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Question(s)d'intelligence : le renseignement face au terrorisme

 

Question(s) d'intelligence : le renseignement face au terrorisme

 

Le livre de Bruno Delamotte au-delà de certaines révélations est une réflexion de fonds sur un sujet qui sans être tabou en France, du moins ne suscite aucun vrai débat. Dans tous les pays occidentaux, et même ailleurs dans le monde, alors que la lutte antiterroriste est devenue une sinon "la" priorité des services de renseignement, tous ont vu leurs effectifs augmenter souvent considérablement, à une seule exception: la France. La DGSE n'a pu procéder à aucun recrutement pour des raisons budgétaires. Dans ces conditions, dans quelle direction concentrer les moyens disponibles pour être aussi efficace que possible? L'auteur du "grand bazar du monde" (1) qui dirige le cabinet BD-Consultants, spécialisé en intelligence économique et en géostratégie œuvrant au profit des principaux groupes français, résume volontiers cet état de fait en usant d'une métaphore économique: « c'est une économie de l'offre et non de la demande ». Il est vrai qu'en matière de terrorisme, un gouvernement renseigné, prévenu, en vaut deux. Malgré ses petits moyens comparés à ceux des Américains, la France est considérée comme un pays très performant en matière de renseignement. Le président Bush lui-même à plusieurs reprises n'a pas manqué l'occasion de s'en faire l'écho. (©) Bénédicte Suzan (*) Toulon, le 30 mai 2004.

 

Question(s) d'intelligence : le renseignement face au terrorisme par Bruno Delamotte, publié aux Éditions Michalon (sortie le 28 mai 2004). Photo © Éditions Michalon.

 

Les attentats de Madrid l’ont encore démontré: nos démocraties européennes sont toutes menacées, sans exception, parce qu'elles sont des démocraties. La France, malgré sa posture internationale à l’ONU face à la guerre anglo-américaine en Irak, demeure une cible privilégiée.

 

La sécurité de nos concitoyens et celles de nos intérêts de par le monde repose donc essentiellement sur la capacité qu’ont nos services de renseignement à avoir toujours une longueur d’avance sur l’adversaire terroriste. Avant, les choses étaient plus simples. Certains États et leurs services entraînaient et finançaient des actions terroristes. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. On le voit bien avec le terrorisme islamiste. Pour être efficace, il n'est plus question d'attendre chez soi en échangeant avec les services amis ou alliés des télégrammes pour parer à toute menace.

 

D'abord, il faut répertorier, "loger" tous ces groupes, puis les infiltrer pour savoir qui ils sont vraiment, ce qu'ils cherchent, quelles sont leurs motivations et anticiper ainsi la menace. L'idéal serait de disposer d'un réseau d'alerte avancé, mais on en est loin.

 

Nous pouvons faire le choix du nouveau paradigme sécuritaire anglo-saxon à partir duquel se pensent toutes les stratégies. Comme nous pouvons récuser ce continuum stratégique très néo-conservateur qui veut donner une cohérence excessive au terrorisme islamiste partout là où il frappe. Il s’agit alors de développer, a contrario, une analyse ciblée de l’islamisme violent autour des problématiques saoudiennes et pakistanaises sans oublier le prosélytisme dont font preuve les Frères musulmans. tafLa confrérie est en mesure d’utiliser le terreau de la crise des pays arabes tout comme elle a les moyens d’instrumentaliser le mal être des Musulmans d’Europe pour favoriser le passage de certains individus à la violence politique.

 

Mais ne nous y trompons pas, ce terrorisme a très peu en commun avec celui que nous avons connu durant les années de guerre froide. Non pas parce qu’il y aurait une spécificité religieuse dans le martyr ou bien parce qu’il y aurait une absence de projet politique—les Frères musulmans ont un programme—, mais bien parce que le terrorisme islamiste utilise, avec succès, les techniques de la mondialisation et se sert, avec brio, de ses réseaux financiers dont les ramifications nous ramènent souvent au cœur des places financières européennes et américaines.

 

La question qui se pose est de savoir si notre service de renseignement extérieur—la DGSE—est  en mesure de prévenir, de déjouer voire de neutraliser des attaques sérieuses faites à la démocratie et aux intérêts français depuis l’étranger dans ce nouveau contexte qui est mouvant à l’extrême. C’est ce à quoi s’efforce de répondre Bruno Delamotte. Qui relève au passage que tous les services occidentaux ont vu depuis le 11 Septembre leurs effectifs s'accroître souvent considérablement, avec pour priorité affichée la lutte antiterroriste, sans qu'un seul recrutement n'ait été opéré en France.

 

L’auteur relève les contradictions qui existent avec nos alliés américains. En soulignant d'un côté une certaine fascination qu’exercent les capacités financières et technologiques dont disposent les grandes agences fédérales américaines de renseignement. Leur penchant à proposer un soutien technologique en contre partie d’accords politiques en échange de renseignements. En décalage avec l’adage selon lequel la coopération transatlantique serait exemplaire, Bruno Delamotte dénonce la tendance américaine exacerbée depuis le 11 septembre, à exiger sans retour, sans donner d’explication contextuelle. Les services américains protègent ainsi leurs sources mais, la demande de renseignement formulée hors contexte complique la coopération. Plus difficile à supporter encore, si d’autorité à autorité les échanges restent à tout le moins poli, les analystes français sont souvent traités en vassaux. Cette évolution est profonde et symptomatique. A la différence de ce qui se passait durant la guerre froide, les alliés sont non seulement en désaccord quant à la définition de la menace terroriste mais ils sont également des concurrents économiques.

 

L’auteur revient sur les nouvelles capacités technologiques françaises. Suivant le modèle anglo-saxon d’Echelon, la France s’est dotée de toute la gamme des technologies d’interception des télécommunications qui constituent, actuellement, le principal effort de renseignement français. Très utiles à la guerre économique même si moins de 2% du flux constitue une information fiable, elles sont toutefois peu adaptées à la lutte antiterroriste car les terroristes usent de subterfuges très discrets. Il est donc difficile d’intercepter une information qui ne passe pas par les canaux habituels. De plus, les contraintes physiques et mathématiques pour décrypter les interceptions techniques font qu’il devient presque moins onéreux—et surtout plus rapide—de rémunérer l’émetteur ou le récepteur de l’information ! Toutefois, utilisé à bon escient, le centre d’écoute de Dôme est un atout formidable. Qui plus est, il s'avère un gage de notre indépendance. Reste qu’après avoir fait le tri, pour comprendre le renseignement, l’analyse ne peut être qu’humaine. Et c’est là que le bât blesse.

 

Il devient de plus en plus difficile de convaincre les décideurs politiques du bien fondé du renseignement humain et du rôle crucial de l’analyste. Il est regrettable que ces derniers ne se sentent plus en confiance, aussi bien face à un technicien qui produit une information brute que face à un analyste dont ils ne contrôlent pas le travail. Pourtant, la plus value de l’analyste est primordiale puisqu’il s’agit de comprendre—le profilage du terroriste—et de suivre l’évolution de la menace.

 

Si l’analyse peut se faire depuis Paris, le recueil du renseignement doit se faire sur le terrain. Cela suppose des hommes entraînés au risque pour infiltrer ces groupes terroristes. Il faut donc être présent à l’étranger pour collecter l’information là où elle se trouve.

 

Le métier évolue. De secret, il devient discret. Pour diverses raisons, les actions clandestines inavouables se font rares et les agents concentrent de plus en plus leur action sur des opérations d’échanges de renseignements entre bureaux de liaison. La règle de la guerre froide qui interdisait de travailler sur un pays d’accueil depuis celui-ci s’est transformée en difficulté de travailler sur un pays avec lequel nous avons une coopération. Cela a ses limites.

 

Être présent certes, mais quelle peut être la liberté de manœuvre d'un agent de renseignement qui opère sous couverture diplomatique, officiellement accrédité comme le représentant du service ? En dehors des cocktails et de quelques visites plus ou moins protocolaires, il est physiquement bien incapable d'animer des réseaux clandestins. Que penser de la CIA dont le directeur disait encore hier qu'il faudrait encore cinq années à l'Agence pour qu'elle retrouve des moyens clandestins opérationnels !

 

Quelle est la valeur des renseignements fournie par des pays tels que le Pakistan qui est soumis à des tensions politiques majeures, elles même sources de manipulations ?

 

La demande d’un cadre légal pour traiter du risque terroriste en amont se comprend dans nos démocraties éprises du respect du droit et des libertés fondamentales mais actuellement, la majeure partie du travail de renseignement, en Afghanistan par exemple, est consacrée à la compréhension et à l’actualisation de la menace. Le fait que l’aspect offensif du contre-terrorisme soit écarté s’explique en partie par la réticence des politiques à passer la frontière de la légalité et accepter les contraintes de la clandestinité. Or, cette ambivalence ou ce déni de réalité du monde du renseignement paraît préjudiciable, selon l’auteur, au travail de fond qui consiste à collecter directement l’information ou à recruter des sources. Encore une fois, ce travail est essentiel pour lutter efficacement contre la mouvance islamiste violente dont l’appréhension est difficile.

 

Plus encore, selon Bruno Delamotte, les agents seraient de moins en moins en mesure de faire acte de prévention voire de contribuer à  éradiquer la menace. Il incombe pourtant à la DGSE de neutraliser l’adversaire le cas échant. Ce qui ne veut pas toujours dire l'éliminer physiquement. L’auteur pose néanmoins la question de savoir si, pour autant, il faut s’interdire absolument les frappes ciblées ? Cette question renvoie à la responsabilité des hommes politiques. Aurait-il fallu éliminer Ben Laden comme le proposait avant l'été 2001 le Service Action de la DGSE au Premier ministre français de l'époque ? Bruno Delamotte révèle comment la DGSE avait mis au point un moyen original et discret d'éliminer un terroriste jugé particulièrement dangereux, chose que le politique a refusée. De même, quelques années plus tôt deux présidents ont refusé de faire exécuter Carlos.

 

De fait, le métier évolue et, au cœur de cette mutation se retrouve l’importance du politique qui dirige in fine l’agence. Selon les termes de Delamotte, la DGSE souffrirait de leur part souvent d'un désintérêt teinté de méfiance, pouvant aller jusqu'au mépris. Contrairement aux anglo-saxons, les dirigeants Français ne sont pas vraiment "intelligence-minded", à de rares exceptions près …

 

Sommes-nous dans une situation d’attente teintée d’impuissance s’interroge l’auteur ? A la différence de la guerre froide où le risque était de perdre l’information, la vie de nos concitoyens est en jeu. Le politique doit s’interroger sur l’importance donnée au renseignement technologique. Sur le fait de faire reposer les échanges d'informations entre les services ou s’il ne faut pas revenir à un véritable travail d’espionnage au sens commun du terme.

 

Face à un ennemi aussi insaisissable, les services de renseignement face au terrorisme doivent s'adapter aux exigences de notre temps et se réformer en conséquence. Quand on n'a pas les moyens de sa politique, il faut se contenter d'avoir la politique de ses moyens. Ceci est également vrai pour le renseignement. Comme c'est le cas chez les Anglo-saxons, une certaine externalisation est devenue nécessaire dans bien des domaines. Les grandes sociétés ont besoin d'informations stratégiques, économiques, à la fois pour protéger leurs intérêts et parfois même leurs ressortissants. Un sujet que l'auteur connaît bien puisque sa société, "BD Consultants" est considérée aujourd'hui comme l'une des quatre plus performantes en France. Mais un domaine dans lequel en France les Français ont encore tendance à trop attendre de l'État.

Bénédicte Suzan

(*) Docteur en Droit, Chargée de recherche à la Fondation Méditerranéenne d'Études Stratégiques, Auditrice à l'IHEDN, Bénédicte Suzan est l'auteur de nombreuses études et articles Sur le terrorisme, citons:

  • The French Experience of Counter-terrorism by Jeremy Shapiro and Bénédicte Suzan, Survival, Spring 2003, pp.67-99. Description de l’évolution de la lutte antiterroriste en France depuis la première vague des attentats islamistes dans les années quatre-vingts sur le plan juridique et méthodologique et des enseignements que pourraient en tirer les États-Unis.
  • France, the United-States and the War on terrorism”, en collaboration avec Jeremy Shapiro, Associate Director, Center on The United States and France, The Brookings Institution, Washington, DC, Survival, volume 45, number 1, Spring 2003, pp.67-99. Description de l’évolution de la lutte antiterroriste en France depuis la première vague des attentats islamistes dans les années quatre-vingts sur le plan juridique et méthodologique et des enseignements que pourraient en tirer les Etats-Unis.
  • “La VIème flotte américaine en Méditerranée après les événements du 11 septembre 2001”, Revue de géographie et de géopolitique Hérodote, 4e trimestre 2001, numéro 103, novembre 2001, pp. 53-56. Les attaques terroristes du 11 septembre ont suspendu le débat stratégique américain sur la réorganisation des forces aéronavales. La guerre contre le terrorisme a reposé, en des termes différents, la question de l’engagement des forces américaines en Méditerranée.
  • Redynamiser l’esprit de coopération euro-méditerranéen : une nécessité pour la France”, 25 novembre 2003. Depuis la reprise de l’Intifada à l’automne 2000, le Partenariat euro-méditerranéen marque le pas. La guerre américano-anglaise et les prétentions américaines de remodeler le Proche-Orient remettent son avenir en question. A Naples, les 1er et 2 décembre se réuniront les ministres des affaires étrangères des pays partenaires doivent se pencher sur son avenir. Le gouvernement français se prépare à faire des propositions concrètes.

 

1) "Le grand bazar du Monde: pendant la croisade, les affaires continuent", publié aux Éditions Michalon en mars 2003, co-écrit par Bernard Brigouleix et Bruno Delamotte.


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