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Défendre l'Europe contre le chantage aux missiles balistiques

Défendre l'Europe contre le chantage aux missiles balistiques

Réflexion sur la défense européenne: Analyses et propositions concernant une défense européenne contre la menace de missiles balistiques de proliférants. Par Didier Compard, Expert Conseil International, Paris le 15 mai 2003.

Didier Compard (Photo Ó European-Security)

Par sa puissance de destruction, sa portée, sa capacité de survie et de pénétration le missile balistique à charge nucléaire est: depuis plus de 35 ans, "l'arme absolue " qui confère aux quelques nations qui ont pu s'en doter un pouvoir et un statut tout à fait particuliers.

Jacques Chirac l'a clairement affirmé dans son discours à l' IHEDN du 8 juin 2001: "Il est indéniable que les risques associés à la prolifération, même s’ils n’ont rien de nouveau, prennent une autre dimension lorsqu'ils allient le caractère dévastateur des armes dites de destruction massive aux moyens de les propulser à longue distance grâce aux technologies balistiques.."

Pour la première fois, une arme, dès lors que son emploi est envisagé, a le pouvoir de neutraliser tous les autres attributs de la puissance militaire Ce rôle " égalisateur" fait du missile balistique à charge nucléaire l'élément central de la dissuasion, aussi bien du" fort au fort" que du  "faible au fort":

à ce titre, il a permis d'éviter toute confrontation directe entre les membres du club restreint des nations qui déploient des systèmes opérationnels.

Il n'est pas surprenant que de nouveaux pays cherchent à se doter de missiles balistiques nucléaires ou, à défaut et à titre transitoire, de version dégradées à charges conventionnelles, chimiques, voire même bactériologiques. La Guerre du Golfe a mis en évidence la menace que pourrait représenter le vecteur balistique

En effet les missiles à moyenne portée:

-- ont un temps de vol de quelques minutes qui donne peu de temps à une alerte précoce,

-- sont presque indétectables quand ils sont tirés de plates-formes mobiles,

-- disposent d'un potentiel d'évolution certain qui permet à un Etat d'augmenter sa portée ou d'adapter des charges militaires de toute nature.

Souvent, les nouveaux candidats à la possession du vecteur de l'arme absolue ne sont pas des états démocratiques industriellement développés: tout au contraire, il peut s'agir dans de nombreux cas de dictatures agressives au comportement éventuellement irrationnel, assez peu développées aux plans industriel et scientifique.

La menace pour l'Europe est la prolifération non contrôlée de telles capacités. Cette menace balistique est croissante et mal perçue.

Le prolifération des armes de destruction massive, des vecteurs et de leurs technologies est un fait largement reconnu .Ces armes ne seront pas désinventées.

  • Les performances des missiles balistiques "proliférants " sont en hausse rapide

Au delà d'environ 600 km de portée, les têtes des missiles sont séparables. Grâce à des mesures simples à mettre en œuvre, les proliférants peuvent réduire la signature radar de ces têtes d'une part, mais aussi amplifier leurs mouvements à la rentrée et ajouter des "aides à la pénétration" rudimentaires afin de compliquer la tâche de la défense.

Au delà d'environ 1500 km de portée, les missiles comportent plusieurs étages Des tensions internationales et la maîtrise de la séparation des étages expliquent l'accroissement rapide de la portée des missiles balistiques depuis 1998. L'un des principaux verrous à l'accession aux missiles de très longue portée est désormais tombé.

La précision terminale des missiles balistiques proliférants reste médiocre C'est l'une des raisons pour lesquelles les proliférants cherchent à se doter d'ogives chimiques , biologiques (les têtes pouvant ou non comporter des sous-munitions) et/ou radiologiques, puis à accéder à l’arme nucléaire.

Enfin, il convient de souligner qu'un seul essai en vol de missile balistique suffit à brandir une arme politique et à exercer un chantage subtil ou plus direct.

  • Or, les Etats Unis déploient leur "Missile Defense"...

Les objectifs de la Missile Defense (MD) sont bien plus réalistes que ceux qui sous tendaient l'initiative de Défense Stratégique du président Reagan. En effet, la MD vise à se protéger contre une attaque limitée perpétrée au moyen de quelques missiles balistiques ou contre un tir accidentel non autorisé.

La Missile Defense procède d'une réelle volonté de protection (National Missile Defense Act de 1999), d'où des programmes de grande ampleur sous-tendus par une forte détermination politique. Les budgets sont en place et s'ils peuvent apparaître importants, ils représentent un effort modeste de la part des Etats Unis (moins de 2% du budget de la défense)

La MD permet aux Etats Unis de se doter d'une base technologique impressionnante et leur approche "capability-driven" leur autorise un déploiement rapide et pragmatique: les systèmes sont déployés dès qu'ils sont prêts conférant ainsi une première capacité de protection.

Ainsi, le 17 décembre 2002, le Président George W. Bush a annoncé le déploiement en 2004/2005 d'une première capacité opérationnelle limitée.

La Missile Defense est aussi motivée par des objectifs que les Etats Unis ne dissimulent guère: irriguer leur industrie de l'espace et de la défense d'une part, et dominer l'espace d'autre part. En effet la Missile Defense est sous-tendue par des capacités de surveillance de l'espace (identification des objets, trajectographie, discrimination) et de déni d'accès ou d'utilisation de l'espace (intercepteurs exo atmosphériques, lasers de puissance).

  • C’est la "Space Dominance"

Mais l'Europe est concernée. Les Etats-Unis ont amplifié leurs efforts pour acquérir cette "Space Dorminance" dans le cadre du budget militaire colossal de plus d'un milliard de dollars par jour.

Ils ont abrogé le traité ABM, ouvrant la voie a une certaine sorte de militarisation de l'espace mais en permettant des échanges avec d'autres pays. Bien décidés à déployer un tel système, ils appellent leurs alliés et amis à coopérer avec eux sur la Missile Defense :

"Je m'engage à déployer un système de défense antimissiles le plus tôt possible afin de protéger le peuple américain et nos forces projetées contre les menaces croissantes auxquelles nous faisons face. Parce que ces menaces mettent aussi en danger nos alliés et amis dans le monde, il est essentiel que nous travaillions ensemble pour nous en protéger, une tâche importante que le traité ABM prohibait. Les Etats Unis renforceront le dialogue et la coopération avec les autres nations dans le domaine de la défense antimissiles" [George W. Bush, 13juin 2002]

Compte tenu de la dimension mondiale de la menace balistique, il est certain qu'un système de défense efficace devrait être construit sous l'égide d'une vaste coopération internationale. Les Européens peuvent cependant craindre qu'un déploiement unilatéral ou "à la JSF" ne prennent pas correctement en compte leurs intérêts et leurs spécificités, et que cela conduise à une trop grande dépendance voire à des abandons de souveraineté.

Le déploiement en Europe est entamé, puisque les Etats Unis ont demandé officiellement la permission de moderniser les radars BMEWS d'alerte avancée de Fylingdales au Royaume Uni d'une part et à Thulé au Groenland / Danemark d'autre part. Le Royaume-Uni a d'ores et déjà accepté.

Il est donc plus que probable que les Etats Unis mettront ces radars d'alerte sous leur bouclier. Compte tenu de l'étendue de la couverture des intercepteurs exo atmosphériques américains, avec des rayons au sol de plusieurs milliers de km, toute l 'Europe devrait, de facto, être sous bouclier américain dès 2010.

  • L'Europe ne peut pas ignorer l'initiative américaine et doit mieux apprécier la menace, c'est une priorité

La France d'abord – avec l'Europe ensuite - doit se donner les moyens d'une appréciation autonome des menaces liées à la prolifération des armes de destruction massive, aux missiles balistiques et au terrorisme. En particulier, la prolifération balistique doit être surveillée avec la plus grande vigilance. Il est nécessaire d'apprécier et de crédibiliser les informations qui -dans leur grande majorité- proviennent de sources américaines.

Une certaine coopération euro-atlantique structurée pourrait s'instaurer dans le domaine, mais il est

  • nécessaire de se doter au niveau national, puis européen, d'un potentiel
  • et de moyens autonomes de surveillance,
  • de renseignement et d'évaluation de la prolifération en général,
  • en particulier des vecteurs balistiques, afin d'apprécier la crédibilité du discours américain.

Ainsi, une "Cellule Prolifération" devrait être créée au niveau national pour préparer le niveau européen.

Elle rassemblerait et synthétiserait toutes les informations relatives à la prolifération et serait chargée d'assurer la cohérence de la recherche de renseignements spécifiques concernant les observations particulières par véhicules aériens ou satellites, les inspections, les reconstitutions, la crédibilisation (avec le soutien des meilleurs experts de l'industrie) et l'anticipation des menaces de la prolifération, notamment pour orienter le renseignement.

Au plan des moyens et technologies à acquérir ou mettre en place, un système autonome de satellites doit être envisagé, complété par des moyens sol et ou aéroportés. La priorité doit être donnée à un système autonome de satellites de détection et de caractérisation des lancements de missiles balistiques. Un tel élément est commun à l'ensemble des politiques envisageables de lutte contre la prolifération:

  • Surveillance de la prolifération,
  • alerte aux populations,
  • alerte et désignation aux radars et autres senseurs d'une défense active,
  • localisation et
  • identification de l'agresseur.

Ainsi le 22 janvier 2003, le Conseil franco-allemand sur la Défense et la Sécurité, dans le cadre des actions qui ont entouré le 40ème anniversaire du Traité de l'Elysée a demandé que soit élaborée une analyse de la menace représentée par la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs; le document résultant devant être proposé au COPS de l'Union Européenne

C'est un "Centre Européen Permanent d'analyse" de la menace qu'il faudrait, à terme, viser à créer pour:

-- Fournir la " météo " de la menace balistique sur la base d'informations ouvertes et classifiées

-- Réaliser des analyses prospectives notamment pour orienter le renseignement.

-- Préfigurer le partage au niveau européen des informations issues des systèmes de détection et de surveillance.

  • Une défense active basée sur deux systèmes endo et exo atmosphériques

Endo: basse altitude d'interception inférieure à 40 km

Exo: interception à haute altitude entre 100 et 2000 km

Une défense endo-atmosphérique est nécessaire pour intercepter les missiles balistiques de portée inférieure à 1500 km.

Des développements sont en cours en Allemagne, en France, en Italie et au Royaume Uni (Aster Block I, radar MSR, MEADS, SAMOC, etc).

Ces développements doivent être poursuivis et accélérés pour acquérir des systèmes d'arme de défense de théâtre des troupes projetées et de défense de points.

Contre des missiles balistiques dont la portée dépasse environ 1500 km, une défense exo atmosphérique devient nécessaire.

  • Le cas particulier de la composante exo-atmosphérique

Seule une de ces deux composantes complémentaires fait l'objet de développements :

  • La défense endo atmosphérique.

Rien de tel n’est engagé sur la composante exo atmosphérique, alors que la menace balistique continue à croître et que la plupart des développements américains se font précisément dans le domaine de la haute altitude , avec une dimension de contrôle et de maîtrise de l'espace qui ne peut plus être ignorée.

Se développer dans l'interception basse altitude ne suffit pas car les compétences et technologies requises dans le domaine exo atmosphérique sont très différents de celles de l'endo.

Alors que l’endo est fondé sur des savoirs faire et des technologies extrapolés de la défense antiaérienne: l'exo relève du domaine balistique et spatial.

Se préparer à une défense exo atmosphérique aurait donc un double mérite :

  • accompagner la croissance rapide de la menace balistique,
  • donner à l'Europe une capacité de négociation avec les Etats Unis sur la MD avec des contributions nobles.

La récente décision française de lancer le développement d'un démonstrateur de satellite d'alerte avancée ouvre la voie.

Or, l'Europe dispose de compétences et de technologies qui sont les bonnes pour l'exo :

Nous pouvons citer:

-- La connaissance de la menace balistique: des systèmes balistiques et de leurs essais en vol.

En effet, le développement des systèmes balistiques et balistiques-tactiques de la Force nucléaire nationale ont donné à la France des compétences exceptionnelles, oire uniques dans ce domaine.

-- La maîtrise du rendez-vous automatique dans l’espace (programme Automated Transfer Vehicle) qui devrait opérer un premier rendez-vous automatique avec la Station Spatiale Internationale en 2004,

-- Les lanceurs de satellites (Ariane, entre autres), les infrastructures orbitales et les satellites

Le retard européen vis à vis de la menace et du déploiement de la MD américaine ne provient pas de carences en matière de compétences et de technologies mais de l'absence de projet fédérateur permettant d'intégrer ces atouts.

Une démonstration des capacités européennes dans l'interception exo atmosphérique permettrait d'intégrer ces compétences et technologies.

  • Quel intérêt et quelles lignes d'action pour l'Europe?

La défense de territoire doit être européenne par choix politique mais aussi par nécessité budgétaire et géographique (un pays étant protégé par des moyens répartis sur plusieurs pays).

 Dans ce cadre européen plusieurs pays compétents pourraient et devraient fédérer leurs moyens dans le cadre d’un projet phare de la PESD pour:

-- Jouer un rôle moteur dans la protection des citoyens européens contre les missiles balistiques,

-- Lancer des démonstrateurs fédérateurs (le démonstrateur de satellite d'alerte est déjà prévu en France, celui du véhicule tueur exo atmosphérique reste à lancer)

-- Se donner une position de négociation plus solide avec les Etats-Unis, en incluant des apports européens nobles permettant une coopération euro atlantique plus équilibrée, afin d'éviter le piége " type avion de combat JSF "

-- Ces travaux auraient aussi le mérite de contribuer au maintien des compétences de la dissuasion en France, et des activités spatiales en Europe, avec des retombées techniques et industrielles importantes ,en particulier dans le domaine de la maîtrise de l'espace.

En général, ils nous permettraient de rester dans la course, que ce soit dans le spatial civil ou militaire grâce aux technologies duales développées,

Ó Didier Compard

 

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