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Bouteflika : mes trois priorités pour l'Algérie

Bouteflika : mes trois priorités pour l'Algérie

Deux semaines avant le déroulement du scrutin présidentiel en Algérie, le président Abdelaziz Bouteflika, candidat à sa propre succession après un premier mandat de cinq ans a accordé le 27 mars 2004 un long entretien exclusif à Christian Malar, rédacteur-en-chef  et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Un extrait de celui-ci a été diffusé sur France 3 le jour même, précédé d'un reportage donnant la parole à ses opposants. Rappelons que cinq autres candidats sont en lice, dont l'ancien premier ministre, Ali Benflis, chef du F.L.N., l'ancien parti unique. Selon un sondage réalisé du 2 au 7 mars par l'institut Immar auprès de 1 392 Algériens, 55 % des électeurs comptent voter pour Abdelaziz Bouteflika. La campagne bat alors son plein, et certains vont jusqu'à parier qu'il pourrait bien y avoir un deuxième tour. Ces élections qui se dérouleront le 8 avril 2004 se feront sous la surveillance des instances internationales. Alger, le 27 mars 2004. Courtoisie Christian Malar ©

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Christian Malar: Merci Monsieur le président de nous accorder cet entretien. Votre mandat arrive bientôt à son terme. Le moins que l'on puisse dire est que la campagne présidentielle mobilise beaucoup de monde, vos partisans comme vos adversaires. Quel est le bilan que vous dressez après ces cinq années. Quelles seront vos priorités pour l'Algérie, au cas où vous seriez réélu pour un nouveau mandat par le peuple algérien. Beaucoup de questions à la fois qui concernent la politique intérieure mais aussi la place de l'Algérie dans le monde et votre sentiment sur la situation au Proche et au Moyen-Orient. Commençons si vous le voulez bien par grandes vos priorités pour ce deuxième quinquennat où vous briguez la magistrature suprême.

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Abdelaziz Bouteflika: Je voudrais rappeler que je me suis battu sur trois idées.

  • la concorde civile

  • la place de l'Algérie dans le monde et

  • la relance économique et sociale

 Pour ce qui est de la concorde civile, il est tout à fait clair que les résultats sont là, tangibles, probants, on peut les palper.

  • La sécurité est revenue: pas à 100%. Il y a des résidus. Mais dans ces résidus, il faut ajouter qu'il y a certainement plus de 50% de délinquance, de trafics, de marché noir et de drogue.

Pour ce qui est de la paix, je pense aujourd'hui qu'il est possible de voyager de Tebessa à Marnia et d'Alger à Tamanrasset, sans courir le moindre  risque, sauf pour ceux qui sortent des sentiers particuliers et je fais allusion à nos amis les touristes qui ont "pris la tangente" l'été dernier et pour lesquels il a fallu trouver une solution expéditive, mais qui s'est bien terminée, fort heureusement pour tout le monde.

Je crois pouvoir dire que le peuple algérien en optant pour la paix savait qu'il n'y avait pas de solution de rechange à la paix. La paix a permis à l'Algérie de revenir sur la scène internationale. D'abord, il y avait des media qui étaient complètement déchaînés contre nous et qui donnaient une image traumatisante de l'Algérie, si bien que quelques fois, en tant qu'Algérien, j'aimerais vous faire partager mon sentiment. J'avais l'impression d'appartenir à un peuple de lépreux. Nous étions rejetés par les uns et par les autres. Surtout les frères et les amis. Et je vous remercie d'avoir gardé le contact dans les moments les plus difficiles.

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Pour ce qui est de la relance économique, pendant que j'essayais de replacer l'Algérie de Washington à Moscou, de Pékin à Johannesbourg et à Tokyo, à Caracas et ailleurs, avec l'Union européenne, l'O.M.C., les Algériens disaient ou me reprochaient de voyager beaucoup !

Ces derniers mois, je les ai consacrés à faire des visites de chantiers et les Algériens ont la possibilité de voir qu'il n'y a pas de village reculé qui n'ait bénéficié de l'apport du gaz naturel ou de l'eau potable, ou d'un lycée ou d'un dispensaire ou d'un hôpital. J'ai eu le privilège d'assister à la construction de la première école primaire à Tamanrasset. J'ai eu le privilège - et quel honneur pour moi - d'avoir posé la première pierre de l'Université de Tamanrasset.

Je crois pouvoir dire que les Algériens ont eu ainsi l'opportunité de découvrir à travers mes pérégrinations à l'intérieur du pays qu'en fin de compte, on ne s'occupait pas que de l'extérieur. Qu'à l'intérieur, un effort était fait, un effort considérable qui a fait que les parties les plus reculées du pays n'ont pas été oubliées, parce que dans les années 70, nous avons fait une politique d'équilibre régional qui a surtout profité aux chefs lieux des villes. Cette fois-ci, nous sommes allés vers les ruraux et je crois que l'Algérie toute entière a pu témoigner du fait que le pays n'a pas stagné pendant ces cinq ans.

Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3 s'entretient avec le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Christian Malar: Mais les Algériens vous disent aussi: "vous avez commencé, continuez à parachever concorde civile et État de droit".

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Abdelaziz Bouteflika: Je n'ai pas de politique de rechange, je dois dire. Dans la phase actuelle, je suis obligé de faire des efforts supplémentaires pour consolider les acquis de la paix.

Je n'ai rien à vous cacher.

  • Je veux que que la concorde civile devienne une réconciliation nationale. Il faut que les Algériens acceptent l'idée qu'ils n'ont pas de pays de rechange et que, par voie de conséquence, l'Algérie appartient à tous les Algériens, aussi bien les laïcs que les islamistes.

L'Algérie n'est pas le pays des terroristes. Nous devons éradiquer le terrorisme. Nous devons éradiquer la violence.

Par contre, l'approfondissement du dialogue démocratique doit se faire à partir des idées de chacun et nous abordons les idées de chacun sans préjugé et sans à priori.

  • Il faut qu'il y ait la force de l'argument et pas l'argument de la force.

Christian Malar: Donc, quelque part, vous tendez la main aux opposants ?

Abdelaziz Bouteflika: Je suis un réconciliateur. Vous avez pu constater durant ma campagne que je n'ai jamais dit un mot déplacé vis à vis de mes adversaires et de mes concurrents. Je considère que qui ne sait pas perdre ne mérite pas de gagner. C'est une bataille démocratique. Je crois que sur un certain nombre de choses, je n'entends pas faire de concessions. Je continuerai à suivre le même chemin. Si les Algériens nous font confiance, je continuerai à faire le même chemin avec eux. S'ils ne me font pas confiance, s'ils choisissent l'aventure ou que sais-je, la roulette russe, c'est leur affaire...

Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3 s'entretient avec le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Christian Malar: Vous avez vous même souhaité la présence de scrutateurs, d'observateurs de l'Union européenne, de la Ligue arabe, de l'Organisation de l'Unité africaine pour ce scrutin présidentiel. cela signifie t-il que vous dîtes à l'ensemble du monde qui aurait mis en doute la tenue de ces élections dans de bonnes conditions: "nous voulons la crédibilité et la transparence". C'est cela le message que vous envoyez ?

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Abdelaziz Bouteflika: Cher ami, je voudrais vous dire une chose. En arrivant en 1999, ce n'est un secret pour personne - et encore moins pour un spécialiste de l'Algérie comme vous - on me disait que les élections au niveau de l'Assemblée avaient été truquées. Et il y a des rapports effectivement de plusieurs partis à ce sujet. J'ai essayé de calmer le jeu.

  • J'ai pris comme point doctrinal la nécessité de rétablir la confiance à travers des élections transparentes et claires. Je l'ai fait au niveau des communales. Je l'ai fait au niveau des élections de villages. Je l'ai fait au niveau de l'Assemblée Nationale Populaire.

Je voudrais regretter que la participation n'ait pas été convaincante, comme cela arrive chez vous quelque fois, si bien que l'on constate le pourcentage d'augmentation, mais je crois que ce problème de la participation des populations au vote se pose de façon générale à travers le monde.

  • Est-ce que le vote est un droit ou bien est-ce un devoir ?

Je crois qu'une dizaine de pays européens ont décidé que c'était un devoir. J'aurai tendance à penser que c'est un devoir.

Christian Malar: Les Grecs en particuliers, les Belges...

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Abdelaziz Bouteflika: C'est un devoir. Les gens votent pour qui ils veulent, mais ils doivent prendre leurs responsabilités aussi vis à vis de la situation de la nation et du pays.

Naturellement, si j'ai tenu à ce que les élections soient transparentes à ces différents niveaux, je voudrais dire que je crois personnellement en la mission d'un président algérien qui est fortement soutenu par le peuple, par la majorité du peuple et ne peut pas faire grand'chose s'il ne se sent pas épaulé par une vraie, une franche, majorité du peuple. Donc, il est tout à fait clair que les élections, je tiens à ce qu'elles soient transparentes et je tiens à ce que le président soit élu avec le témoignage de toutes les organisations internationales, les Nations unies, l'Union européenne, la Ligue arabe, l'Union africaine et d'autres observateurs qui se sont proposés de venir et qui seront là.

Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3 s'entretient avec le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Christian Malar: Il y a une autre question qui intrigue beaucoup les Occidentaux, les Français en particuliers. Le Chef d'État-major de l'armée algérienne, le général Lamari, récemment, a déclaré que "l'armée était totalement neutre". Alors, cela signifie t-il que l'armée ne joue plus un rôle politique, même si elle constitue l'un des piliers de la République algérienne ?

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Abdelaziz Bouteflika: Non. L'armée est un pilier de la République. C'est une institution de la Constitution qui a un rôle dans le cadre de la constitution.

Des circonstances exceptionnelles et particulièrement douloureuses de mon pays ont amené l'armée à prendre des responsabilités extra-constitutionnelles importantes, mais je voudrais vous mettre tout à fait à l'aise. C'est l'Armée Nationale Populaire qui a sauvé l'État algérien et la République algérienne. Il faut que cela soit clair. Vous pouvez lire ou entendre ici et là un certain nombre de critiques concernant X ou Y. Tout en les partageant, je dis: je suis redevable à l'Armée Nationale Populaire d'avoir sauvé la République algérienne. C'est une institution de la Constitution.

Je crois que le général Lamari a bien fait de rassurer les uns et les autres parce que dans l'idée de certains, l'armée met en place quelqu'un sur un fauteuil qui devient la cerise sur le gâteau... Je dois le dire, très franchement, et donc, le général Lamari a très bien fait de définir la position de l'armée. Maintenant, personnellement, j'ai défendu aussi la position de l'armée en tant que chef suprême des armées et en tant que ministre de la défense.

  • Qu'est-ce que cette armée ?

Cette armée, c'est une partie du peuple algérien. Ses enfants. ce sont des gens qui ont des idées qui sont F.L.N., qui sont R.N.D., qui sont Hamas, qui sont toutes sortes de choses comme le reste du peuple algérien. Ce n'est pas un corps étranger que l'on vient greffer. C'est vrai de par son organisation. Elle est capable peut-être de faire pencher la balance dans telle ou telle direction. C'est vrai que dans le contexte actuel, nous n'avons pas besoin de faire pencher la balance en faveur de X ou de Y, sinon par la libre volonté du peuple algérien, souverainement.

Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3 s'entretient avec le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Christian Malar: Monsieur le président, vous qui connaissez mieux que quiconque l'Algérie, comment expliquez-vous qu'un grand pays comme le vôtre qui a tout, tous les atouts en main: le gaz, le pétrole, l'agriculture, cette richesse aussi que constitue la jeunesse - je crois que dans votre pays, 70% de la population a moins de 30 ans - Est-ce votre priorité pour l'avenir, si vous êtes réélu que de répondre aux espoirs de cette jeunesse, de lui trouver des exutoires, dont certains éléments sont parfois "récupérés" par des islamistes qui profitent de leur désarroi ?

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Abdelaziz Bouteflika: Je pense personnellement que dans une expérience démocratique débutante, comme l'Algérie, il est tout à fait clair que les jeunes sont généralement attirés par les idéologies radicales. Je crois me souvenir que moi-même, j'ai été jeune autrefois, et il est tout à fait clair que c'étaient les idéologies radicales qui exerçaient une fascination sur moi. Le tout ou rien.

Le tout ou rien ! Cette jeunesse est prise en charge tout de même par l'État au niveau de l'éducation.

- Vous êtes dans un pays où 84% des étudiants sont des boursiers de l'État.

- Vous êtes dans un pays où 56 % étudiants bénéficient de la Cité universitaire.

- Vous êtes dans un pays où où les étudiants payent 1 dinar - 20 centimes - le repas depuis 1962. C'est comme une tradition !

Christian Malar: En Euros ?

Abdelaziz Bouteflika: Un dinar..

Christian Malar: Non, combien cela fait en Euros ?

Abdelaziz Bouteflika: C'est dix fois moins qu'un franc français !

Christian Malar: C'est six fois moins qu'un Euro ?

Abdelaziz Bouteflika: C'est dix fois moins qu'un franc français un dinar !

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Cette jeunesse a un organisme qui s'appelle l'ENSEJ qui lui donne la possibilité de s'installer avec de très grandes facilités, des crédits à long terme.

Dans le domaine de l'agriculture, qui a été négligé jusqu'à maintenant, et qui a été repris depuis 1999, je crois pouvoir annoncer que l'Algérie va vers l'autosuffisance alimentaire, en ce qui concerne les maraîchages, en ce qui concerne les fruits, en ce qui concerne les viandes rouges, en ce qui concerne les viandes blanches, en ce qui concerne les produits lactés. Nous avons un déficit de céréales: c'est un problème de climat; La climatologie est changeante.

Je voudrais annoncer qu'en cinq ans, nous avons créé un million deux cent mille emplois. Les possibilités existent pour l'État algérien au moment où je vous parle, financièrement, économiquement, les possibilités existent pour créer encore un million d'emplois dans le prochain quinquennat.

Il y avait un déficit d'un million de logements. Sept cents mille ont été répartis. Trois cents mille sont en voie d'achèvement et d'être répartis. Nous pouvons construire un million de logements pour les prochaines années.

Vous avez vécu avec nous les catastrophes naturelles, aussi bien, la sécheresse d'abord, les inondations ensuite, que les secousses sismiques pour finir. Je crois que l'Algérie a fait face. Elle a fait face honorablement. L'État a fait face honorablement à ses obligations et je crois pouvoir dire qu'au delà de cette situation, nous sommes un pays qui paye le cartable à chaque rentrée scolaire.

Nous sommes un pays qui par le Trésor de l'État prend la solidarité nationale au niveau du ramadan. Les restos du coeur, ce n'est pas privé, c'est l'État qui les fait.

Le déficit sur le plan du logement social dont on a peu parlé depuis les réajustements fluctuels avec le fonds monétaire avec le Fonds Monétaire International a été résorbé à 50% et dans les cinq prochaines années, nous pouvons résorber les 50% qui restent.

Il est évident que tout en passant d'une économie dirigée vers une économie libérale - le problème se pose en France, il y a peut-être un libéralisme très ouvert, je ne porte pas de jugement de valeur, mais je sais que c'est que c'est un débat qui se pose en France - nous ne pouvons pas rester insensibles à la notion de solidarité nationale vis-à-vis des plus démunis et il y en a dans ce pays.

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Christian Malar: Vous êtes donc pratiquement d'accord avec le président Chirac lorsqu'il dit que c'est "en faisant reculer la pauvreté, le désespoir, qu'on fait reculer l'intégrisme" ?

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Abdelaziz Bouteflika: Moi je partage une amitié affectueuse avec le président Chirac. Nous partageons beaucoup d'idées ensemble. Je dois dire honnêtement que l'idéologie est une chose et que les problèmes qui se posent quotidiennement, qui interpellent l'individu, c'est une deuxième chose !

Si nous ne pouvons pas grand'chose au niveau de l'idéologie, au moins au niveau de ce que nous pouvons faire, c'est à dire la lutte contre le chômage, les soins, l'éducation, la santé, il y a beaucoup encore que nous puissions faire. Je suis persuadé en fin de compte que les gens ont besoin de paix et de sécurité. Ils ont besoin de paix. Et pour l'Algérie, il ont besoin aussi de considération et de dignité.

Christian Malar: Avant que l'on n'aborde cette question qui nous concerne tous, je veux parler de la lutte contre le terrorisme à l'échelle mondiale, pourriez-vous nous rappeler en quelques mots si vous êtes réélu vos priorités pour le peuple algérien ?

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Abdelaziz Bouteflika: Moi je crois que le chemin est tracé. Je continuerai à faire ce que j'ai fait jusqu'à maintenant. Le peuple algérien a témoigné du fait que je pouvais agir sur la scène politique et je passerai de la concorde civile à la réconciliation nationale. Je peux agir simultanément sur la scène internationale sans pour autant déranger mon programme sur le plan interne et je suis dans le camp de la lutte antiterroriste dans le monde. C'est tout à fait clair. Et tout en faisant ceci et cela, je n'oublie pas la relance économique et sociale et je continuerai mon programme de relance parce que la richesse de l'Algérie est en train de venir. Elle viendra avec l'investissement privé et international.

Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3 s'entretient avec le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Christian Malar: Monsieur le président, après les récentes attaques qui ont été perpétrées au Maroc, en Turquie et tout récemment à Madrid par les réseaux Al Qaida, quelle solution voyez-vous pour éradiquer le terrorisme et pour mieux sécuriser le Maghreb puis l'Europe du Sud, l'Europe de la Méditerranée ?

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Abdelaziz Bouteflika: D'abord j'aimerais qu'il y ait une meilleure coordination entre les différents services de sécurité et , si je vous dis cela, c'est parce que nous n'avons pas trouvé toujours porte ouverte dans les moments difficiles.

Il se trouve que que l'Algérie a malheureusement une expérience de lutte antiterroriste qui n'est pas négligeable. Nous sommes prêts à travailler avec tous les membres de la Communauté internationale pour lutter contre ce fléau. Il n'y aura pas de 4ème Guerre Mondiale que l'on appellera "Terrorisme", de la même manière que que la "guerre froide" est considérée aujourd'hui comme la 3ème Guerre Mondiale. Il n'y aura pas de 4ème Guerre Mondiale. Nous serons en tout cas dans le camp de ceux qui luttent contre le terrorisme.

Nous sommes Musulmans et nous ne pouvons pas accepter que l'Islam soit utilisé pour dire que cet Islam est celui de l'extrémisme ou celui de l'intolérance. Nous ne pouvons pas l'accepter. Nous avons notre mot à dire.

Ceci dit, il est tout à fait clair qu'on ne peut pas expliquer un redéploiement stratégique à l'échelle planétaire par la lutte antiterroriste. Personne n'est dupe, ni en Europe, ni en Afrique, ni en Asie, ni en Amérique latine. On ne peut pas non plus confondre la résistance des peuples avec le terrorisme.

Enfin, Jean Moulin n'était-il pas dans le contexte de l'époque, à sa manière, un terroriste ? Je voudrais rendre un vibrant hommage à sa mémoire. Je suis l'un de ses admirateurs. Il est tout à fait évident que ce qui vient de se passer en Palestine est une chose qui m'émeut profondément pour ce qui me concerne. J'étais autant ému le jour où j'ai appris l'assassinat de Martin Luther King, autant ému, de même, j'étais très jeune alors quand j'ai appris l'assassinat de Mahatma Gandhi. Il y a des hommes comme cela qui nous touchent, qui appartiennent à l'humanité, qui incarnent quelque chose, qu'elles que soient leurs idées. J'ai été profondément ému par la mort de Patrice Lumumba. J'ai été profondément ému par la mort d'Ernesto "Che" Guevara. J'ai été profondément ému par la mort de Jean Moulin et par celle de Ben Guigui en Algérie.

Il y a des gens qui nous appartiennent à tous. Nous pouvons ne pas être d'accord avec eux. Nous pouvons ne pas partager leur idéal, mais ils sont une partie de l'humanité. Et l'on ne me dira pas que par leur élimination on fait reculer le terrorisme, bien au contraire, j'ai bien peur que ce ne soit le recommencement d'un autre brasier !

Christian Malar: On va revenir au Proche-Orient en effet. Comment réagissez-vous, Monsieur le président, lorsque vous voyez ceux que j'appellerai des "franchisés d'Al Qaida", parmi lesquels des Maghrébins, des jeunes Maghrébins et surtout des Marocains, comme on vient de le voir à Madrid ?

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Abdelaziz Bouteflika: Vous savez, les Marocains ne sont pas tellement différents des Algériens, pas plus que nous ne sommes différents des Tunisiens. Les Algériens ont trouvé leur exutoire dans leur propre pays en revenant d'Afghanistan. Je ne veux pas me féliciter que les Marocains puissent trouver leur exutoire ailleurs, mais il est tout à fait évident que certaines initiatives de politique internationale sont perçues comme étant une croisade. Une croisade, naturellement, cela enflamme les sentiments et les passions de tous les jeunes qui sont à l'écoute de tout ce qui est nouveau. Ceci dit, il est tout à fait clair que nous condamnons avec la plus grande vigueur les attentats du Maroc et de Madrid.

On punit Madrid pour avoir suivi une politique internationale. Il n'y a pas que Madrid qui ait suivi cette politique internationale, il y a d'autres pays. On ne peut passer son temps à punir tous les pays. Il faut travailler au niveau des Nations unies. Et certains pays européens, et je suis heureux de citer la France, l'Allemagne aussi, qui ont travaillé pour que le problème de l'Irak revienne aux Nations unies.

Je crois que ceux qui doutaient de la justesse de cette position ont le devoir maintenant de dire que cette position était justifiée et qu'il fallait aller vers les Nations unies. Et le moment est venu pour aller vers l'O.N.U., pour redonner au peuple irakien la souveraineté sur son territoire, assurer son unité, si c'est encore possible: refaire l'unité du peuple et du territoire et lui permettre d'être souverain sur ses richesses naturelles.

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Christian Malar: Deux dernières questions, Monsieur le président. Quel est l'impact que peut avoir, selon vous, l'assassinat de Cheikh Yacine sur le monde arabo-musulman et sur l'Occident, suite à la décision des Israéliens de l'éliminer.

Abdelaziz Bouteflika: Honnêtement, je suis incapable de le dire. Je vous ai donné un ordre de grandeur, pour ce qui concerne mon émotion personnelle. J'ai été témoin, j'ai appris dans quelles conditions certaines personnalités, qui pour la lutte nationale, qui pour un idéal plus grand, ont été assassinées et je vous ai dit que j'avais été blessé en tant qu'homme, pas en tant qu'Algérien, ni en tant que Musulman, ni en tant qu'Arabe. J'ai été blessé en tant qu'homme. Un éclopé de 70 ans qui sort de la prière à l'aube et qui prend trois missiles, ce n'est pas beau et il n'y a que des gens très particuliers qui peuvent voir en M. Sharon un homme de paix. Pour moi, ce n'est pas un homme de paix !

  • Alors, les conséquences ?

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Les conséquences seront très graves. Et elles ne font que commencer. Vous avez des dirigeants arabes qui sont complètement déphasés vis à vis des populations arabes qui en ont marre, qui sont fatiguées, qui comprennent tout ! Les dirigeants ne sont pas à même de déclarer la guerre aux États-Unis d'Amérique et ne peuvent pas le faire. Et il ne vient à l'esprit de personne de vouloir le faire. J'ai dit les États-Unis d'Amérique, parce que je ne voulais pas dire Israël.

  • La force ne peut se justifier que dans la mesure où elle est au service du bien du plus grand nombre.

Et quand on veut être la première démocratie au monde, le moment est venu d'aller vers l'Organisation des Nations Unies, d'essayer de redistribuer les rôles et de colmater les brèches. Il est tout à fait évident que l'Algérie, tout petit pays, dans  un cadre anonyme, dans un continent qui est lui-même délaissé ou oublié peut juste dire ce qu'elle pense avec beaucoup de modestie et d'humanité et sans arrogance aucune.

Pour moi, le problème Yacine n'interpelle pas que les Musulmans. Il interpelle la conscience de l'humanité toute entière.

Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3 s'entretient avec le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Christian Malar: Un dernier point, monsieur le président, après la visite historique de Jacques Chirac en Algérie, avez-vous noté une amélioration des relations franco-algériennes ? Est-ce que la confiance est au rendez-vous, ou y a t-il toujours, on a eu l'occasion d'en parler ici même dans le passé, "des hauts et des bas" entre l'Algérie et la France, les Français et les Algériens ?

Le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s'entretient avec Christian Malar, rédacteur-en-chef et éditorialiste de politique étrangère à France 3. Alger le 27 mars 2004. Image: TV algérienne.

Abdelaziz Bouteflika: Moi je crois que les relations entre la France et l'Algérie sont excellentes et qu'elles sont appelées à devenir encore meilleures. je voudrais saisir l'occasion que vous me donnez pour le dire.

Quand je suis passé à la télévision algérienne, quelqu'un m'a titillé en me disant depuis que je suis là, je m'étais rendu six ou sept fois en France et qu'il trouvait cela excessif. Et connaissant un petit peu la mentalité des Algériens parce que je j'en fais partie, je sais comment nous réagissons les uns vis à vis des autres. On voulait savoir si je n'étais pas un agent de la France, de la Francophonie ou que sais-je ! Alors, j'ai répondu que j'étais un officier de l'ALN, j'ai parlé de double nationalité...

Il y a entre votre pays et le mien une histoire commune que nous devons assumer et cela fait partie de la réconciliation nationale. Il y a entre votre pays et le mien des intérêts communs que nous devons assumer et que je dois assumer.

Je connais mieux que n'importe qui le problème de la double nationalité et je voudrais vous dire que les doubles nationalités ont toute mon affection et tout mon respect. Par contre, je voudrais vous dire une chose: dans les années 70, le président Boumediene était à côté de l'Aminocal du kel-Ahaggar. Devant nous, il y avait des enfants qui dansaient et qui chantaient. Or le président Boumediene demandait le sentiment de l'Aminocal du kel-Ahaggar.. L'Aminocal a dit: « nous vous avons confié nos enfants. faîtes-en ce que vous voulez. Une chose qui n'est pas permise, c'est de nous changer... »

Moi j'appartiens à l'Armée de Libération Nationale, n'essayez pas de me changer. A travers vous, je suis en train de parler à l'Algérien qui m'a questionné. Mais pour ce qui est de la scène algérienne et internationale, je suis un homme lucide et particulièrement tolérant et particulièrement sensible aux ouvertures qui doivent être faites, parce qu'en fin de compte, nous allons vers un monde sans frontière.

Christian Malar: Monsieur le président, je vous remercie d'avoir bien voulu m'accorder cet entretien.

 

 


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Cyber, Space, Middle East Join Nuclear Triad Topics at Deterrence Meeting
Carter Opens Second DoD Innovation Hub in Boston
Triomphe de St-Cyr : le Vietnam sur les rangs
Dwight D. Eisenhower Conducts First OIR Missions from Arabian Gulf
L’amiral Prazuck prend la manœuvre de la Marine
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On ne lutte pas contre les moustiques avec une Kalachnikov...
Enemy Mine: Underwater Drones Hunt Buried Targets, Save Lives
Daesh Publications Are Translated Into Eleven Languages
Opération Chammal : 10 000 heures de vol en opération pour les Mirage 2000 basés en Jordanie
Le Drian : Daech : une réponse à plusieurs niveaux
Carter: Defense Ministers Agree on Next Steps in Counter-ISIL Fight
Carter Convenes Counter-ISIL Coalition Meeting at Andrews
Carter Welcomes France’s Increased Counter-ISIL Support
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Growlers Soar With B-1s Around Ellsworth AFB
A-10s Deploy to Slovakia for Cross-Border Training
We Don’t Fight Against Mosquitoes With a Kalashnikov
Bug-Hunting Computers to Compete in DARPA Cyber Grand Challenge
Chiefs of US and Chinese Navies Agree on Need for Cooperation
DoD Cyber Strategy Defines How Officials Discern Cyber Incidents from Armed Attacks
Vice Adm. Tighe Takes Charge of Information Warfare, Naval Intelligence
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KC-46 Completes Milestone by Refueling Fighter Jet, Cargo Plane
Air Dominance and the Critical Role of Fifth Generation Fighters
Une nation est une âme
The Challenges of Ungoverned Spaces
Carter Salutes Iraqi Forces, Announces 560 U.S. Troops to Deploy to Iraq
Obama: U.S. Commitment to European Security is Unwavering in Pivotal Time for NATO
International Court to Decide Sovereignty Issue in South China Sea
La SPA 75 est centenaire !
U.S. to Deploy THAAD Missile Battery to South Korea
Maintien en condition des matériels : reprendre l’initiative
La veste « léopard », premier uniforme militaire de camouflage
Océan Indien 2016 : Opérations & Coopération
Truman Transits Strait of Gibraltar
Navy Unveils National Museum of the American Sailor
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Marcel Dassault parrain de la nouvelle promotion d’officiers de l’École de l’Air
RIMPAC 2016 : Ravitaillement à la mer pour le Prairial avant l’arrivée à Hawaii
Bataille de la Somme, l’oubliée
U.S., Iceland Sign Security Cooperation Agreement
Cléopatra : la frégate Jean Bart entre dans l’histoire du BPC Gamal Abdel Nasser
Surveiller l’espace maritime français aussi par satellite
America's Navy-Marine Corps Team Fuse for RIMPAC 2016
Stratégie France : Plaidoyer pour une véritable coopération franco-allemande
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