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Séminaire franco-allemand sur la défense européenne

Séminaire franco-allemand sur la défense européenne

Intervention de M. Loïc Hennekine, Secrétaire Général du Quai d'Orsay lors du Séminaire franco-allemand sur la défense européenne organisé à Paris, le 9 juin 1999.

C'est pour moi un honneur d'ouvrir ce séminaire franco-allemand consacré à la défense européenne avec mon collègue et ami Wolfgang Ischinger. Je tiens à saluer cette initiative commune de l'IHEDN et de la Bundesakademie für Sicherheitspolitik qui s'inscrit pleinement dans le cadre du dialogue permanent entretenu par nos deux pays sur l'ensemble des questions européennes et plus particulièrement sur les questions de défense.

La défense européenne, thème choisi pour cette session, a en effet constitué l'un des sujets majeurs du récent Sommet franco-allemand de Toulouse et l'un des principaux chantiers ouverts par la Présidence allemande de l'Union. Les réflexions et travaux menés sur ce point ont trouvé leur premier aboutissement lors du Conseil européen de Cologne. Avant d'aborder les résultats de Cologne et de présenter l'approche française de la défense européenne, je voudrais tenter de remettre en perspective les efforts entrepris en commun ces dernier mois sur ce sujet.

Je voudrais d'abord corriger l'impression que la défense européenne est un thème nouveau. Vous qui êtes des spécialistes de ces questions vous le savez bien, cela n'est pas le cas. Sans remonter jusqu'à 1954 et à la CED, il suffit de relire la plate-forme de La Haye de l'UEO de 1987 pour vérifier que l'on y considérait déjà que "la construction européenne restera inachevée tant qu'elle se s'étendra pas à la sécurité et à la défense". Cette ambition de contribuer au développement d'une défense européenne est reflétée dans de nombreuses initiatives franco-allemandes : protocole du 22 janvier 1988 sur le Conseil franco-allemand de défense et de sécurité, rapport de La Rochelle du 22 mai 1992 créant le Corps européen, concept commun franco-allemand en matière de sécurité et de défense adopté lors du Sommet de Nuremberg le 9 décembre 1996, document de travail sur l'identité européenne de sécurité et de défense présenté au Sommet d'Avignon le 7 mai 1998... Rassurez-vous, je ne vais pas me livrer à l'exégèse de ces textes. Mon souci est seulement de rappeler que les réflexions sur la défense européenne alimentent le dialogue franco-allemand depuis de nombreuses années, la déclaration de Toulouse n'étant que le dernier exemple en date.

Cela étant, nous sommes récemment entrés dans une phase fondamentalement nouvelle marquée par une relance du débat sur la défense européenne. Les déclarations du Président de la République et du Premier Ministre français de l'été dernier, l'intervention de M. Blair à Pörtschach, le Sommet franco-allemand de Potsdam, la déclaration franco-britannique de Saint-Malo, le Conseil européen de Vienne et le gymnich de Reinhartshausen constituent des jalons dans le développement de ce processus. Pour sa part, le Sommet de l'Alliance à Washington a salué le nouvel élan donné au renforcement d'une politique européenne commune de sécurité et de défense et pris acte de "la résolution de l'Union européenne à se doter d'une capacité d'action autonome" en exprimant sa disponibilité à mettre ses capacités et moyens à la disposition de l'Union. Avant de continuer plus avant, je crois qu'il nous faut nous interroger sur les raisons du regain d'actualité de cette question. Je crois que les facteurs en sont multiples. Je me bornerai à évoquer:

- le développement de l'Europe qui s'organise, se renforce, s'élargit, se dote de sa propre monnaie.

- l'entrée en vigueur du Traité d'Amsterdam dans lequel sont inscrites les missions dites de Petersberg (missions humanitaires et d'évacuation, les missions de maintien de la paix et les missions de forces de combat pour la gestion des crises, y compris les missions de rétablissement de la paix) qui fournit une base juridique et politique pour aller de l'avant. La création du poste de Haut représentant pour la PESC et d'une unité de planification de la politique et d'alerte rapide contribuent d'autre part à donner une nouvelle dimension à la politique étrangère de l'Union.

- le changement de l'attitude britannique qui reconnaît désormais la légitimité de l'Union européenne à se doter d'une dimension sécurité et défense.

- le changement du contexte stratégique marqué par la fin de la guerre froide et le remplacement de la menace de conflit généralisé par des crises localisées. Nous ne sommes plus dans le schéma de l'affrontement entre deux blocs militaires antagonistes, mettant en jeu des engagements de défense collective de type article 5, mais dans celui, plus complexe, de la gestion des crises. Cela n'est pas sans conséquence sur l'attitude des Etats-Unis, pays qui a réduit sa présence militaire en Europe et qui a la volonté légitime de pouvoir décider de son engagement ou non en fonction de sa propre analyse et de ses propres intérêts.

- le changement dans les perceptions. Aujourd'hui, le développement d'une politique européenne de sécurité et de défense n'est plus perçue comme une machine de guerre contre l'OTAN mais comme un facteur de vitalité pour l'Alliance et pour le lien transatlantique. En effet, la défense européenne n'est pas un jeu à somme nulle, chacun est gagnant à son renforcement, gage d'un fardeau mieux partagé ainsi que d'un partenariat plus équilibré et responsable.

L'affirmation du rôle de l'Union européenne dans la gestion des crises est d'autant plus justifié que la solution des crises implique d'avoir recours à une combinaison de moyens politiques, économiques, humanitaires, financiers, militaires. l'Union européenne dispose de nombre de ces moyens. L'ambition est donc de compléter la panoplie des instruments de l'Union en la dotant aussi d'une capacité autonome de décision et d'action dans le domaine militaire pour faire face aux crises. Comment procéder ? Nous avons, de concert avec nos partenaires britanniques et allemands, volontairement privilégiés une réflexion sur les capacités dont l'Union doit se doter pour pouvoir prendre des décisions en connaissance de cause et les mettre en œuvre. Décider en connaissance de cause dans le domaine des opérations militaires implique de s'entourer de l'expertise nécessaire pour assurer la fusion du renseignement, l'évaluation de la situation sur le terrain, la présentation aux décideurs politiques d'options stratégiques. Mettre en œuvre les décisions implique que l'Union doit pouvoir conduire des opérations en ayant recours aussi bien à des moyens et capacités qui existent dans l'OTAN qu'à des moyens et capacités nationaux ou multinationaux. Le rapport de la Présidence allemande, approuvé à Cologne, indique les fonctions, organes et instruments dont l'Union devra se doter pour devenir un véritable acteur dans le domaine de la sécurité et de la défense : réunions du Conseil élargi aux ministres de la défense, Comité politique et de sécurité fonctionnant à Bruxelles sur une base permanente, Comité militaire européen et état-major militaire européen. Permettez-moi de développer ce dernier point. Selon nous, cet état-major européen jouera en effet un rôle clé. Composé de plusieurs cellules renforçables en temps de crise, il aura pour tâches principales l'évaluation du renseignement, la planification stratégique en commençant par l'élaboration des options stratégiques dans la phase pré-décisionnelle, et la mise en cohérence de l'entraînement des forces et des états-majors déclarés auprès de l'Union. Sans doute faudra-t-il aussi lui donner un minimum de capacité dans le domaine de la direction stratégique et de la conduite d'une opération de gestion de crise. Il n'y a rien là qui soit dirigé contre l'OTAN:

- d'une part, l'OTAN reste le fondement de la défense collective de ses membres, l'Union européenne ayant parmi ses membres des Etats qui ne sont pas prêts à participer à un système d'alliance militaire.

- d'autre part, s'agissant des activités militaires ne relevant pas de la défense collective mais de la gestion des crises, l'Union européenne et l'OTAN devront agir en "bonne intelligence", par le dialogue et la concertation. L'établissement d'une consultation, d'une coopération et d'une transparence effectives doit permettre d'éviter les écueils du "fait accompli" de la part de l'Union ou du "droit de préemption ou de veto" de la part de l'OTAN. Pour notre part, nous sommes particulièrement attachés à ne pas placer l'action de l'Union européenne dans une position de subsidiarité par rapport à celle de l'Alliance et considérons que ces deux organisations devront à l'avenir s'entendre et se coordonner dans leurs réponses aux situations de crise. Le communiqué du Sommet de Washington relève à cet égard "qu'un rôle plus fort de l'Europe ne peut que contribuer à la vitalité de notre Alliance pour le XXIe siècle".

Encore une fois, il ne s'agit pas de créer une Armée européenne ou de s'engager dans une "inutile duplication" comme le craignent certains, mais de doter l'Union de la capacité de décider et conduire une opération de soutien à la paix avec des moyens qui, pour la plupart, existent déjà. Ils existent dans l'Alliance, c'est l'option du recours aux ressources de l'OTAN, conformément aux décisions de Berlin et aux perspectives ouvertes à Washington. Mais ils existent également sur un plan national ou multinational hors du cadre de l'OTAN. Nous considérons pour notre part que l'Union doit, en fonction des circonstances, avoir le choix entre les deux branches de cette alternative et nous sommes déterminés à renforcer la crédibilité du recours à des moyens européens autonomes. Au Sommet de Toulouse, outre le développement de l'harmonisation des besoins opérationnels et la mise en commun de capacités ou le renforcement de notre coopération en matière d'armement, la France et l'Allemagne ont convenu de travailler avec leurs partenaires du Corps européen à sa transformation en un Corps de réaction rapide européen. Constitué autour des cinq pays participants, l'état-major de ce Corps devrait, dans le cadre d'une opération, pouvoir s'ouvrir à d'autres nations européennes et être déployé comme commandant de composante terrestre. Nous souhaitons également faire évoluer d'autres forces multinationales européennes, auxquelles ne participent pas l'Allemagne, comme l'Eurofor et de l'Euromarfor pour qu'elles acquièrent respectivement la capacité de commandement d'une composante terrestre et la capacité de commandement de composante maritime. Il nous faudra également déterminer les modalités d'utilisation des capacités offertes par le Groupe aérien européen, auquel l'Allemagne participe en qualité d'observateur.

Je voudrais souligner que cette priorité donnée aux capacités est sans doute l'une des raisons du succès du processus qui a mené à Cologne. Plutôt que de mettre en avant les questions institutionnelles, ce qui a, dans le passé, trop souvent dissimulé l'absence de volonté politique, nous avons fait prévaloir avec nos partenaires britanniques et allemands une démarche pragmatique fondée sur des questions simples : Quels sont nos objectifs ? Quels sont les moyens nécessaires pour y parvenir ? En clair, les discussions institutionnelles ne doivent intervenir que dans une phase ultérieure, pour traduire les orientations qui auront été dégagées. Un bon exemple de cette approche est la question de l'intégration de l'UE dans l'UEO. Si la France est favorable à cette intégration, nous ne la considérons pas comme un but en soi mais comme un moyen de réaliser nos objectifs. Je crois que nos amis allemands disent "ein Mittel zum Zweck". La déclaration de Cologne précise ainsi qu'il s'agira de "définir les modalités de l'inclusion de celles des fonctions de l'UEO qui seront nécessaires à l'UE pour assumer ses nouvelles responsabilités dans le domaine des missions de Petersberg". Cela reflète pleinement notre vision des choses.

A Cologne, nous avons franchi un pas décisif mais la voie est longue avant que nous soyons en mesure de parachever la construction européenne en la dotant d'une dimension sécurité et défense crédible. Il nous faut être réaliste. Les pays européens ont des approches différentes sur beaucoup de sujets, et en particulier sur les questions de défense. Les problèmes sont complexes et nombreux : Comment maintenir l'article V du Traité de Bruxelles modifié ? quels arrangements devront nous définir pour assurer l'association "aussi pleinement que possible" des Alliés européens non membres de l'Union à des opérations menées par l'UE ? Comment inciter les pays de l'Union à dépenser mieux en matière de défense et à faire davantage d'efforts pour adapter leurs forces armées aux défis de demain ? La question des capacités européennes en matière de défense n'a pas fini de nous occuper, la crise du Kosovo étant une incitation supplémentaire à nous interroger sur l'adaptation de nos forces et de nos matériels. L'inventaire actuellement conduit dans le cadre de l'UEO est à cet égard un exercice utile qui prépare les décisions que l'Union sera amené à prendre dans ce domaine. Il nous faut investir davantage en matière de recherche et développement, renforcer notre coopération en matière d'armement, combler nos lacunes dans les domaines du renseignement, des moyens informatisés de communication et de commandement, de l'interopérabilité entre forces européennes, du transport stratégique pour ne citer que quelques exemples bien connus.

Si le séminaire auquel vous participez devrait permettre d'approfondir la connaissance mutuelle des positions françaises et allemandes sur les questions de défense européenne, il a également vocation à contribuer aux réflexions sur ce thème majeur pour l'avenir de l'Europe et de la construction européenne. Je souhaite un plein succès à cette heureuse initiative de l'IHEDN et de la Bundesakademie für Sicherheitspolitik, et un bon séjour à Paris à nos amis allemands./.

Source: Ambassade de France à Bonn

Site Internet franco-allemand

 

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