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Colloque du 50ème anniversaire de l'IHEDN: l'esprit de défense

Colloque du 50ème anniversaire de l'IHEDN: l'esprit de défense

Colloque du 50ème anniversaire de l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale sur le thème de l'esprit de défense. Paris, Ecole militaire, le 6 juin 1998.

Monsieur le Ministre, Mon Général, Mesdames et Messieurs

Je suis très heureux d'être aujourd'hui parmi vous, à l'occasion de la célébration du cinquantième anniversaire de l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale, d'autant que je suis, pour cette commémoration, dans une situation fort confortable. En effet, je suis l'invité et non pas l'hôte qui a aussi la lourde charge d'être l'organisateur, ce que nous avons vécu récemment à l'UEO. Vous savez en effet que l'UEO a elle-même commémoré, il y a quelque mois, un cinquantenaire, celui de la signature du traité de Bruxelles.

Ces moments sont toujours l'occasion de rappeler que ce n'est que très peu de temps après la fin de la deuxième guerre mondiale que l'Europe occidentale a commencé à vivre une évolution complètement nouvelle dans son histoire; elle s'est reconstruite en s'organisant. L'idée européenne qui longtemps ne fut au mieux qu'un rêve ou au pire l'expression d'ambitions hégémoniques commença alors à prendre corps et à devenir une réalité se fondant sur des principes de coopération, d'échanges, de partage de valeurs communes. L'Europe qui avait subi des pertes humaines importantes, des dégâts matériels considérables, commença à se reconstruire en s'organisant à l'instigation des Etats-Unis. Le plan Marshall s'adressait à l'Europe globalement et non pas à des pays européens individuellement. L'Europe qui sortait à peine de la guerre voyait déjà se profiler une nouvelle menace. C'est sous une impérieuse nécessité politique, la menace du danger soviétique, que des nations européennes ont eu la volonté d'agir ensemble pour assurer leur propre défense. Elles ont ainsi ouvert la voie à l'engagement des Etats-Unis dans la défense du Vieux Continent, tant il est vrai qu'alors, comme maintenant, s'impose une bonne compréhension d'un nécessaire partage du "fardeau", partage des responsabilités entre Européens et Américains. La signature du traité de Bruxelles le 17 mars 1948 fut la concrétisation de cette volonté européenne commune et conduisit donc, peu après, à la création de l'Alliance Atlantique et de l'UEO.

Pendant de longues années, celles de la guerre froide, de la menace d'un affrontement massif entre deux blocs, l'UEO a vécu une période léthargique. Notre défense a été alors assurée et bien assurée par l'Alliance Atlantique. A la fin des années 80, le paysage géostratégique a été complètement bouleversé. D'aucuns ont parlé d'un nouvel ordre mondial, c'était en fait, plus précisément, l'émergence d'un nouvel ordre européen. Le mur est tombé. Les frontières se sont ouvertes. L'émotion fut forte, les retrouvailles émouvantes. Mais les lendemains ne chantent pas toujours. Début des années 90, l'ex-Yougoslavie s'embrase, les Européens sont divisés sur le règlement de la question yougoslave. C'est avec les Américains que les Européens parviendront en 1995 à la cessation des hostilités et à la signature des Accords de Dayton. C'est avec les Américains que sur le terrain les Européens assurent la mise en œuvre de ces Accords. Le début des années 90, c'est aussi l'amorce de l'intégration européenne des pays d'Europe centrale et orientale marquée notamment, sur le plan institutionnel, par la signature d'Accords européens avec l'Union européenne, la création du statut d'associé partenaire à l'UEO, la mise en place du Partenariat pour la Paix au sein de l'Alliance Atlantique et plus récemment le processus d'élargissement de l'Alliance et de l'Union européenne. Ce mouvement d'intégration élargie ne se fait pas sans douleur, et suppose de la part de chacun certains sacrifices pour le bien de tous; le bien étant l'assurance pour l'Europe de plus de stabilité, plus de sécurité, grâce à plus de coopération, de complémentarité.

Nous vivons aujourd'hui dans un monde soumis à deux influences; celle de l'intégration reposant sur les principes de coopération, d'unification, de globalisation, de partage des mêmes valeurs, liberté, respect des droits de l'homme, échange; et celle de l'éclatement provoqué souvent par des facteurs religieux, nationalistes, ethniques. La menace n'est plus singulière, elle est devenue plurielle, multiforme. Dans ce nouvel environnement, pouvons-nous ignorer notre obligation de coresponsabilité? Pouvons-nous oublier que si nous avons effectivement des droits, nous avons également des devoirs qui dépassent nos frontières nationales? Etre à la hauteur de ces devoirs n'est pas toujours aisé et suppose d'avoir le courage de prendre des décisions souvent difficiles. J'ai rendu récemment visite à plusieurs des associés partenaires de l'UEO, Bulgarie, Estonie, Pologne, République Tchèque. Partout, j'ai senti un même engagement à répondre aux responsabilités qui sont désormais les leurs, une totale compréhension de la nécessité de coopérer pleinement. Sur la voie de l'intégration européenne, devant réformer, entre autres, leur économie, leurs forces armées, ces pays ont à prendre des décisions lourdes se traduisant parfois par des mesures drastiques pour leur population. Pour réussir, ils ont besoin du soutien de leur opinion publique et nous devons, autant que faire ce peut, les aider en cela. Pour avoir vécu, il y a encore à peine dix ans, dans des sociétés dépourvues de liberté oò les droits des individus étaient bafoués, ces pays me semblent d'autant plus sensibles à la nécessité d'agir véritablement ensemble pour assurer sécurité et stabilité. J'ai senti, dans d'autres pays de l'UEO, un esprit de défense aussi fort s'expliquant notamment par des raisons géographiques, dans le cas par exemple de la Finlande. Néanmoins, beaucoup d'opinions publiques en Europe, surtout en Europe occidentale, ne sont que très peu sensibles aux questions de défense. Elles se sentent plus concernées par des problèmes qui les touchent très directement, quotidiennement; chômage, insécurité dans les villes. Et pourtant la sécurité européenne devrait tous nous concerner, qui que nous soyons, d'où que nous soyons, car l'insécurité européenne nous toucherait tous.

Prendre réellement en compte la nécessité d'une meilleure sécurité suppose d'accepter de se donner les moyens de sa politique. Il n'est pas rare, dans nos pays, d'entendre des discours largement teintés d'anti-américanisme. Ne vaudrait-il pas mieux s'attacher à se donner plus de moyens, tâche certes ardue dans des contextes budgétaires serrés, mais tâche indispensable. L'engagement des Américains, dès le début, a reposé sur la volonté affichée des Européens de s'organiser eux-mêmes. Nous devons maintenir cette volonté. Les Américains ne souhaiteront pas toujours ou ne pourront pas toujours intervenir dans le règlement de crises. Les Européens ont mis en place un outil de gestion de crises proprement européen. Ils l'ont doté de capacités opérationnelles, ils ont désigné des forces nationales et multinationales pouvant être mis à sa disposition. Cet outil s'appelle l'UEO, instrument politico-militaire de gestion de crises à la disposition des Européens pour des opérations dans lesquelles les Nord-Américains ne souhaiteraient pas s'engager directement. En tant que tel, l'UEO est toute jeune, en effet, le développement opérationnel de l'UEO n'a été amorcé qu'au début des années 90. Par ailleurs, ce développement s'est fait avec le plein soutien de nos alliés Nord-Américains. Au sommet de l'Alliance atlantique de janvier 1994, l'OTAN a non seulement apporté son plein appui au développement de l'identité européenne de sécurité et de défense (IESD), elle s'est également déclarée prête à mettre à disposition les moyens et capacités de l'Alliance pour des opérations de l'UEO, ouvrant ainsi la voie à un renforcement considérable de nos capacités opérationnelles.

Peu connue du grand public, l'UEO suscite néanmoins de nombreuses réflexions, voire critiques. On la dit paralysée, inefficace, tiraillée entre des pays qui ne jureraient que par l'Alliance et d'autres qui seraient pour du tout Union européenne. Il est toujours utile de réfléchir, de voir ensemble ce que nous pouvons faire pour être encore plus efficaces. Il n'est pas inutile de mieux connaître ce que nous avons déjà. Il ne faut pas confondre rêve et réalité. La réalité c'est que les Européens ont aujourd'hui un instrument de gestion de crise capable, leur permettant d'agir ensemble, sous une bannière commune. La réalité c'est que cet outil n'est pas utilisé. Certes, l'UEO n'est pas inactive. L'UEO a beaucoup progressé dans ses relations avec l'OTAN et dans le renforcement de ses capacités opérationnelles. L'UEO s'est davantage rapprochée de l'Union européenne avec laquelle elle travaille de plus en plus en étroite coordination. L'UEO poursuit depuis mai 1997, une mission de conseil et de formation auprès de la police albanaise. Mais, à l'extérieur, que retient-on de l'UEO? Son absence, sur le plan militaire, l'année dernière en Albanie, par exemple, où finalement une coalition ad hoc a été mise en place. Je le dis et le redis souvent, aussi efficaces soient-elles, les coalitions ad hoc risquent de nous mener sur la voie regrettable de la renationalisation. L'UEO aurait pu, aurait d'où intervenir en Albanie. Alors que faut-il faire pour sortir l'UEO de cette paralysie? Améliorer notre processus de prise de décision? C'est le travail auquel s'attache notre Conseil Permanent pour qu'une priorité soit donnée à l'UEO sur des coalitions ad hoc. Mais ne nous leurrons pas, peut-on imaginer que des décisions puissent être prises sur une base autre que celle du consensus lorsqu'il s'agit d'envoyer des hommes sur un théâtre d'opération et n'est ce pas sur la base du consensus que les décisions sont prises à l'OTAN? La réponse fondamentale est en fait celle de la volonté politique; volonté politique d'utiliser l'UEO, volonté politique de rendre l'UEO encore plus efficace. Les forces vives de l'UEO sont celles des nations. Il est vital que les pays de l'UEO mènent à bien les efforts entrepris pour restructurer leurs forces armées afin que celles-ci puissent répondre efficacement et rapidement aux différentes mission qui peuvent leur incomber; missions humanitaires, missions de maintien ou de renforcement de la paix, et aussi missions de combat. Il est tout aussi important d'harmoniser nos besoins en équipements en veillant notamment au souci d'interopérabilité et en comblant les manques qui sont les nôtres. Il devient presque banal de souligner l'urgence d'une restructuration de l'industrie européenne de l'armement, mais il n'est jamais inutile de le rappeler. Sur ce point, j'espère, en particulier, que l'OCCAR pourra devenir un organisme subsidiaire de l'UEO, acquérant ainsi la personnalité juridique qui lui fait pour l'instant défaut. Je crois vraiment que c'est seulement ainsi que nous pourrons nous engager avec succès sur la voie d'une agence européenne de l'armement.

Il s'agit là de décisions importantes à prendre. Des décisions difficiles car elles peuvent sembler entrer en conflit avec des intérêts purement nationaux. Mais n'est ce pas là une vision à court terme, dangereuse pour notre avenir sur le moyen et long terme? Ces décisions, ne peuvent être prises qu'avec le soutien de nos opinions publiques. Ce soutien ne peut s'obtenir qu'en favorisant auprès de l'opinion publique une meilleure connaissance des enjeux sécuritaires de notre monde. L' Europe n'est pas, ne peut pas être seulement l'affaire de quelques technocrates. L'Europe est l'affaire de chaque citoyen qui mérite d'être mieux informé pour se sentir plus responsable. C'est pourquoi j'apprécie toujours de m'adresser à une audience telle que la vôtre. Vous êtes tous des relais d'opinion et vous avez donc directement un rôle à jouer en matière de diffusion de l'information. Il est important que les citoyens européens sachent qu'ils ont avec l'UEO un outil de gestion de crise crédible. Il est important que les citoyens européens sachent que leur sécurité a un prix, et qu'ils comprennent pourquoi il est important d'accepter de payer ce prix. Pouvons-nous nous passer du lien transatlantique? Je réponds non. Pouvons-nous espérer maintenir ce lien si nous ne prenons pas en charge notre part de responsabilités? Je crains que non. Peut-on imaginer une monnaie unique forte sans une défense commune forte? Là encore je réponds non. Il n'en va pas que de la crédibilité de l'UEO, il en va de la crédibilité de nos nations et de la confiance que nos citoyens peuvent avoir en nous.

Je vous remercie de votre attention.

Source: U.E.O. http://www.weu.int/fra/index.html

 

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