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Redynamiser l’esprit de coopération euro-méditerranéen, une nécessité pour l'Europe

Redynamiser l’esprit de coopération euro-méditerranéen : une nécessité pour l'Europe

Par Bénédicte Suzan (*)

Le gouvernement français a décidé de saisir l’opportunité que représente la présidence italienne de l’Union européenne pour relancer le "Processus euro-méditerranéen". Paris se fera force de proposition à Naples les 2 et 3 décembre où se réuniront les ministres européens et méditerranéens. Depuis la reprise de l’Intifada à l’automne 2000, le Partenariat euro-méditerranéen marque le pas, la guerre américano-anglaise et les prétentions américaines de remodeler le Proche-Orient remettent son avenir en question.

Bénédicte Suzan, Chargée de recherche à la Fondation Méditerranéenne d'Etudes Stratégiques

Bénédicte Suzan

Certes l’environnement régional actuel est pour beaucoup dans le ralentissement de cette dynamique qui visait la création d’une zone de paix et de prospérité partagée en Méditerranée en contre poids de l’élargissement européen à l’Est. Cependant, le processus dit de Barcelone (lieu de sa signature en 1995) a également souffert des attitudes ambivalentes de ses propres acteurs. Ayant eu du mal à se saisir de l’idée d’Euro-méditerranée, les sociétés civiles n’ont pas été en mesure de jouer leur rôle de relais. Se heurtant au poids des bureaucraties, le Partenariat est ainsi resté l’otage des décideurs institutionnels eux-mêmes pris au piège de leurs bureaucraties et du manque d’initiative de la part du Sud.

  • La Méditerranée divise également les Européens. Il n’existe pas de consensus à son sujet.

Affichant leur scepticisme, les pays membres n’ont apporté qu’un soutien de principe aux initiatives européennes. De leur côté, focalisés sur la gestion de leurs désordres internes, les régimes du Sud ont adopté une attitude de défiance face aux attentes européennes souvent jugées impérialistes ou centrées sur leurs préoccupations sécuritaires. Les partenaires se sont faiblement engagés sur la voie des réformes structurelles économiques et politiques attendues au Nord.

Si, aujourd’hui, une conférence similaire était proposée à l’échelle de la région, elle n’aurait vraisemblablement pas lieu. Vu le contexte actuel, l’État d’Israël et la grande majorité de ses voisins arabes refuseraient de siéger à une même table. En 1995, le contexte était différent: la fin de la guerre froide et le processus de paix israélo-palestinien offraient de nouvelles perspectives de coopération. Pour les décideurs européens, l’environnement stratégique du milieu des années quatre-vingt-dix était favorable à la mise en place d’une multitude de réseaux de solidarité inspirés de ceux instaurés en Europe occidentale au sortir de la seconde guerre mondiale.

Le bilan paraît donc mitigé. Il est certes bien en deçà des attentes formulées dans la Déclaration de Barcelone. Cependant, il existe aussi une profonde inadéquation entre la perception "politique et stratégique" des avancées euro-méditerranéennes par les acteurs étatiques ou institutionnels et la réalité des actions qui sont menées sur le terrain. L’articulation des trois volets politique, économique et culturel manque de cohérence. Pour être plus précis, la fracture est grande entre l'étendue des micro-actions réalisées et les objectifs macros visés. Près de huit ans après la mise en place du Partenariat euro-méditerranéen, la liste des microprojets est très longue: politiques, culturels, juridiques ou encore économiques entrepris dans les domaines des infrastructures, de l'énergie, de la gestion de l'eau, de l'environnement ou des migrations.... Parallèlement, malgré tous les soubresauts qu’ont connus les relations méditerranéennes ces dernières années, aucun des pays du Sud n’a souhaité remettre en question l’existence du Processus. Il répond de fait à une attente profonde de leur part et la France s’en est faite le relais.

Cette demande pour un approfondissement des coopérations croisées s’est exprimée avec force dès l’hiver 2001-2002. Sur les rives méditerranéennes, les attentats contre les tours du World Trade Center et du Pentagone ont traduit l’ampleur de la crise profonde qui traverse l’ensemble des sociétés arabes. Dans l’enceinte du Processus fut abordée la collaboration dans le cadre de la lutte contre le phénomène terroriste islamiste. Pour autant, l’approche euro-méditerranéenne des questions des risques et menaces en Méditerranée n’est pas que sécuritaire. Elle s’inscrit bien en amont en faisant la promotion des droits de l’homme et de l’instauration d’un État de droit, en visant le développement économique mais aussi le dialogue entre les religions pour la compréhension réciproque. Dans ce sens, le développement du partenariat est en soi une réponse au terrorisme. Il œuvre très concrètement sur le terrain. Certains des attentats islamistes sont le fait de groupuscules internationaux sous l’autorité directe d’Al-Qaïda, mais d’autres, comme ceux de Casablanca, ont été organisés depuis des bidonvilles par des groupes ayant une implantation locale. Lutter contre le terrorisme passe certes avant tout par le travail des services de renseignement, de police et de justice. Mais il faut aussi lutter contre l’idéologie islamiste et répondre aux frustrations de tous ordres qui favorisent le recrutement d’individus par les réseaux islamistes. Collaborer avec les pays du Sud contre le terrorisme ne doit pas non plus signifier un blanc seing pour les gouvernements du Sud. En fermant leur jeu politique, ils n’ont autorisé que l’expression d’une contestation politique au travers de la religion devenue seul vecteur de la contestation sociale.

Paris a entendu l’appel appuyé des gouvernements du Sud pour une présence européenne renforcée lorsque que furent présentées les nouvelles ambitions américaines au Proche-Orient. Le gouvernement français s’est donc fait le relais des inquiétudes des gouvernements à deux reprises en avril 2003 puis fin octobre 2003 lors de la réunion du groupe des 5+5, les cinq pays méditerranéens de l’Europe et les pays composant l’Union du Maghreb arabe. Les visites du président Chirac en Algérie puis au Maroc ont répondu à des attentes formulées par leurs opinions publiques. L’écoute dont fait preuve la France envers les pays du Sud s’explique certes par une proximité géographique, une connaissance intime héritée de l’histoire et la force des liens de tous ordres entre les deux rives. Paris a également une vision politique du bassin méditerranéen qui s’articule autour de trois thèmes. Le gouvernement a la conviction que la Méditerranée est une zone stratégique. Il ne fait pas de doute que la France joue un rôle moteur dans cette zone qui doit promouvoir la relance du Partenariat.

Sur les scènes européenne et internationale, la diplomatie française démontre sa cohérence. Au-delà de la position de principe adoptée à l’ONU durant l’hiver 2002-2003, le refus de la France de se joindre à la guerre américano-anglaise en Irak s’expliquait par le rejet des ambitions géopolitiques de la Maison blanche. Redessiner le Moyen-Orient rentre en effet en contradiction avec les buts poursuivis par l’exercice diplomatique européen. Au-delà du débat sur le respect de la légalité internationale et de l’importance d’une action multilatérale, deux visions opposées du Moyen-Orient se sont affrontées.

Pour Washington, la Méditerranée est également un espace stratégique, mais l’Amérique n’a pas d’intérêt particulier à ce qu’elle soit stabilisée comme les Européens le souhaiteraient. La sécurité en mer importe avant tout puisqu’en Méditerranée transite le tiers du pétrole mondial. Cette mer fermée permet également l’acheminement des forces aéronavales américaines vers le Proche-Orient, le Golfe, le Caucase et l’Asie mineure, espaces où cherche à s’implanter la présence américaine au plus près de la Russie et de la Chine. Enfin, sur les rives de la Méditerranée se situe l’État d’Israël dont les Etats-Unis garantissent traditionnellement l’existence.

Les événements du 11 septembre, ont fait prendre conscience aux Américains des effets pervers du statu quo régional qu’ils avaient jusque là encouragé. A l’inverse de l’Union européenne, l’administration Clinton soutenait les gouvernements amis dans la gestion autoritaire de leurs désordres intérieurs. A Washington, les attentats n’ont pas été analysés comme pouvant être la conséquence d’une politique étrangère essayant en vain d’équilibrer deux alliances paradoxales avec d’un côté Israël et de l’autre l’Arabie Saoudite. Le 11 septembre a permis aux nationalistes de l’équipe Bush ainsi qu’aux néo-conservateurs de reprendre l’ascendant sur le président Bush et d’imposer leur agenda au Moyen-Orient.

Paris, Berlin et Bruxelles n’ont pas été convaincus par le discours américain sur un Irak démocratique, premier élément d’un jeu de domino à la dimension du monde arabe. Les trois capitales doutaient, en effet, de l’efficacité et de la constance de l’engagement américain nécessaire à la reconstruction de l’Irak. L’ampleur de la tâche dépasse en effet les capacités d’une nation fût-elle la première puissance du monde. De fait, les intentions américaines allaient à l’encontre de la philosophie de Barcelone. Soutenus par la Grande Bretagne et l’Espagne (pays méditerranéen s’il en est), les choix américains mettaient directement en danger la sécurité de l’Europe qui a besoin que son Sud se développe dans un environnement pacifié. Qui plus est, la guerre en Irak n’apportait pas de réponse concrète à la lutte contre le réseau Al-Qaïda. Elle risquait au contraire de faire de l’Irak une nouvelle terre de Djihad.

Sur le dossier irakien convergeaient différents intérêts américains. La guerre en Irak fut un vecteur d’affirmation au monde de la puissance militaire américaine. Contrôler stratégiquement le sous-sol irakien permettait de desserrer l’étau de l’alliance américano-saoudienne mais s’inscrivait également dans la stratégie américaine qui vise à s’assurer le contrôle des approvisionnements nécessaires à l’économie américaine dans un contexte de croissance de la demande mondiale pour les produits énergétiques non renouvelables. L’Amérique cherche à s’assurer la maîtrise des flux d’énergie face aux demandes croissantes de l’Inde et de la Chine.

L’intervention en Irak fut aussi présentée comme une seconde phase dans la guerre contre le terrorisme après l’Afghanistan. Les Etats-Unis souhaitent redonner à leur territoire le statut de sanctuaire pour qu’il soit de nouveau à l’abri du risque terroriste. Il s’agit de s’attaquer directement, non pas à une menace terroriste transnationale, mais aux États proliférant de "l’Axe du mal" qui soutiendraient le terrorisme.

De fait, la "Quatrième Guerre Mondiale contre le terrorisme", comme la guerre que mènent les Américains contre la drogue depuis des décennies en Amérique latine, justifie leur présence de par le monde. Dépeindre un monde instable, dangereux et dépendant des Américains dans le rôle des Gendarmes de la planète sert l’affirmation de l’Amérique face aux puissances émergentes et aux Européens. Cela permet d’implanter un nombre toujours accru de bases au plus près de la Russie, de l’Inde et de la Chine. Prosaïquement, un environnement chaotique promeut les intérêts du complexe militaro-industriel américain auprès des marchés américains et internationaux. L’Arabie Saoudite et les pays du Golfe depuis la guerre de 1991 sont les premiers clients des industries d’armement américaines. Encore plus simplement, la reconstruction de l’Irak ouvrait de nouveaux marchés pour les sociétés américaines qui avaient soutenu la campagne du candidat Bush.

Pensé et préparé par les néo-conservateurs, le discours voulant libérer le peuple irakien d’une dictature infâme pour instaurer les droits de l’homme et la démocratie a servi à vendre la guerre auprès des opinions publiques internationales. L’argument moral et humanitaire fut entendu. Installer spontanément la démocratie en Irak, n’était probablement pas leur objectif. En revanche, leur objectif primordial était de renforcer la position dominante de l’État d’Israël dans son environnement immédiat. Changer le régime levait la menace d’une guerre conventionnelle pour Tel-Aviv depuis l’Irak. Le laps de temps nécessaire à la reconstruction de l’Irak offrait aussi une fenêtre d’opportunité moins pour négocier avec les Palestiniens que pour faire avancer l’idée d’un Grand Israël. Si d’aventure l’Irak et la région plongeaient dans une instabilité chronique ou bien devenait une terre de Djihad pour la nébuleuse d’Al-Qaïda, le contexte appuierait le discours israélien sur la globalité de la menace terroriste. Il servirait à justifier la politique du tout sécuritaire et provoquerait vraisemblablement une nouvelle escalade de la violence.

De fait, l’équipe Bush ne partage pas la vision européenne d’une paix juste au Proche-Orient. Le discours de modération de Colin Powell est à l’usage des opinions européennes et arabes. L’administration soutient la politique du Likoud, récuse la feuille de route, ignore les accords de Genève, élabore des sanctions envers la Syrie et se pose en faux face à la diplomatie européenne vis-à-vis du nucléaire iranien. Pour diverses raisons, il existe actuellement un véritable parallèle entre les politiques régionales israéliennes et américaines.

Le Partenariat euro-méditerranéen est aujourd’hui à la croisée des chemins face à la politique américaine et sa capacité à obliger nombre de pays européens à s’aligner sur ses choix. Fort du sentiment qu’Européens et pays arabes partagent un destin commun, le gouvernement français adopte une démarche volontariste. Il souhaite reprendre l’initiative en Méditerranée en donnant une nouvelle cohérence au Processus. Sur sa demande, Romano Prodi a d’ailleurs inclus les pays méditerranéens dans sa communication sur l’Europe et son voisinage parue le 11 mars 2003. Dans la mesure où l’Europe ne peut s’agrandir indéfiniment, il s’agirait de proposer aux pays tiers un partage de l’acquis communautaire (moins la liberté de circulation des personnes) les institutions mises à part. Il s’agirait de promouvoir la liberté de circulation des biens, des idées et des valeurs dans l’ensemble euro-méditerranéen ouvert à l’Irak. Dans son discours du 12 avril 2003, Dominique de Villepin annonçait de nouvelles propositions concrètes: la création d’une Banque euro-méditerranéenne, une Fondation de la culture et une Assemblée parlementaire. Paris plaidera la cause d’un véritable engagement de l’Europe en Méditerranée, sur le dossier du Proche-Orient et sur la sortie de crise en Irak.

La sécurité de l’Europe est fonction de l’évolution de la situation dans les pays arabes. Depuis plus de vingt ans, la France souffre du terrorisme: contre-choc des conflits. Qu'il s'agisse de la guerre au Liban, de l’Iran et de l’Irak, de la Libye ou encore de la guerre civile en Algérie. Les écarts démographiques et de développement posent le problème de l’immigration. Les conflits larvés créent un climat délétère favorable aux activités criminelles. La France possède les atouts nécessaires pour instaurer une nouvelle dynamique en Méditerranée. Dans le contexte actuel, il y va de la sécurité des citoyens français et plus largement de celle des Européens.

 Bénédicte Suzan © Toulon le 22 novembre 2003.

(*) Chargée de recherche à la Fondation Méditerranéenne d'Etudes Stratégiques

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