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L’Homme est véritablement le cœur de notre armée de Terre

L’Homme est véritablement le cœur de notre armée de Terre

Le Général d’armée Bernard Thorette, Chef d’état-major de l’armée de Terre, s’est exprimé, samedi 23 novembre 2002, devant la 55ème session de l’Institut des hautes études de la Défense nationale (IHEDN). Cet institut a pour mission de réunir des responsables de haut niveau appartenant à la fonction publique civile ou militaire et aux autres secteurs d’activité de la Nation en vue d’approfondir en commun leur connaissance des grands problèmes de Défense. Source: EMAT, Paris.

J’éprouve aujourd’hui un très grand plaisir à revenir dans cet institut que je connais bien.

J’ai conservé de très riches souvenirs des moments passés au contact des hauts responsables et des acteurs importants de la société française.

L’esprit d’ouverture, auquel je suis très attaché, caractérise l’enseignement reçu au sein de l’IHEDN. Je le prône aussi pour notre armée de Terre. J’espère contribuer à le faire vivre au cours des moments que nous passerons ensemble.

Je suis donc venu pour vous parler de l’armée de Terre, que vous avez déjà rencontrée à Mourmelon, à la brigade parachutiste et pour certains au bout d’un parachute !

Pour ma présentation, et avant de passer à la séances de questions à laquelle je me prêterai volontiers, je suivrai le plan suivant:

  1. Qu’est-ce que l’armée de Terre
  2. Mon constat actuel: les acquis et les imperfections (je tiendrai avec vous un langage de vérité)
  3. Mes ambitions pour l’armée de Terre.

Mais avant de poursuivre plus avant, laissez moi vous présenter un petit clip vidéo qui vous donnera de façon synthétique et imagée, quelle est ma vision de l’armée de Terre.

I) Qu'est ce que l'armée de Terre

En préalable, il me paraît important de rappeler quelques données fondamentales qui caractérisent l’armée de Terre. Elle pourraient paraître pour des évidences, elles n’en sont pas moins spécifiques et totalement "dimensionnantes" pour qui veut comprendre l’armée de Terre.

L’armée de Terre:

  • c’est celle qui agit dans la durée;
  • c’est celle qui contrôle le milieu;
  • c’est celle pour laquelle l’Homme est un élément précieux.
  • L'armée qui agit dans la durée

J’ai coutume de dire de façon imagée: l’Armée de Terre n’est pas toujours la première à intervenir, mais elle est toujours la dernière à partir et entre les deux, elle est là tout le temps.

Cette notion de permanence est essentielle et imprègne très fortement l’esprit de l’armée de Terre, jusqu’à la devise de nos régiments. "Etre et durer" en est l’une d’elle, "Croche et tient " et "Je continuerai" en sont d’autres.

Cette notion de durée implique une lutte permanente de l’homme pour résister: résister au temps, résister à l’usure, résister à l’habitude, résister à la fatigue, résister au stress, etc. C’est donc une affaire d’Homme avant tout, car c’est par l’éducation de la volonté et de la force de caractère que nous pourrons remplir notre mission jusqu’à son terme.

Cet aspect dimensionne la formation et l’entraînement de nos hommes, mais aussi une grande partie du soutien logistique: le soutien de l’homme.

  • L'armée qui contrôle le milieu

Comme son nom l’indique l’armée de Terre a vocation à s’engager au sol pour contrôler l’environnement dans lequel elle va intervenir. Elle doit faire face à la diversité et la complexité des milieux.

Le milieu, c’est:

un milieu physique avec sa diversité (les Balkans, l’Afrique, le Moyen Orient);

un milieu humain avec toute sa variété de cultures et de traditions (Albanais, Serbes, Croates, Ivoiriens, Afghans, Timoriens, etc.)

L’armée de Terre est celle qui agit (et qui se bat) au milieu des populations, qui est soumise aux difficultés du terrain et aux aléas du climat. Evidences à rappeler: elle est mouillée quand il pleut, elle a froid quand il gèle, soif quand il fait chaud.

Cette notion donne toute son importance à la qualité des matériels que les hommes servent pour leur permettre de dominer ce milieu. Le soutien de ces matériels est crucial d’autant plus que nous intervenons souvent loin de nos bases.

  • L'armée de Terre et l'Homme

Contrôler le milieu dans la durée implique l’imbrication, la dispersion et la dévolution de l’initiative aux plus petits échelons. L’armée de Terre c’est l’armée du combat à courte et très courte distance, face à face, là où le chef prend tout son poids, là où les rapports humains conditionnent l’action sur le terrain.

L’armée de Terre c’est celle qui souvent paie le prix fort, le prix du sang. Vous l’avez compris, l’Homme est véritablement le cœur de notre armée de Terre, même si la technologie caractérise son engagement moderne.

L’Armée de Terre c’est aussi dans l’inconscient collectif tout simplement l’Armée parce que:

elle a été, plus que les autres, l’armée du service national,

elle est aussi l’armée du territoire: elle occupe plus de 200 implantations différentes réparties sur tout le territoire français ;

elle est celle qui intervient prioritairement au contact des Français quand ils sont dans la difficulté ou la détresse.

Il ne s’agit pas là de se mettre en concurrence avec nos camarades aviateurs et marins avec lesquels la complémentarité est totale, mais il s’agit juste de bien décrypter ce qui fait notre spécificité par rapport aux leurs.

II) Mon constat actuel: les acquis et les imperfections.

Arrivant à la tête de l’armée de Terre après six années de réforme j’ai commencé par rendre visite à tous les grands commandements, à toutes les directions et à plusieurs régiments. Après ce premier contact, je peux faire un premier bilan:

l’armée de Terre est maintenant "refondée " autour d’une organisation qui a montré sa pertinence malgré quelques imperfections que j’évoquerai plus loin ;

elle a conduit plus de 70% des mesures lourdes de restructuration concernant la totalité des armées et services,

550 formations et organismes ont été concernés par une dissolution, un transfert ou une restructuration ;

l’effectif global de l’armée de Terre été diminué de 40% (remplacement de 130 000 appelés du contingent par 35 000 engagés, et réduction simultanée du volume des cadres de 10%).

Il s’agissait d’une profonde mutation dont l’ampleur et la réussite méritent d’être encore soulignées.

En parallèle de cette reconstruction, le niveau d’engagement des forces terrestres n’a cessé de croître depuis 1997. Que ce soit sur le territoire national ou à l’extérieur, l’armée de Terre engage annuellement par rotations successives entre 40 000 et 50 000 hommes. Cet engagement représente 80 % de la totalité des forces déployées.

L’armée de Terre a donc à la fois gagné le pari de la professionnalisation tout en honorant son contrat opérationnel, et même au delà.

La simultanéité de cette réorganisation d’une ampleur exceptionnelle et de cet engagement opérationnel maximal, n’a été réalisé qu’au prix d’efforts importants et dans des conditions d’exercice du métier qui se sont singulièrement dégradées.

Je n’exclurai donc pas de cette appréciation de situation les aspects liés à la fragilisation des conditions d’exercice du métier qui sont aujourd’hui clairement identifiés:

un taux d’activité qui, s’il est aujourd’hui acceptable, a atteint régulièrement un seuil critique;

une faiblesse importante de la disponibilité des matériels et de la maintenance;

un seuil de vétusté des matériels préoccupant,

la réduction significative des créneaux consacrés à l’instruction et à l’entraînement des unités;

une mission qui a été accomplie à un coût humain important qui ne doit pas être sous-évalué. Les personnels ont été fragilisés, ébranlés, par les crises de l’hiver, en même temps qu’ils ont ressenti un manque de considération.

Pourtant, dans cette armée de Terre, des mots tels que disponibilité, désintéressement, loyauté, discipline, sens de l’honneur, esprit de sacrifice ont encore et toujours un sens.

Nous avons, au bilan, une armée de Terre dans une certaine expectative mais marquée aussi, d’un regain de confiance et forte d’un très riche potentiel humain.

  • Ma vision du contexte

Le contexte national est favorable grâce :

aux ambitions du président de la République, rappelées récemment à Creil;

aux décisions du gouvernement et de notre ministre, confirmées par les choix affichés dans les priorités budgétaires et la loi de programmation militaire.

Malgré un contexte financier national plutôt difficile, l’effort en faveur de la loi de programmation militaire 2003-2008 est notable.

Cette loi devrait:

nous permettre d’améliorer les aptitudes pour les engagements actuels,

nous permettre d’entreprendre l’adaptation et la réalisation des capacités nécessaires pour les engagements futurs, même s’il persiste des difficultés et des "trous" capacitaires;

nous garantir de bonnes perspectives en matière d’entraînement.

L’ambition de cette LPM ne saurait, bien sûr, souffrir une exécution éloignée des prévisions sauf à fragiliser à nouveau l’atteinte du modèle, et au delà, le moral de l’institution encore convalescent.

III) Mes ambitions pour l'armée de Terre

J’ai pour ma part aussi quelques ambitions.

  • Parfaire la professionnalisation;

Consolider et stabiliser ce qui marche et qui a démontré sa pertinence;

Adapter et moderniser ce qui n’est pas totalement parvenu à maturité.

En effet, il reste encore à prendre des décisions importantes, indispensables pour la modernisation et la finalisation de notre professionnalisation.

  • Amener à maturité l'armée de Terre

"Faire d’une armée professionnalisée, une armée professionnelle ".

Mon action sera centrée sur ce qui justifie qu’elle existe aux yeux des Français, c’est à dire une armée de Terre qui les protège, qui assure leur sécurité à l’extérieur des frontières et leur porte assistance à l’intérieur.

  • Mes priorités pour les mois à venir

En interne :

  • 1. La restauration de l’état de nos matériels. Vous savez qu’ils ne sont pas en bon état, que des efforts financiers ont été faits dès cette année avec la loi de finance rectificative, mais que ses effets sur la disponibilité de nos matériels ne seront pas immédiats. Il y a là une obligation de résultats et j’en ai fait ma première priorité.
  • 2. Centrer l’armée de Terre sur l’engagement opérationnel.

L’entraînement de nos unités et de nos états-majors. Dans la difficulté de la refondation de notre institution, l’entraînement et l’aguerrissement ont quelquefois été considérés comme des "variables d’ajustement " face à d’autres priorités (ce qui pouvait peut-être se comprendre à ce moment là). Ce ne devra plus être le cas désormais.

  • 3. Le style de commandement: développé autour de l’adhésion, la confiance, la considération, la rigueur et l’autorité.
  • En externe :

1. Afficher sans complexe la fierté de l’armée de Terre (sans ostentation excessive mais sans complexe).

2. Se montrer aux yeux des Français à la mesure de notre engagement opérationnel (rappels: 80% des forces engagées). Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Nous souffrons parfois d’un déficit d’information chronique que je veux m’employer à redresser.

3. Ouvrir davantage l’armée de Terre vers la société.

  • Mon action à long terme.

  1. Mieux définir le concept d’emploi de l’armée de Terre ;
  2. Donner une direction stratégique à l’armée de Terre.

1. Mieux définir le concept d’emploi de l’armée de Terre.

Depuis 1996 (lancement du processus de professionnalisation), deux grands facteurs ont pesé sur l’adaptation des forces terrestres.

La réalité des nouvelles menaces (terrorisme) et une certaine généralisation des engagements dans des milieux physiques et humains difficiles.

Les aléas de la conduite budgétaire, qui ont privé l’armée de Terre d’une importante ressource financière au cours de l’exercice de programmation 1997-2002. Les forces terrestres sont aujourd’hui confrontées à une perte de cohérence capacitaire, laquelle pèse lourdement sur leur aptitude réelle à honorer la totalité de leur contrat opérationnel.

Face à cette situation, l’armée de Terre doit développer des outils d’analyse propres à lui permettre de préparer des décisions de conduite répondant aux sollicitations d’une situation extrêmement mouvante:

d’une part, il nous faut travailler sur des capacités relativement nouvelles;

d’autre part, il nous faut trouver des solutions pour restaurer la cohérence capacitaire actuelle dans un contexte qui restera contraint.

Pour m’aider à répondre à cette question lancinante, mon état-major développe à l’heure actuelle des outils d’analyse qualitative et quantitative assez sophistiqués.

Les premiers résultats de cette étude sont quelque peu décapants, dans la mesure où ils montrent que, dans son format actuel, l’armée de Terre est, sur le plan quantitatif en limite de ses possibilités quant à la mise en œuvre de son contrat opérationnel.

Sur le plan qualitatif, il faut bien se rendre à l’évidence: il n’y a certes pas de capacités inutiles, mais il y a des capacités qu’une puissance moyenne ne peut pas s’offrir.

  • Comment arbitrer ?

En se donnant un référentiel capacitaire très détaillé et en s’efforçant de passer d’une vision macroscopique des menaces et des capacités à une vision microscopique. Seule une telle vision est à même de permettre d’arbitrer entre les systèmes d’armes et de fixer pour chacun d’entre eux un niveau raisonnable de performance. Nous devons, en effet, stopper la croissance exponentielle des coûts lorsqu’on passe d’une génération à une autre.

Ces outils doivent nous permettre :

de mieux définir le concept d’emploi des forces terrestres, lequel sera réécrit pour l’été 2003,

de mieux asseoir notre vision future de ce même concept (été 2004),

d’exprimer plus précisément nos besoins opérationnels dans le cadre de la préparation des équipements futurs.

2. Outre la définition d’un nouveau contexte, je veux donner une direction stratégique à l’armée de Terre.

Un autre groupe de mon état-major travaille à ce but :

en partant d’un constat détaillé des six années de professionnalisation; (et en proposant d’éventuelles mesures correctives);

et en décrivant une vision stratégique de la place et du rôle de l’armée de Terre au sein de la Défense à un terme qui dépasse la LPM

L’objectif est de donner une cohérence globale à l’ensemble des actions futures de l’armée de Terre qui devront alors s’inscrire dans la direction stratégique qui aura été définie (probablement à l’été 2003).

Pour conclure sur cette partie mais aussi sur l’ensemble de mon propos: je souhaite que l'armée de terre montre d'elle une image jeune, dynamique, apaisée, tendue vers l'action, ouverte aux idées des autres et pleinement intégrée dans la société.

J’espère ne pas avoir été trop long et avoir, en partie au moins, répondu à vos attentes.

Je me tiens maintenant à votre disposition pour répondre à vos questions et continuer à alimenter la culture de défense que vous êtes venus chercher à l’IHEDN.

  • Institut des hautes études de la Défense nationale (IHEDN)
 

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