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Je suis pro-européen parce que je suis géorgien

 

Je suis pro-européen parce que je suis géorgien

 

"Je ne suis pas pro-américain, je ne suis pas pro-russe, je suis géorgien. Je suis donc pro-européen parce que je suis géorgien." Extrait de l'entretien accordé à notre confrère Xavier Lambrechts, Rédacteur en Chef à TV5 par Mikhaïl Saakachvili, président de la République de Géorgie au cours de sa première visite officielle en France. Source: TV5. Paris, le 9 mars 2004. (Photos E/S)

 

 

Xavier Lambrechts, Rédacteur en Chef à TV5

 

Xavier Lambrechts: Bonsoir. Bienvenue à tous. Un "invité TV5" exceptionnel aujourd'hui: le président géorgien Mikhaïl Saakachvili.

 

Mikhaïl Saakachvili: Bonsoir.

 

Xavier Lambrechts: Monsieur le président, merci d'avoir accepté notre invitation. Alors vous êtes au pouvoir depuis le 25 janvier 2004. La Géorgie a connu une "révolution des roses", comme on l'a appelée en novembre 2003. L'ancien président Chevardnadzé a démissionné sans violence. Début janvier, plus de 95% des Géorgiens vous ont élu président de la République. Vous êtes très jeune. Vous avez 36 ans. Je vous remercie de nous accorder cet interview en français, une langue que vous connaissez bien parce que vous avez fait une partie de vos études à Strasbourg.

 

Mikhaïl Saakachvili: C'est vrai. J'ai fait des études à Strasbourg pendant deux semestres seulement.

 

Xavier Lambrechts: Votre maman déjà parlait le français ?

 

 

Mikhaïl Saakachvili: Mais bien sûr. J'ai étudié le français, chez nous, comme beaucoup de Géorgiens, à une époque où je n'avais aucun espoir de visiter la France ou même de rencontrer quelqu'un qui parlait français. Ma femme est professeur de français. Ma mère parle français.

 

Xavier Lambrechts: Aujourd'hui vous visitez la France en tant que président de la République de Géorgie. Alors, quel est l'objectif de cette visite en France ? J'imagine qu'il vise à renforcer les relations politiques et économiques avec la France ?

 

Mikhaïl Saakachvili: Je voudrais d'abord rappeler qu'il y a beaucoup de liens qui unissent nos deux pays. En premier lieu, il y a des liens historiques, des liens culturels et des liens sentimentaux entre la France et la Géorgie.

 

 

Ces liens historiques remontent au 12 ème siècle ! Mais c'est bien sûr au 20ème siècle qu'ils ont été les plus forts, lorsque le gouvernement géorgien en exil s'est installé ici en France, à Leuville, près de Paris. J'ai visité ces lieux aujourd'hui. Mais surtout, c'est notre intégration européenne qui a été le principal sujet de notre conversation avec le président Chirac, parce que c'est là que nous avons besoin du soutien de la France. Nous souhaitons nous rapprocher de l'Union européenne et de l'OTAN.

 

 

Xavier Lambrechts: Monsieur le président, vous parlez d'intégration européenne, ce qui veut dire qu'un des objectifs de la politique étrangère de votre pays, la Géorgie, c'est de devenir un jour membre à part entière de l'Union européenne ?

 

Mikhaïl Saakachvili: Les Géorgiens sont bien sûr européens. Mais nous ne sommes pas simplement des Européens, nous sommes des Européens pleins d'enthousiasme d'être européens. Il s'agit donc pour nous d'un objectif stratégique.

 

 

Il nous faudra accomplir beaucoup d'efforts pour y parvenir, nous en sommes conscients. Mais si nous comparons, par exemple, le niveau de développement de la Géorgie aujourd'hui, c'est le même que celui de la Bulgarie d'il y a trois ans ! La Bulgarie et la Roumanie devraient dans trois ans intégrer l'Union européenne, alors, pourquoi pas la Géorgie ?

 

 

Xavier Lambrechts: Pensez-vous au cours de votre mandat, monsieur le président, poser la question et entamer des négociations en ce sens ?

 

Mikhaïl Saakachvili: J'en suis sûr et certain. Ce sera une de mes tâches principales, l'une des plus importantes que je me suis fixées. C'est un devoir historique pour tous les Géorgiens, c'est l'esprit européen qui est là !

 

Notre révolution pacifique a vraiment montré que le comportement des Géorgiens était profondément européen, avec des valeurs européennes, avec des objectifs européens. Il nous faut donc institutionnaliser cela.

 

 

Mais il y a plus encore. Nous avons encore vraiment d'autres tâches qui concernent le Caucase du Sud dont la Géorgie est au centre. Qu'il s'agisse de nos rapports avec la Russie. Là encore, nous avons besoin de l'assistance de la France. Comme vous le voyez, il y a "du pain sur la planche"…

 

Xavier Lambrechts: Avant de pouvoir intégrer un jour l'Union européenne, vous avez déjà entamé un combat contre la corruption dans votre pays. Quels sont vos objectifs en cette matière ?

 

Mikhaïl Saakachvili: Nous avons engagé le combat très sérieusement avec la corruption. Nous n'avons pas seulement arrêté des ministres, des ex-ministres ou des hauts fonctionnaires. Mais nous sommes en train de changer le système qui est entièrement corrompu.

 

 

Mais ce n'est pas seulement cela. Nous avons commencé à combattre les groupes criminels organisés et là, c'est beaucoup plus compliqué, parce que ces groupes mafieux ont beaucoup plus d'influence que des ministres. Ils sont moins publics, donc c'est plus difficile à expliquer aux gens pourquoi nous faisons ce que nous faisons. Je peux déjà vous dire que le taux de criminalité a baissé considérablement chez nous. Le climat est beaucoup moins corrompu.

 

Bien sûr, ce n'est pas idéal, mais c'est un bon commencement pour attirer les investissements, pour changer l'économie, pour améliorer le niveau de vie. Tout cela est très important.

 

 

Xavier Lambrechts: Vous parlez, monsieur le président, de groupes mafieux... On sait que la Géorgie aujourd'hui est fragilisée aujourd'hui par une division. Il y a des régions de la Géorgie qui ne répondent plus au pouvoir central. Comment jugez-vous cette situation ? Votre objectif est-il de revenir à une Géorgie "Une et indivisible" ?

 

Mikhaïl Saakachvili: Oui, bien sûr.

 

D'abord, principalement, c'est la région d'Abkhazie qui a fait sécession. Ceci étant le résultat d'une guerre entre la Géorgie et la Russie, il y a 12 ans. Il s'agit d'un problème très compliqué.

 

 

Pour pouvoir résoudre ces problèmes, je dirais qu'il faut dans un premier temps développer notre pays, en améliorant son économie, en augmentant le niveau de vie de sa population et en l'intégrant dans les institutions internationales. Après cela, nous pourrons travailler avec les Russes, parce que les rapports avec les Russes sont très importants pour résoudre ce problème de l'Abkhazie. L'Abkhazie a été la riviera de l'ex-URSS. C'est une région très riche pour des gens très riches, avec d'un côté la mer, de l'autre la montagne et les sports d'hiver. C'est une très belle région qui est à l'image de la Géorgie, qui a aussi sa façade maritime et ses montagnes, et tout ce potentiel touristique est à développer.

 

Xavier Lambrechts: La Géorgie jusqu'en 1991 faisait partie de l'ex-URSS. Quelles sont aujourd'hui justement vos relations avec la Russie de Vladimir Poutine ?

 

Mikhaïl Saakachvili: J'ai rencontré Vladimir Poutine il y a un mois à Moscou. Il m'a beaucoup impressionné. C'est quelqu'un d'assez intelligent. Bien sûr, il y a beaucoup de problèmes en Russie, il y a beaucoup de problèmes dans nos rapports avec la Russie, notamment les bases russes qui sont encore en Géorgie.

 

Xavier Lambrechts: Combien y a-t-il encore de bases russes en Géorgie ?  Deux, trois ?

 

Mikhaïl Saakachvili: Il y a encore deux bases qui sont la source de problèmes d'instabilité, d'insécurité, donc, il faut absolument nous débarrasser de ces bases.

 

Xavier Lambrechts: Vous demandez donc officiellement le départ de l'Armée russe ?

 

Mikhaïl Saakachvili: Bien sûr ! La Russie a même signé un accord à Istanbul il y a quatre ans au terme duquel elle s'engageait dans un délai de trois ans à quitter le territoire géorgien. Donc, juridiquement, c'est déjà fait, mais il reste à faire respecter ces accords, et là, c'est un peu difficile. Mais nous allons commencer à changer nos rapports avec Monsieur Poutine, je suis donc plein d'optimisme.

 

 

Xavier Lambrechts: Monsieur le président, la Géorgie est voisine de la Tchétchénie. Que répondez-vous à la Russie qui accuse souvent, régulièrement, la Géorgie de servir de "base arrière" aux combattants tchétchènes ?

 

Mikhaïl Saakachvili: C'est surtout une sorte d'excuse pour les militaires russes, parce que j'ai offert à monsieur Poutine d'effectuer des patrouilles conjointes, composées de soldats russes et de soldats géorgiens sur cette frontière.

 

Mais ils ne sont pas très enthousiastes sur ces sujets-là ! Pourquoi ?

 

 

Parce que les Tchétchènes opèrent en fait sur le territoire russe. Et aussi parce que certains militaires russes sont également assez corrompus pour traiter avec les Tchétchènes et leur vendre des armes !

 

Xavier Lambrechts: Beaucoup de gens dans la région ont intérêt à ce que la guerre continue ?

 

Mikhaïl Saakachvili: C'est tout à fait cela. Mais ils ont aussi besoin d'une bonne excuse pour expliquer pourquoi ils n'arrivent pas à en finir avec ce genre de rebelles.

 

 

Les problèmes terroristes sont des problèmes très graves, c'est vrai. Donc, c'est très facile d'accuser la Géorgie, mais maintenant, nous sommes très ouverts. Nous disons: "si vous voulez faire quelque chose, nous pouvons le faire ensemble, nous pouvons échanger l'information. Nous pouvons inviter toutes les organisations internationales pour faire des enquêtes ; nous pouvons faire des patrouilles conjointes". Le moins que l'on puisse dire est que les Russes sont peu enthousiastes sur ces sujets !

 

 

Xavier Lambrechts: Monsieur le président, en parlant de la sécurité de votre pays, la Géorgie, est-ce que vous pensez que cette sécurité passera, un jour ou l'autre, par une intégration de la Géorgie à l'OTAN ?

 

Mikhaïl Saakachvili: Oui, nous sommes en pourparler pour intégrer l'OTAN. Nous avons fait des démarches en ce sens. Il s'agit, là encore, d'un objectif stratégique. Nous avons encore besoin d'améliorer nos forces militaires. Nous avons maintenant une direction civile. Tous les responsables de notre gouvernement, y compris du ministère de la défense, ont reçu une éducation occidentale, européenne ou américaine. Ce sont des gens modernes, y compris dans ce domaine de la défense où les Américains et les Européens nous aident à entraîner nos soldats et nos officiers. C'est très important.

 

Xavier Lambrechts: La Russie, mais aussi les Etats-Unis, les Etats-Unis surtout, ont-ils tout fait pour que la révolution de novembre se passe dans les meilleures conditions et sans violence ?

 

Quelles sont aujourd'hui vos relations avec les Etats-Unis ? On vous présente parfois comme l'homme des Américains !

 

Mikhaïl Saakachvili: Bien sûr que ce n'est pas vrai. Certes, les Américains ont beaucoup fait pour aider la Géorgie, mais je ne suis pas pro-américain, je ne suis pas pro-russe, je suis géorgien. Je suis donc pro-européen pace que je suis géorgien.

 

 

Je le redis ici. Ma tâche la plus importante c'est de réussir notre intégration à l'Europe. C'est l'Europe qui est très importante. J'ai bien évidemment parlé de tout cela avec M. Bush et il le comprend. Nous avons beaucoup de reconnaissance pour l'Amérique, pour l'assistance qu'elle nous porte, aussi bien en matière de sécurité que d'aide financière, mais nous sommes des Européens. Nous avons un futur européen. Et c'est cela qui compte pour notre peuple !

 

 

Xavier Lambrechts: Une dernière question: la Géorgie, votre pays, occupe monsieur le président une place stratégique dans le Caucase du Sud. Pensez-vous qu'il s'agisse d'une chance pour votre pays ou plutôt d'une malédiction ?

 

Mikhaïl Saakachvili: Les deux ! Cela dépend comment on utilise cela. Je crois qu'avec un gouvernement compétent, les Géorgiens, qui ont le sens du devoir, saisissent toute l'importance de ce moment historique. La Géorgie peut vraiment avoir beaucoup de succès dans cette situation d'importance géopolitique. Mais la Géorgie, ce n'est pas seulement la Géographie.

 

La Géorgie peut espérer devenir un modèle pour tous les pays de la région. Qu'il s'agisse de démocratisation, de société civile, de liberté des medias ou d'élections libres !

 

 

C'est cela en réalité qui change les choses, ce n'est pas seulement les bases militaires, les oléoducs, les gazoducs. C'est aussi la façon de gouverner, de gérer l'économie, d'être à l'écoute d'un peuple, c'est cette approche qui compte. C'est pour toutes ces raisons que, je l’espère,  la Géorgie pourrait servir de modèle pour beaucoup d'autres pays.

 

C'est sûr, il nous reste encore une longue route à parcourir. Mais c'est cela que nous avons déjà réussi. A montrer aux autres pays qu'il était possible de changer pacifiquement le pouvoir, en assurant une succession normale et démocratique. Maintenant que nous avons un système démocratique, il faut  développer le pays.

 

 

Xavier Lambrechts: Merci, monsieur le président d'avoir été notre invité. Merci beaucoup d'avoir été l'invité de TV5.

 

 

Mikhaïl Saakachvili: C'est moi qui vous remercie; Vous savez, je suis un téléspectateur fidèle de TV5 !

 

Xavier Lambrechts: Merci encore.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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