaitement identifiées et prennent le contrôle de territoires clairement cartographiés en prétendant installer durablement un État à part entière. Les jihadistes y installent des tribunaux islamiques, des services administratifs, sinon des appareils d’État… Mais, face à cette situation géopolitiquement inédite où la menace est strictement délimitée dans l’espace et le temps, l’administration américaine ne parle plus curieusement de « guerre contre le terrorisme », se bornant à tordre le bras du Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, pour que celui-ci forme un gouvernement d’ « union nationale ». On rêve ! Si une guerre contre le terrorisme pouvait enfin se justifier, c’est bien celle-ci ! Mais rien ne se passe, sinon l’envoi de quelques drones et forces spéciales qui, à terme, ne peuvent changer cette nouvelle donne des plus préoccupantes…

Ce dernier paradoxe de la « guerre contre le terrorisme » laisse pantois à ceci près que les buts de guerre des États-Unis dans la région n’ont jamais été de consolider des États-nations viables et performants, sinon démocratiques. Conformément à sa doctrine dite « d’instabilité constructive », Washington cherche surtout, dans cette région, à contrôler le « pays utile », à savoir les ressources naturelles, les centres urbains décisionnels et les grands axes de communication. Parallèlement, guerres civiles et mafieuses peuvent perdurer et favoriser la fragmentation territoriale et politique tant que le business n’est pas mis en péril… De plus, cette stratégie du « chaos constructif » s’harmonise parfaitement avec l’approche israélienne explicitée par la célèbre note d’Oded Yinon, analyse du ministère israélien des Affaires étrangères au début des années 80. En substance, Yinon explique que l’intérêt stratégique d’Israël à long terme est de favoriser toutes espèces de forces régionales, ethniques et religieuses centrifuges susceptibles de casser les États-nations arabes environnants concluant que le meilleur des scénarios consistant à « re-tribaliser » le monde arabe.

Par conséquent, on ne voit pas pourquoi Washington et Londres, qui ont déclenché au printemps 2003 une guerre en Irak pour, soi-disant « installer la démocratie » dans l’ensemble du « Grand-Moyen-Orient » -, une guerre qui, faut-il le rappeler a frontalement contourné le Conseil de sécurité des Nations unies, s’alarmeraient davantage d’une « somalisation » durable d’une partie de l’Irak et de la Syrie… La guerre contre le terrorisme, c’est comme les trains, ça peut en cacher d’autres…

[1] espritcors@ire, lancé le 18 juin 2012, est un réseau d’experts des questions de défense et de sécurité. Ils partagent les mêmes valeurs et les mêmes objectifs: déchiffrer, produire et diffuser de l’information sur ces sujets dans un cadre pluraliste, un esprit de liberté, une optique de débat.
[2] Richard Labévière : "Les dollars de la terreur – Les États-Unis et les islamistes". Éditions Grasset, 1998 et Alain Chouet : "Au cœur des services spéciaux. La menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers". Éditions La Découverte, coll. La Découverte Poche/Essais, 2013, 324 pages.

Chroniques de Richard Labévière en 2014 

 


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