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Les ferments de haine, de désespoir, fournissent des troupes

Les ferments de haine, de désespoir, fournissent des troupes

Source: Entretien du ministre des Affaires étrangères, M. Hubert Védrine, avec France 2 dans l'émission "Complément d'enquête". Paris, le 17 septembre 2001.

Q - Bonsoir, M. Védrine. Les mouvements du Hamas et du Djihad ne sont pas, a priori, impliqués dans les attentats de Washington ou de New York mais lorsqu'on voit l'ambiance qu'il y a en Israël et dans les Territoires, ne se dit-on pas qu'il n'existe pas, là, une justification à l'action de Ben Laden ?

R - Il faut être très mesuré dans cette analyse car lorsque l'on voit le mouvement de Ben Laden, la littérature des fanatiques islamistes extrémistes - qu'il ne faut évidemment pas confondre avec l'Islam - on s'aperçoit qu'il y a une sorte de haine en bloc contre l'occident, l'occident chrétien et la modernité. Ce n'est pas forcément lié à Israël, il y a par exemple beaucoup de terroristes islamiques qui s'en sont pris à des régimes arabes car ils acceptent les occidentaux sur leur sol, en Arabie par exemple, avec la présence des bases américaines. Cela existe depuis longtemps, bien avant le conflit du Proche-Orient.

Q - Connaissez-vous la justification de cette haine ? Ne s'appuie-t-on pas beaucoup tout de même sur cette situation qui perdure en Israël ?

R - J'ai rappelé que cela a des racines beaucoup plus anciennes en réalité, mais évidemment, lorsqu'il y a des situations comme celles que cette enquête montre, cela alimente des ferments de haine, de désespoir, cela fournit des troupes. L'idéologie extrémiste existerait même s'il y avait la paix au Proche-Orient mais, comme l'a dit le secrétaire d'Etat américain il y a trois jours, très peu de temps après les attentats, c'est une raison de plus pour faire la paix au Proche-Orient.

Q - Ne peut-on pas imaginer maintenant que l'Europe et les Etats-Unis, qui, d'habitude ont des démarches séparées, ne puissent pas avoir pour le coup une démarche commune ?

R - Nous ne sommes pas tout à fait dans cette séquence. Nous sommes dans la phase où les Etats-Unis se préparent à une riposte qui sera considérée par tout le monde comme étant de la légitime défense au titre de l'article 51 de la Charte des Nations unies. Le monde entier mais les Etats-Unis, eux les premiers, veulent éviter de tomber dans le piège tendu par les terroristes, c'est-à-dire essayer, d'escalade en escalade, de provoquer une sorte d'énorme affrontement et un clash des civilisations arabo-islamiques contre l'ensemble du monde occidental.

Q - C'est le risque d'amalgame ?

R - C'est en effet le risque de l'amalgame et je pense que les Américains sont les premiers à être bien décidés de ne pas tomber dedans. C'est ce que pensent tous les autres, y compris tous ceux qui sont déterminés à entrer dans une coalition mondiale pour lutter contre le terrorisme.

Q - Mais nous sommes également décidés à l'éviter car on voyait ce soir des réserves de la part de Jacques Chirac : faire des choses certainement, mais avec l'ONU... Quelle est notre position ?

R - Non, ce ne sont pas des réserves. Dès le début, la France, par la voix du président de la République, du Premier ministre, du gouvernement, a exprimé une solidarité, une fraternité humaine totale dans ce drame. Nous avons été les premiers à accepter, dans la réunion de l'Alliance atlantique, que l'on invoque l'article 5 qui fonde la solidarité entre les alliés. L'attaque contre un allié est une attaque contre tous les alliés.

Q - Jusqu'où cela va-t-il ?

R - Cela dépend de ce qui se passe ensuite. Sur le plan technique ou concret, on ne peut pas être plus précis puisque les Etats-Unis eux-mêmes n'ont pas déterminé ce que sera leur réponse. Tous les Européens ont dit la même chose, nous sommes solidaires au titre de l'article 5 mais, comme l'ont dit Tony Blair, Gérard Schröder, le président Chirac et le Premier ministre, il faut que l'on sache sur quel terrain on se trouve concernant les moyens, les modalités d'expression concrète de cette solidarité.

Q - Les gens, nos enfants, tout le monde pense que l'on parle de guerre. On en parle. Quelle est-elle ? Va-t-on être en guerre ?

R - Nous ne pouvons pas dire que nous sommes en guerre comme durant les deux dernières guerres mondiales. D'un autre côté, je ne vois pas quel autre mot employer pour désigner ce qui s'est passé à New York. C'est évidemment une volonté de guerre, c'est une sorte de guerre. Mais ce n'est pas la même chose que celles dont nous avons tous le souvenir. C'est une guerre contre les terroristes.

Q - Une guerre que l'on fait comment ?

R - Cela ne veut pas dire que ce soit la guerre au sens d'une guerre mondiale comme on l'entend et qui bouleverse l'ensemble de la vie des gens et de la société.

Dans la lutte contre le terrorisme, nous sommes dans une phase où il y aura des représailles légitimes dont le monde entier, mais je le répète, les Américains les premiers, pensent que cela doit être ciblé sur les responsables, les instigateurs, les commanditaires, ceux qui ont facilité les choses.

Q - C'est-à-dire, éventuellement Ben Laden s'il se confirme que c'est bien lui ?

R - Oui, je pense que les Américains vont donner des éléments de preuves, des faisceaux d'indices, sans doute plus.

Q - C'est à ce prix-là que nous les suivrons éventuellement ?

R - Non, je ne sais pas ce que les Américains demanderont à leurs alliés.

Q - S'ils vous disent qu'ils ont identifié Ben Laden, nous montons une opération terrestre, militaire. Viendrez-vous ?

R - Nous verrons ce qu'ils diront ou demanderont. Ce n'est pas la peine de spéculer ou de se poser des questions compliquées alors que les Américains n'ont pas arrêté leur riposte. D'autre part, comme ils ont été les premiers à le dire, ce n'est pas que militaire.

On commence d'ailleurs à voir un débat se développer en France. Une lutte pour combattre le terrorisme, c'est une lutte qui est punitive. Il faut employer des moyens éventuellement militaires, policiers, judiciaires, fiscaux, etc... Mais c'est aussi une lutte politique. Lutter contre le terrorisme, c'est lutter contre tout ce qui l'alimente : les idéologies, les réseaux, les situations. Les situations de crise qui n'en finissent pas d'être là, de s'aggraver... C'est toute une politique qu'il faut faire. Nous avancerons petit à petit, la volonté est là, la solidarité est là, toute l'Europe l'a exprimée dans les mêmes termes. Les Américains sont maintenant en train de réfléchir à ce qu'ils peuvent faire.

Q - La France a toujours été critique à l'égard de la Russie dans sa conduite de ce qu'elle appelle une opération de maintien de l'ordre en Tchétchénie. Le discours de la France va-t-il changer ?

R - Non, notre discours est très cohérent et très constant. Nous continuons à dire aux Russes qu'ils doivent rechercher une solution politique en Tchétchénie. Nous n'avons jamais contesté qu'il y a en Tchétchénie une résistance, mais certains Tchétchènes sont du côté russe, et également des milices islamistes extrémistes. Il faut lutter par un ensemble de moyens, y compris des moyens politiques. On voit bien dans vos reportages le lien entre cette idéologie de l'extrémisme et du fanatisme et des situations de société de misère, des sociétés disloquées, l'humiliation de certains peuples. Ils trouvent un aliment à l'intérieur et il faut donc voir au-delà de la riposte légitime que préparent les Etats-Unis. Si on veut vraiment extirper le terrorisme, il faut traiter les racines, le terreau dans lequel il se développe.

Q - Par une dépêche Reuters qui nous arrive à l'instant, nous apprenons que l'armée russe lance une contre-offensive d'une très grande ampleur en Tchétchénie aujourd'hui. Croyez-vous que les événements de Washington et de New York leur ont laissé penser qu'ils seraient plus libres pour mener ce type d'opération ?

R - Il y a beaucoup d'opérations depuis longtemps dans un sens ou dans l'autre.

Q - Mais, celle-ci semble importante.

R - Oui, certainement, mais il y en a eu d'autres. Ceux qui sont repliés dans la montagne reviennent, ce sont des problèmes sans fin. Ce qui est important dans la lutte contre le terrorisme, c'est de comprendre que ce n'est pas simplement la punition d'un acte terroriste particulièrement immonde comme celui du 11 septembre, mais c'est tenter d'aller plus loin. Il faut donc casser les réseaux, leur financement, contredire les idéologies qui les alimentent, il faut les priver de terreau.

Q - Il faut soutenir ces pays-là ?

R - Il faut aider les pays à se transformer, à se moderniser. Les populations vivent dans des conditions telles que ce genre d'idéologies n'aura plus de prise sur elles. C'est tout un ensemble et c'est pour cela que ce n'est pas que militaire. Les Américains le disent aussi.

Q - Demain, vous partez avec Jacques Chirac à Washington, vous rencontrez M. Bush, c'est ce que vous lui direz ?

R - Le président Chirac écoutera d'abord le président Bush pour lui demander quelles sont ses intentions et quelle est son analyse de la situation.

Il viendra d'abord exprimer la solidarité de la France après cet immense traumatisme.

Q - Par suite, vous tenterez d'envisager avec lui ce que peut être une riposte, une réponse globale à ce problème ?

R - Il se peut que les Etats-Unis veuillent réagir seuls. Il y a une souffrance, une mise en cause, une humiliation américaine. C'est alors une situation donnée et ils informeront peut-être un certain nombre de partenaires ensuite. Il se peut aussi qu'ils veuillent imaginer une action avec un certain nombre de pays. Dans ce cas, les différents pays discuteront avec eux des objectifs et des moyens les plus appropriés. Mais, encore une fois, la lutte contre le terrorisme, cela va plus loin, il faut traiter ce qui l'alimente.

Q - Est-ce, non pas une chance, mais en tout cas, un moment clef pour l'Europe cette affaire ?

R - Non, ce serait choquant de dire cela. Face à un drame aussi terrible sur le plan humain, on ne peut pas dire que ce soit une chance pour qui que ce soit. Non.

Q - Je voulais dire pour permettre à l'Europe de s'affirmer dans une existence politique.

R - Je pense que l'Europe progresse, se renforce, que sa cohésion en politique étrangère ne cesse d'avancer. Nous l'avons vu ces derniers mois au Proche-Orient, en Macédoine, sur beaucoup de sujets. Je pense que l'Europe continuera, là-dessus je suis très optimiste, j'ai confiance. Mais, je ne souhaite pas que l'Europe, pour progresser ait besoin de se nourrir de drames aussi horribles.

Q - Ce n'est pas ce que je voulais dire.

R - Elle a sa propre légitimité dans son projet./.

 

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