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Misère diplomatique

Misère diplomatique

Cet article a été publié dans Le Figaro en date du 2 décembre 2003 à la rubrique "Débats et Opinions". Le mouvement de grève des agents du Quai d'Orsay constitue un fait sans précédent dans les annales diplomatiques françaises. Nous le reproduisons ici avec la permission de son auteur, Bruno Delamotte (*), spécialiste en géostratégie qui analyse cette "misère diplomatique". Paris le 3 décembre 2003. Ó Bruno Delamotte & Le Figaro.

La misère de notre politique étrangère est tout sauf une maladie diplomatique. Au contraire, elle pourrait bien être incurable. Et ce mal qui frappe la France menace notre stature internationale. La grève de nos diplomates, hier, qui a vu pour la première fois des ambassades fermer et des ambassadeurs ou directeurs d'administration centrale se joindre au mouvement, est la preuve que le malaise est bien plus profond que le simple conflit salarial.

Tout d'abord, la misère qui frappe notre politique étrangère n'est pas celle de nos diplomates: ils sont parmi les mieux payés au monde. Un départ "en poste", consulat ou ambassade, au travers d'un système d'"indemnité de résidence" permet, dans les cas les plus avantageux, de multiplier un salaire par un facteur cinq. Certes, c'est fonction du risque, de l'éloignement, de l'histoire, etc. Mais force est de constater que c'est très loin des pratiques traditionnelles des grands groupes présents à l'export. Sans compter que nos diplomates bénéficient d'une fiscalité pour le moins avantageuse puisqu'une part non négligeable des rémunérations n'est pas soumise à l'impôt sur le revenu et que les allocations familiales – calculées sur la rémunération – sont bien plus importantes : un enfant peut "rapporter" 1 000 € par mois.

Ce n'est pas pour autant une "simple" grève de nantis: les rémunérations très élevées que connaissent les diplomates en poste n'ont d'égal que la faiblesse des salaires perçus par les mêmes fonctionnaires lorsqu'ils sont en poste au Département (comprenez au ministère). Un système de primes dites "de centrale" est envisagé mais il demeure profondément déséquilibré au profit du sommet de la hiérarchie et ne fera sans doute qu'accroître les inégalités. Situation difficilement supportable dans un ministère qui ressemble de plus en plus à l'armée mexicaine tant l'effectif de l'encadrement, de la "conception", est élevé au regard des corps dits d'exécution.

Même si la réduction annoncée de ces "indemnités de résidence" et autres "primes de centrale" est sans doute la goutte d'eau qui fait déborder le vase de la contestation, les racines du mal sont bien plus profondes que cela. C'est une crise de confiance liée tant à une réforme désormais engagée depuis près de dix ans et dont les agents ne voient pas l'issue qu'à d'incessantes rumeurs sur les projets de réorganisation. Sans parler des dotations de fonctionnement qui ne cessent de se réduire, provoquant un mécontentement croissant de la part de fonctionnaires qui ont l'impression de ne pas avoir les moyens d'accomplir leur mission, d'être dans l'incapacité de transformer en acte les paroles d'un ministre présent sur tous les fronts.

La carte diplomatique et consulaire française est la plus dense au monde, derrière celle des Américains: la belle affaire ! Il serait bon de savoir le nombre de postes, survivances d'un passé révolu qui voulait que nos communautés expatriées soient à moins d'une journée de cheval du consul et de son équipe. C'était bon au XIXème siècle. Aujourd'hui que la planète est bornée, et que la mondialisation avance – sans parler de la construction européenne –, que penser des ouvertures de postes, sans que le fond même de la carte ne soit remis en cause. A l'heure de la citoyenneté européenne, a-t-on besoin d'un tel réseau consulaire en Europe ?

Il y a aussi la multiplication des ambassades du fait des postes multilatéraux qui sont venus se surajouter aux postes bilatéraux. Ainsi, à Vienne, on compte trois ambassades, donc trois "excellences", trois chancelleries et trois équipes de fonctionnaires ! On pourrait aussi s'interroger sur la portée réelle de ces représentations auprès de l'Unesco (à Paris), du Conseil de l'Europe (à Strasbourg) ou de la FAO, à Rome, distincte de celle auprès des autorités italiennes. Et que dire de ces ex-ambassadeurs, et autres fonctionnaires ambassadeurisables, qui sont hébergés au-dessus du centre de Conférences internationales de l'avenue Kléber dans l'attente d'une affectation ? Ils sont le plus souvent "chargés de mission" et consacrent le plus clair de leur énergie au suivi des travaux préparatoires de telle ou telle rencontre internationale forcément stratégique... Ce n'est pas leur utilité qui est mise en cause mais bel et bien les moyens qui leur sont dévolus au moment où la sortie de la guerre froide provoque l'apparition de nouveaux besoins, de nouvelles exigences. Et où la démocratisation du transport aérien et l'explosion des nouvelles technologies font que les communications sont toujours plus faciles.

Hors de l'Union européenne, ou plutôt de l'OCDE pour être plus juste, la situation est différente: la densité des postes est moins élevée mais nombre d'implantations ne se justifient plus, voire n'ont jamais été justifiées. C'est le cas en Afrique australe ou en Amérique centrale où l'on pourrait créer des postes régionaux avec un ambassadeur accrédité dans plusieurs pays. Un tel choix permettrait aussi de mettre un terme au sous-effectif chronique qui fait que de plus en plus souvent la présence d'un poste diplomatique ou consulaire suscite plus de frustration que de satisfaction. En effet, alors que le nombre de postes ne cesse de croître, les effectifs ont été réduits de près de 3 000 personnes au cours de la décennie écoulée.

Alors que la disette budgétaire menace, un autre chantier, livré à la réflexion depuis longtemps, mériterait d'être tranché: celui des gardes d'ambassade ! Près de 600 fonctionnaires (policiers et gendarmes), dont le coût unitaire annuel avoisine les 100 000 €. S'il est compréhensible, pour ne pas dire souhaitable, que nos diplomates soient protégés par des spécialistes aguerris en Afghanistan, en Irak, au Zimbabwe ou en Colombie, ce n'est pas le cas partout. Est-il bien utile de conserver trois gendarmes expatriés dans une ambassade européenne où ils pourraient aisément être remplacés par des vigiles locaux pour un coût bien moindre ? Les fonds ainsi économisés pourraient éviter, par exemple, que tel véhicule blindé indispensable dans une ambassade d'Asie du Sud ne dorme dans un parking du ministère à Paris faute de moyens pour payer aux armées son convoyage aérien. Ils pourraient permettre aussi que les services concernés par l'aide aux Français résidant à l'étranger soient dotés, en ces temps de violence politique, de budgets permettant une action structurée et non le saupoudrage actuel qui est tout sauf efficace (0,5 € de budget par expatrié).

Les agents des Affaires étrangères sont conscients qu'une modernisation de leur ministère est inévitable. Ce n'est pas pour s'y opposer qu'ils font grève mais plutôt pour qu'une fois pour toutes l'administration tranche dans le vif, prenne les décisions qui s'imposent et non continue à aller de replâtrages en réformettes qui ne font que rendre plus difficile le fonctionnement quotidien d'une administration qui est l'image de la France sur la scène internationale.

Bruno Delamotte dirige le cabinet BD-Consultants spécialisé en intelligence économique et en géostratégie œuvrant au profit des principaux groupes français. Spécialiste des questions de défense, il vient de publier avec Bernard Brigouleix un livre de référence: "Le grand Bazar: pendant la croisade, les affaires continuent" aux Editions Michalon (mars 2003).

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