Éditoriaux Défense Sécurité Terrorisme Zones de conflits Logistique Livres de référence Liens
Terre Air Mer Gendarmerie Renseignement Infoguerre Cyber Recherche

Lettre de Nicolas Polystratu à John Smith à propos de terrorisme

Lettre de Nicolas Polystratu à John Smith à propos de terrorisme

Après cette très belle "lettre d'un ami à Nicolas Polystratu à propos de l'Irak et autres lieux" que l'on doit à l'Amiral Guy Labouérie, membre de l'Académie de Marine (1), voici cette fois la réponse de "Nicolas Polystratu à John Smith à propos de terrorisme" ©.

Paris, le 22 Novembre 2003.

Mon cher John,

Bien des événements se sont déroulés depuis ta lettre sur une vision à long terme de ton pays dont j’ai appréciée la franchise. Indépendamment d’elle j’ai depuis admiré le professionnalisme de tes militaires au cours de leur campagne dite de seconde guerre d’Irak qui lui est plus ou moins liée, et particulièrement les opérations des groupes de porte-avions sans lesquels cette opération n’aurait pas été possible. Si mes amis européens ont l’intention de se sortir un jour du deuxième terme de l’alternative où ils se cantonnent depuis trop longtemps « soyez forts et vous aurez des amis, soyez faibles vous aurez un protecteur », ils feraient bien d’y réfléchir... Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse aujourd’hui.

Au-delà d’un certain nombre de constatations qui m’ont beaucoup surpris, cela a dû être aussi ton cas je pense, à partir de la fin des opérations militaires proprement dites, c’est ce qui a trait au terrorisme, non seulement celui auquel vous vous affrontez depuis le 11 Septembre 2001 ou maintenant en d’Irak, mais aussi un peu partout dans le monde où il se développe particulièrement depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Une première erreur à éviter est d’assimiler tous les terrorismes, tellement divers sur la planète, à un "Terrorisme" en général, ce qui est le plus sûr moyen de ne pas trouver de solution adaptée à chaque cas qui se présente. Il n’y a pas de "terrorisme" au singulier mais de multiples terrorismes tous différents que ce soit dans leurs finalités, leurs moyens, humains et matériels, bien qu’ils aient aussi dans leurs origines des facteurs communs sur lesquels il faut aussi se pencher. Se focaliser sur les seuls procédés ne peut conduire qu’à bien des désillusions.

On ne peut aborder aucune question importante et encore moins vitale sans s’appuyer sur la mémoire. A la fin de la Première Guerre mondiale, un Français parmi quelques autres, Paul Valéry, tirait en quatre pages les leçons des massacres qui venaient de se produire. Mais il ne semble pas qu’il ait été lu, y compris chez nous. Juges-en:

"Les phénomènes politiques de notre époque s’accompagnent et se compliquent d’un changement d’échelle sans exemple ou plutôt d’un changement d’ordre des choses... La politique d’un Richelieu ou d’un Bismarck se perd et perd son sens dans ce nouveau milieu... Rien ne se fera plus que le monde entier ne s’en mêle et l’on ne pourra jamais prévoir ni circonscrire les suites presque immédiates de ce que l’on aura engagé.

Plus nous irons moins les effets politiques et même les interventions de la force, en un mot l’action évidente et directe, seront ce que l’on aura compté qu’ils seraient...

Il ne suffira plus de réunir le désir et la puissance pour s’engager dans une entreprise. Rien n’a plus été ruiné par la dernière guerre que la tentation de prévoir." (de l’histoire - 1938)

Au-delà du remarquable commentaire prospectif que nous avons tous vécu comme tel dans nos diverses interventions lors des décolonisations et que vous vivez en Irak aujourd’hui, après l’avoir connu au Vietnam, il y a une observation muette, essentielle, qui est la condamnation de fait de la célèbre parole de Clausewitz sur "la guerre comme continuation de la politique par d’autres moyens" qui doit être remplacée et vécue comme l’échec de la politique, d’un coté comme de l’autre, et qu’en conséquence aucune guerre qui n’ait pas un projet politique sur lequel "le monde entier" se soit prononcé ne peut aboutir au succès dans le temps. Vos militaires l’ont compris quand on connaît les conditions qu’ils ont obtenues de vos politiques, bien qu’ il ne semble pas que ces derniers en aient intégré l’importance, pour toutes vos interventions militaires éventuelles. Ce texte de Valéry indique aussi dans une large mesure l’origine de nombreux terrorismes mais non pas de tous, seul recours du faible devant le trop fort que l’on ne peut atteindre directement. Parcourons quelques uns d’entre eux.

Commençons par ce qui vous est le plus douloureux et le plus grave dans ses conséquences à terme, la question d’Al Qaeda qui a mis en émoi le monde entier et que contrairement à ce que vous avez tenté de croire je séparerai de ce qui se passe aujourd’hui en Irak même si certains liens peuvent s’y nouer et le cas échéant s’y développer suivant l’évolution de la situation générale. Nous sommes submergés de commentaires très divers sur Al Qaeda et sans information précise car, même si vous êtes probablement les mieux informés, vous ne laissez rien transpirer de ce que vous savez réellement. Aussi est-il il est bien difficile de démêler les parts respectives de la réalité et celles du catastrophisme. Ce que l’on peut en dire c’est qu’il y a au départ, et cela date des années de l’entre-deux guerres, un rejet global de la culture occidentale et de ses non-valeurs car contrairement aux trop nombreux "clairons" de nos pays ce ne sont pas nos valeurs - elles existent - qui sont rejetées, c’est le spectacle de nos non-valeurs, celles qui font tout disparaître derrière un matérialisme en accélération soutenu par des idéologies désuètes et parfois dangereuses. Sans revenir sur l’histoire de l’islamisme intégriste et sa radicalisation rappelons en l’essentiel. Il correspond :

• à la marginalisation économique du monde arabo-musulman alors même que c’est lui qui dispose avec le pétrole depuis cinquante ans des richesses les plus facilement exploitables .

• au désespoir des élites techniciennes face au blocage de leurs sociétés, entraînant une culture de l’échec à l’opposé de celle de "l’échec apparent" propre aux christianismes qui implique examen, remise en cause et mouvement vers l’avant qui ont fait le succès de l’Occident au cours des siècles.

• à un nihilisme sacrificiel, provenant de l’écart entre l’affirmation d’être les seuls dépositaires de la "vraie" révélation et la réalité matérielle misérable vécue par les populations, entraînant le mépris des non-croyants et celui de leurs propres vies.

Tout cela entretenu grâce au bouc émissaire occidental qui ne peut être que le Satan qu’il faut abattre. La dernière expression en est celle des des Frères musulmans

  • "Orants la nuit, chevaliers le jour!

  • L’Islam est religion et Etat, Coran et glaive, culte et commandement, patrie et citoyenneté. Dieu est notre but, le Prophète notre modèle, le Coran notre loi, le Djihad notre voie, le martyre notre voeu." (Hassan al-Bana fondateur des Frères musulmans - 1928)

  • reprise en fonction des situations locales, des erreurs et des maladresses des uns et des autres par des gens ambitieux et destructeurs rêvant, en principe mais en fait sans aucune idée précise et sans programme, d’un avenir-retour à ce qu’ils croient être la "pureté" des origines et cela au détriment de plus d’un milliard d’individus.

    C’est repris en bien plus dangereux par les déclarations d’Omar et de ben Laden. Il s’agit pour eux déradiquer du monde les juifs et les chrétiens, reprenant ainsi sous une autre forme le projet Hitlérien. Assez curieusement, et comme d’habitude, on ne veut pas écouter ... Pour extirper le nazisme il a fallu détruire l’Allemagne. Une immense question d’aujourd’hui est de savoir Qui et que faudra-t-il détruire pour extirper ce nouveau totalitarisme que nous avons laissé se développer depuis la création des frères musulmans dès la fin de la première guerre mondiale avec l’encouragement des Britanniques, totalitarisme que l’on retrouve en Iran, Arabie, avec des tentacules abominables vers l’Algérie, le Soudan, le Pakistan, le Golfe, et d’autres encore. Mais il ne s’agit pas du tout d’un phénomène analogue à celui d’un Etat nazi s’opposant aux autres États et ce serait une erreur que de voir l’anti-terrorisme islamique comme répondant des mêmes remèdes. Que font les musulmans eux-mêmes qui ne se rendent pas compte qu’à défaut de réagir ce seront leurs peuples qui en souffriront le plus! Ce sont d’ailleurs les musulmans qui ont les plus nombreuses victimes, il n’est que de voir l’Algérie, l’Afghanistan, et les attentats aveugles du Maroc, d’Istanbul, etc. Qui le fait remarquer à ces mêmes populations?

    Si maintenant on regarde la situation en Irak avec ses attaques contre vous, contre l’ONU et contre les Chiites en attendant les suivantes, le Liban entre Juin 82 et Novembre 83 instruit des limites de toute intervention militaire qui n’ait pas un projet politique véritable. Quand bien même, nous fûmes accueillis à Beyrouth en libérateurs dans d’indescriptibles moments de bonheur, au bout de six mois nous n’étions plus qu’une force d’occupation avec ses drapeaux, ses uniformes, ses habitudes et certitudes avec une grande ignorance des moeurs, coutumes, religions, etc. locales... se terminant dans l’explosion du Drakkar avec plus de cinquante de nos soldats tués tandis que vous mêmes en perdiez plus de deux cent. Terrorisme ou opérations de libération ou au minimum de dignité à retrouver quelles que soient par ailleurs les manigances, ambitions, et crimes de certains tentant de manipuler les souffrances et les difficultés du plus grand nombre?

    De cela aussi il ne semble pas que vous ayez gardé mémoire quelles que soient par ailleurs les permanences de vos efforts de politique étrangère telle que tu me les avais indiquées dans ta Lettre. Attention à la stratégie de "mercantilo-idéalisme" qui caractérise tous vos gouvernements. Elle ne correspond plus à l’ordre des choses dans lequel nous sommes enfermés désormais. Une grande majorité des nations dans le monde se cherchent une identité, souvent introuvable par manque d’histoire, de mémoire, à cause des déchirements dus à la colonisation et à l’incapacité où nous nous sommes trouvés acculés, grâce à vous et l’Union Soviétique, de former des responsables de haut niveau pour prendre notre suite. L’application de la force ne suffit pas. Il y faut d’autres arguments pour l’accompagner et la faire disparaître dans un projet politique acceptable et porteur d’avenir, ce que les seuls moyens matériels ne permettent pas. Ce qui se passe en Tchétchénie est du même ordre et quand récemment un observateur français vous suggérait d’imiter la finesse des Russes pour le contre-terrorisme, on peut se demander si c’était humour noir ou aberration. Les colonisations ont duré entre un demi et plusieurs siècles suivant le cas, c’est particulièrement vrai de l’ancien Empire Rouge. Les difficultés et violences des décolonisations dureront du même ordre de grandeur et seront d’autant plus terribles que s’y ajoutera de manière voulue ou inconsciente le ressort des religions, le culte de la terre sacrée, la vocation universelle, ou tout autre argument passionnel soulevant les plus terribles motivations des peuples, etc.

    On retrouve ici, en liaison directe avec ces questions, celle d’Israël et de la Palestine. Contrairement à ce qu’affirment trop de commentateurs ici et là, il ne s’agit pas d’abord de terrorisme islamique mais de terrorisme identitaire de populations qui veulent savoir qui elles sont désormais dans le grand jeu planétaire et si leurs familles vont pouvoir vivre en paix. Il est normal que les auteurs des attentats affirment qu’ils se battent pour la libération de leur pays occupé où ne règnent manifestement ni justice, ni liberté ni sécurité... Que ceux qui mènent ces opérations se servent de la religion et du soutien de pays dangereux comme l’Iran et récemment l’Irak et la Libye pour faciliter leur audience auprès des masses, c’est malheureusement la leçon permanente de l’histoire, et c’est d’autant plus tentant que l’on ne propose pas de solution viable en temps utile. Si l’on parvient à la folie des attentats suicides c’est que le désespoir; même entretenu par des apôtres de la haine, est devenu immense. Si Al Qaeda y fait référence c’est pour compliquer la situation et y faire adhérer le maximum de gens, même s’il n’y a aucun rapport entre le désespoir des jeunes "combattants" palestiniens et les terroristes de Ben Laden sauf un évident rapprochement dans le "nihilisme" sur lequel jouent les criminels qui les envoient porter la mort, la leur et celle des autres. Il en est de même de ceux qui crient à l’antisémitisme dès que l’on demande un minimum de justice dans cette invraisemblable situation qui n’a cessé de se dégrader depuis trop longtemps en particulier avec la "colonisation" seule région où ce mot ait encore pignon sur rue!.... C’est ce qu’essaie de dire l’Europe mais ni vous ni Israël ne voulez l’entendre pour le moment, laissant ainsi libre action à tous les extrémismes destructeurs. Vous ne trouverez pas de solution si vous vous obstinez à penser que le terrorisme palestinien et celui d’Al Qaeda sont identiques. Et ce serait la même erreur avec l’Irak. Tout ce que vous ferez sera de les jeter dans les bras les uns des autres pour le plus grand désespoir des populations concernées, facilitant ainsi la transformation progressive des sbires de Ben Laden et du clergé wahhabite en une nébuleuse qui ne cessera de s’étendre.

    En s’internationalisant le terrorisme, alors même qu’il n’a pas la même finalité, se calque sur l’organisation des entreprises multilocales. "Al Qaïda s’inscrit dans l’histoire de la globalisation, mais pour la détruire. Le terrorisme d’Al Qaïda est une globalisation anti-ocidentale" s’étendant d’autant plus facilement de proche en proche qu’il peut confluer avec une multitude d’autres terrorismes peu enclins à se poser des questions normatives et morales sur leurs procédés.

    En effet, il y a bien d’autres terrorismes et pour s’en tenir à l’Europe il suffit de se rappeler ce qu’il en est de l’Irlande, du pays basque espagnol, de la Corse, et de l’Europe centrale. A la recherche d’une identité soi-disant menacée voire perdue, un certain nombre d’éléments incapables de penser la globalité de leur situation et souvent avec l’encouragement d’autorités religieuses qui trahissent ce qu’elles affirment par ailleurs - les évêques catholiques du pays basque espagnol, ceux orthodoxes de Serbie, etc. - se lancent depuis des dizaines d’années dans des violences qui se terminent toujours par des morts. Ce qui est peut-être le plus frappant c’est que dans ces derniers cas on retrouve toujours une accointance de plus en plus grande entre ces tentations identitaires violentes et les criminels internationaux qui profitent de toutes les occasions pour placer leur argent et en récolter.

    Enfin il y a un dernier terrorisme que l’on ne doit pas taire même si cela fait hurler ceux qui en tiennent les clés, car il n’est pas sûr qu’il ne soit pas le terrorisme premier qui reboucle sur les autres! C’est le terrorisme intellectuel qui a ravagé l’Europe pendant cinquante ans sous la conduite de l’Union Soviétique et auquel nous Français avons été particulièrement sensibles jusque dans les rangs de notre haut clergé! S’il ne tue pas toujours physiquement il détruit réputation, fonctions, oeuvres, personnalités... avec toujours les mêmes procédés centrés sur une donnée très simple: le refus de l’autre comme personne aussi respectable dans sa ou ses différences que soi même, et par suite le mensonge systématique porté à l’état de l’art. C’est ce qu’emploient tous les leaders de ces terrorismes intellectuels pour lancer leurs idées puis leurs actions une fois un certain nombre de moyens humains et matériels réunis. Le développement mondial des moyens des médias et des facilités de communication en tout genre rend très aisée l’expansion de cette façon de faire que ce soit sous le couvert du "politiquement, culturellement voire même économiquement correct" qui dénie toute vision différente, celui des intégrismes et conservatismes, ou le refus haineux de tout changement et toute évolution avec d’incroyables retours en arrière tels que les présentent trop de sectes. Vous n’en n’avez pas été exempts et, malheureusement, cette façon de faire ne peut qu’encourager les autres terrorismes, dans un circuit sans fin, s’encourageant les uns les autres, ne cessant de détruire ce que les silencieux s’efforcent de construire.

    Tu sais bien, par ailleurs, que tous ces terrorismes ont besoin d’un comburant essentiel: l’argent. Leurs besoins sont immenses que ce soit en argent proprement dit, en armes, en moyens technologiques avancés, etc. On retrouve cette synergie de fait aussi bien avec l’islamisme intégriste, qu’avec ceux du Moyen-Orient comme ceux de l’Europe et comme ceux dont on ne parle guère puisqu’ils ne nous atteignent pas directement pour le moment en Asie, Afrique et Amériques. C’est ici que, si l’on excepte les pétrodollars des religieux saoudiens, et peut-être faudrait-il y voir de plus près, il n’y a pour eux qu’une solution facile et rentable, la liaison avec l’économie internationale criminelle qui pèse entre 8 et 15% de la richesse produite dans le monde, introduisant une gigantesque corruption que l’on retrouve dans tous les pays et qui se révèle comme un facteur aggravant du terrorisme. Tu te souviens sûrement de ce que déclarait il y a peu de temps Vaclav Havel en quittant la Présidence de son pays.

  • "Le capitalisme mafieux étend ses ramifications à tous les niveaux de l’Etat, et je ne sais pas s‘il est encore temps d’arrêter sa progression. Des sommes considérables sont passées de main en main; des méthodes incroyablement sophistiquées ont été mises au point dans le seul but de détourner des milliards de dollars. C’est une inquiétude majeure."

  • C’est bien ainsi qu’il faut voir cette question avec toutes les conséquences que cela implique. Il n’y a pas que les narco-Etats comme le Pakistan qui jouent de tous les procédés de l’enrichissement illégal et de la corruption. On la retrouve partout sous de multiples formes, et nos tribunaux lorsqu’ils n’en sont pas empêchés ne cessent d’y trouver matière.

    • Que faire?

    Que faire contre ces terrorismes si divers qui s’attaquent toujours à l’homme-personne tout en prétendant régulièrement faire changer l’humanité? Le contre-terrorisme, certes, mais au-delà du mot si l’on se contente de moyens et de procédés on risque fort d’être déçus par la maigreur des résultats dans les années à venir. Tout le monde en parle, tout le monde veut faire du contre-terrorisme comme chacun veut faire de la stratégie. Certains vont même très loin dans leurs analyses et se persuadent à peu de frais que vous êtes en train de monter dans ce domaine une machine anti-européenne où vous seriez les maîtres et nous les auxiliaires... C‘est à la fois vous faire beaucoup d’honneur, effacer bien rapidement les capacités "intelligentes" européennes qui ne sont pas seulement des technologies et des tuyaux dont vous êtes certes les leaders, car ce sont les hommes les plus importants pour en percevoir "l’intelligence", et esquiver la recherche de solutions globales qui demanderont plusieurs générations. Il s’agit d’une "guerre", longue, différente, très difficile, face une idéologie aussi criminelle que le nazisme, avec des moyens différents, guerre qui exigera des frappes chirurgicales précises par des forces spéciales agissant dans l’instant sur renseignements dans une vision d’ensemble avec un dispositif global de paralysie informatique et informationnelle, financière, diplomatique, économique, commerciale, culturelle, etc. s’appliquant à tous ceux qui continueraient à vouloir jouer directement ou non de cette idéologie criminelle jusqu’à la disparition de leurs organisations et de leurs régimes. Vous en avez tous les moyens, c’est indispensable, mais cela sera insuffisant car vous ne pouvez pas seuls même avec le renfort des Britanniques affronter une situation mondiale aussi perverse et dangereuse! Il faut s’attaquer à trois des éléments qui jouent les rôles les plus importants dans cette montée et cette poursuite du terrorisme à travers la planète.

    • l’Identité

    • l’Information

    • l’Argent

    Pour le moment nous n’y avons pas de réponse satisfaisante car il y faudrait l’accord de l’ensemble de la communauté internationale ce qui ne sera pas facile quand on voit ce qu’elle est réellement, un "amas" d’Etats dont chacun arrange le Droit dit international à sa façon, suivant ses intérêts réels ou supposés du moment, et en rien une véritable communauté.

    Dans un papier récent, que je t’avais adressé, j’avais signalé l’erreur de cette communauté internationale, telle que B. Badie l’avait relevée, faisant semblant de croire à la permanence des frontières physiques fixes du XIXème siècle, alors que de partout se manifestent sous les mouvements en accélération du XXIème, des tensions qui non seulement les remettent en cause (1ère guerre d’Irak par exemple sans oublier les désordres et les crimes africains) mais mettent en avant des raisons ethniques et religieuses conduisant à des communautarismes de diverses formes, fondées sur l’exclusion de l’autre et par conséquent conduisant contrairement à ce que croient leurs apôtres à des regains de tensions et de violences en tout pays sur une planète physiquement fermée. Quand on se souvient que l’UNESCO a relevé quelques 5600 "peuples- nations", nous sommes mal partis, quelle que soit la puissance des uns et des autres, si nous ne sommes pas capables de proposer à la population mondiale des "Projets" collectifs satisfaisants commençant par définir ce qu’est l’identité humaine, une identité laissant libre part à la liberté de penser, d’éduquer, d’aimer, de se déplacer, de croire, d’entreprendre, de travailler... en même temps qu’appel à la responsabilité personnelle et collective permettant la vie en société et la vie internationale. Immense travail dans tous les États et les organisations internationales avec la révision de bien des coutumes, habitudes, certitudes, blocages de toute sorte, travail qui ne pourra se construire que lentement par une éducation progressive intéressant tous les pays y compris les plus développés qui ne sont pas nécessairement les plus conscients des immenses fossés qui séparent aujourd’hui les humains et dans lesquels se préparent et se fourbissent les armes des terrorismes. Il n’est plus possible sans risque grave de continuer à croire que l’identité humaine se fait en fonction d’une religion, d’une naissance, de moyens financiers, de diplômes et autres signes distinctifs de l’ancienne planète européenne. Sur ce point comme sur les suivants ton pays doit être le leader, non pas d’un retour au siècle précédent et de ses erreurs tragiques mais au contraire de l’impulsion à donner à tout ce qui peut permettre de définir et de faire progresser cette notion d’identité humaine véritable d’abord personnelle puis collective. Il n’est pas plus porteur d’avenir de croire qu’il n’y a qu’une civilisation sur notre planète, la civilisation occidentale, la mal-nommée désormais car les deux rives de l’Atlantique Nord s’éloignent de plus en plus même si elles gardent un socle de valeurs communes. Il en est bien d’autres que ce soit celles des Chines, des Indes, du Japon, du contre-projet russe multiséculaire, de nombreuses sociétés actuellement éclatées, arabes, noires, sud-américaines etc. dont les manifestations seront de plus en plus présentes et importantes en manifestant la richesse de notre Humanité. Ce n’est évidemment pas en refusant, même avec certaines bonnes raisons parfois, de souscrire à des engagements globaux de la communauté internationale qui iraient, croyez vous, matériellement et financièrement à l’encontre de vos intérêts que vous jouerez le rôle que votre puissance et vos moyens vous donnent la possibilité d’exercer. Votre retour récent dans les rangs de l’UNESCO est peut-être un signe encourageant pour un véritable changement

    Il faut bien reconnaître que l’immobilisme du monde musulman et de ses élites depuis plusieurs siècles est de ce point de vue une catastrophe sans oublier leurs propres déchirements internes qui ne le cèdent en rien à ceux qu’ont connu autrefois les Chrétiens. Tant qu’ils ne se décideront pas, à des critiques historiques, exégétiques, littéraires, théologiques etc. de leurs textes fondateurs et de leurs grands hommes, au lieu de se raccrocher à un texte littéral et à l’immensité des haddith dont bien peu ont dû être prononcés par le Prophète, en interdisant toute recherche sérieuse y compris en Arabie, ils ne feront que favoriser les divers fondamentalismes de plus en plus excessifs et l’idéologie totalitaire qui tend à les réunir. Tant que leurs dirigeants accepteront les discours d’autorités religieuses autoproclamées en espérant la docilité et l’immobilisme de leurs peuples, tant qu’ils couvriront de leur autorité des comportements exorbitants de la dignité humaine en croyant qu’ils pourront pactiser avec le diable grâce à leurs richesses comme en Arabie qui en est l’exemple le plus frappant, tant qu’ils ne créeront pas de grandes universités musulmanes ouvertes sur le monde et son évolution, ils ne feront au mieux que retarder une échéance inéluctable au détriment de l’avenir de leurs peuples. Il en va de la paix du monde qu’ils se décident à "réfléchir" leur foi dans le monde réel et non dans une terre mythique ou un paradis d’Allah qui n‘a aucun sens tel qu’il est présenté au candidat au martyre. Seules peut-être les femmes seront capables d’entraîner cette évolution mais il y faudra longtemps et un soutien continu et intelligent de notre part... Pour les uns comme pour les autres la culture de l’immédiat dans laquelle nous nous sommes plongés avec délectation est un des obstacles les plus importants à franchir, car elle favorise le superficiel, le relativisme, le manque de perspective et de profondeur et plus encore de fantastiques erreurs dans l’Information.

    C’est probablement le point commun le plus frappant dans toutes les manifestations des terroristes de toute espèce et de toute finalité que cette non-information, désinformation, et autres déformations de la réalité lorsqu’on les interroge sur leurs motivations, leurs analyses des situations, et plus encore sur ce qu’ils recherchent. L’on fait la même observation dans les populations qui les suivent aveuglément et c’est toujours dans les peuples les moins bien informés que l’on trouve les dispositions les plus dangereuses pour accepter sans réflexion les discours les plus excessifs. Cette non information sur l’ensemble de la planète - il est inutile de se mentir elle existe aussi dans les pays développés - tient à une double habitude de mépris pour ceux qui dépendent de nous et d’appréciation désormais de plus en plus fausse du rapport Pouvoir/Savoir. Partout règne le mensonge depuis la façon de présenter l’histoire dans les classes jusque dans celle des événements politiques importants. Ce mensonge habituel est le générateur le plus important de l’angoisse qui elle-même prédispose aux réactions les plus imprévisibles et le cas échéant les plus dangereuses. C’est sur le mensonge que jouent la quasi-totalité de tous ces leaders d’opinion qui ont entraîné leurs peuples dans le malheur comme Hitler, Staline, Mao, Pol Pot et tant d’autres... et c’est par le mensonge, le refus de l’information véritable que croient se maintenir au pouvoir trop de politiciens tandis que bien des scandales récents ont montré que cela se passe aussi bien ces les décideurs de grandes entreprises que dans les conseils d’administration a priori les plus respectables. Il est vrai que l’on sait cela depuis toujours et que le cynisme de certains va jusqu’à prétendre que seuls les imbéciles peuvent croire ce qu’on leur raconte tandis que d’autres ont vu que le mensonge est homicide depuis l’origine de l’homme et que Nietzsche bon observateur ajoutait que le mensonge le pire est celui de l’Etat. Il n’avait toutefois pas vraiment perçu que le pire de tous est celui des élites intellectuelles, celui des prophètes qui succombent aux tentations les plus dangereuses, celles de l’identification ou de substitution avec l’idéologie ou l’autorité suprême. Ils s’en justifient tous en remarquant que celui qui dit la vérité a toujours eu tort et à l’imitation de nombreux "Tarik Ramadan" se servent en permanence d’un double langage qu’il ne faut jamais cesser de combattre.

    C’est toujours le nihilisme qui se répand grâce à cette ignorance systématique et encouragée, qui permet l’adhésion aux idées et aux réalisations criminelles. C’est le point essentiel sur lequel faire porter de toute urgence un effort mondialisé considérable est celui de l’information. J’ai toujours pensé, tu le sais et tu partages cette opinion, que Radio Liberté avait plus fait pour la chute du rideau de fer que plusieurs divisions blindées supplémentaires. C’est encore plus vrai face à ces phénomènes de terrorismes et si le plus urgent, le plus dangereux est celui des islamistes, il reste vrai aussi bien au pays basque que partout où règne l’ignorance des conditions réelles dans lesquelles vivent les populations et les déformations religieuses et sont d’autant plus graves de conséquences qu’elles touchent au plus profond des populations. Ne rien faire serait gravement s’illusionner sur les forces mimétiques propres à toutes les espèces vivantes, surtout lorsque dans le cas des humains disparaît le "sens" de la vie personnelle et en société par manque de vision, de repères, de valeurs et de critères de choix correspondant à un progrès humain global et non à une satisfaction matérielle éphémère. Cette influence est d’autant plus négative, car tout est bouclé, que les populations sont moins protégées par l’éducation, l’ouverture au monde, la recherche d’un sens spirituel à leur vie... tout ce qui empêche de parvenir à sa propre identité. C’est sur elles, vers elles qu’il faut faire porter l’effort le plus grand et je ne doute pas que nous trouvions dans les élites musulmanes en tous pays ceux qui se consacreront à cette tâche.

    Nous avons la conviction infantile qu’il n’y a qu’une aire de civilisation mondiale, l’occidentale, alors même que cette dernière se partage de plus en plus entre Amérique du Nord et Europe de l’Ouest, négligeant les autres cultures et civilisations. C’est d’ailleurs cette ignorance fondamentale qui imprègne presque tous les commentaires que nous entendons, et qui permet à ces lamentables groupuscules que nous entretenons dans nos pays de se justifier de leurs erreurs quand ce n’est pas de leurs crimes comme Action Directe chez nous pour n’en citer qu’une... et bien d’autres totalement irresponsables car sans aucune information véritable, leur premier réflexe étant de considérer comme nulle toute information qui ne vienne pas d’eux, rejoignant ainsi ce terrorisme intellectuel dont je te parlais plus haut

    Nous nous prétendons dans des sociétés de l’information, vous allez même en ce qui vous concerne jusqu’à parler d’information dominance", terme à dangereuse consonance, et en réalité nous sommes totalement ignorants de ce que pensent, vivent, souhaitent les trois quarts de l’humanité auxquels nous sommes toujours prêts à donner conseils et encouragements du moment qu’ils ne touchent pas nos conforts divers et variés... y compris dans bien de nos propres provinces intérieures. Ne nous étonnons pas que la violence rôde partout et se manifeste parfois dans des crises terribles.

    Quant à l’argent! ... S’il est vrai qu’il faut commencer par l’information, comment ne pas voir le ou les désastres entraînés par notre incapacité, et vous n’êtes pas les premiers à absoudre sur ce point tu le sais, à contrôler voire à supprimer tous ces paradis fiscaux, où s’approvisionnent tous ceux qui rêvent de détruire notre monde. Il n’y a pas si longtemps le Président Reagan avait déclaré la guerre à la drogue que deux ans plus tard la police annonçait perdue, le prix de la drogue n’ayant pas cessé de baisser dans les rues de New YorK... Les déclarations sont une chose, la réalité est bien différente et il faudra longtemps longtemps pour changer cet état de choses qui commence dans la conscience de chacun, son goût du lucre et due la puissance, ou peut-être jamais si nos élites politiques et en affaires ne se décident pas à repenser complètement cette part essentielle de la mondialisation de l’économie.

    Nous sommes face à une situation inédite parce que pour la première fois la menace est effectivement mondiale sous des formes abominables qui ne font que surfer sur le changement complet introduit par la fermeture de la planète sur elle-même. Nous n’en sortirons que si l’ensemble du monde libre agit en connivence et en se servant de tous les moyens de sa fantastique puissance, mais pas seulement de ses moyens militaires toujours indispensables mais qui n’ont de sens que mus par un Projet politique qui prenne en compte l’histoire, la recherche d’identité, les besoins d’information, la sécurité et la formation des populations. Nous en avons tous les moyens il nous manque, comme nous l’avons vu hélas!, le sens de la mesure pour les uns, celui de la confiance pour les autres et pour tous la connaissance profonde des situations concrètes. Mais comme le dit Powell il est d’autant plus indispensable d’y arriver à cette connivence que les difficultés s’amoncellent.  

    Très cher John, je ne doute pas qu’une fois passés les excès que nous avons vus et que nous avons tous deux déplorés, nos pays ne se décident à une vision nouvelle et efficace qui permettra de mettre notre monde sur des chemins divers mais cohérents avec toutes les possibilités d’épanouissement pour chacun. Il y faudra probablement plusieurs générations. Le terrorisme international couplé avec l’économie criminelle nous met face au défi majeur d’une mutation profonde de la planète. A nous d’y répondre, non pas seuls aucun de nous n’en n’est capable, mais ensemble en commençant par les pays démocratiques en redonnant à ce terme sa véritable signification trop souvent diluée de nos jours et en acceptant comme une donnée irrépressible que ce sera long, douloureux et qu’habitudes et certitudes devront voler en éclats. Il y faudra courage et volonté. Apportons y ensemble, nous la "vieille Europe" notre sens de la durée et vous votre dynamisme et votre foi en l’avenir.

    Porte toi bien, et crois à mes amitiés

    Nicolas P.

    P.c.c. Guy Labouérie, membre de l'Académie de Marine.

    Lire également du même auteur:


    Derniers articles

    Verdun 2016 : La légende de la « tranchée des baïonnettes »
    Eyes in the Dark: Navy Dive Helmet Display Emerges as Game-Changer
    OIR Official: Captured Info Describes ISIL Operations in Manbij
    Cyber, Space, Middle East Join Nuclear Triad Topics at Deterrence Meeting
    Carter Opens Second DoD Innovation Hub in Boston
    Triomphe de St-Cyr : le Vietnam sur les rangs
    Dwight D. Eisenhower Conducts First OIR Missions from Arabian Gulf
    L’amiral Prazuck prend la manœuvre de la Marine
    Airmen Practice Rescuing Downed Pilots in Pacific Thunder 16-2
    On ne lutte pas contre les moustiques avec une Kalachnikov...
    Enemy Mine: Underwater Drones Hunt Buried Targets, Save Lives
    Daesh Publications Are Translated Into Eleven Languages
    Opération Chammal : 10 000 heures de vol en opération pour les Mirage 2000 basés en Jordanie
    Le Drian : Daech : une réponse à plusieurs niveaux
    Carter: Defense Ministers Agree on Next Steps in Counter-ISIL Fight
    Carter Convenes Counter-ISIL Coalition Meeting at Andrews
    Carter Welcomes France’s Increased Counter-ISIL Support
    100-Plus Aircraft Fly in for Exercise Red Flag 16-3
    Growlers Soar With B-1s Around Ellsworth AFB
    A-10s Deploy to Slovakia for Cross-Border Training
    We Don’t Fight Against Mosquitoes With a Kalashnikov
    Bug-Hunting Computers to Compete in DARPA Cyber Grand Challenge
    Chiefs of US and Chinese Navies Agree on Need for Cooperation
    DoD Cyber Strategy Defines How Officials Discern Cyber Incidents from Armed Attacks
    Vice Adm. Tighe Takes Charge of Information Warfare, Naval Intelligence
    Truman Strike Group Completes Eight-Month Deployment
    KC-46 Completes Milestone by Refueling Fighter Jet, Cargo Plane
    Air Dominance and the Critical Role of Fifth Generation Fighters
    Une nation est une âme
    The Challenges of Ungoverned Spaces
    Carter Salutes Iraqi Forces, Announces 560 U.S. Troops to Deploy to Iraq
    Obama: U.S. Commitment to European Security is Unwavering in Pivotal Time for NATO
    International Court to Decide Sovereignty Issue in South China Sea
    La SPA 75 est centenaire !
    U.S. to Deploy THAAD Missile Battery to South Korea
    Maintien en condition des matériels : reprendre l’initiative
    La veste « léopard », premier uniforme militaire de camouflage
    Océan Indien 2016 : Opérations & Coopération
    Truman Transits Strait of Gibraltar
    Navy Unveils National Museum of the American Sailor
    New Navy, Old Tar
    Marcel Dassault parrain de la nouvelle promotion d’officiers de l’École de l’Air
    RIMPAC 2016 : Ravitaillement à la mer pour le Prairial avant l’arrivée à Hawaii
    Bataille de la Somme, l’oubliée
    U.S., Iceland Sign Security Cooperation Agreement
    Cléopatra : la frégate Jean Bart entre dans l’histoire du BPC Gamal Abdel Nasser
    Surveiller l’espace maritime français aussi par satellite
    America's Navy-Marine Corps Team Fuse for RIMPAC 2016
    Stratégie France : Plaidoyer pour une véritable coopération franco-allemande
    La lumière du Droit rayonne au bout du chemin





    Directeur de la publication : Joël-François Dumont
    Comité de rédaction : Jacques de Lestapis, Hugues Dumont, François de Vries (Bruxelles), Hans-Ulrich Helfer (Suisse), Michael Hellerforth (Allemagne).
    Comité militaire : VAE Guy Labouérie (†), GAA François Mermet (2S), CF Patrice Théry (Asie).

    Contact