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Géorgie

 

Géorgie : Entre continuité et transformation

 

Intervention de M. Georges Mamoulia (*) sur "La politique régionale de la Géorgie indépendante (1918-1921 ; 1992-2004), continuité et transformation", au colloque organisé à la Maison des Sciences de l'Homme sur "L'héritage des premières indépendances des républiques du Caucase du Sud" les 14 et 15 juin 2004 à Paris.

 

Mon propos est ici de comparer la politique régionale de la Géorgie post-communiste avec celle de la Géorgie menchevique de 1918 à 1921 ; d’éclairer la politique actuelle du président Saakachvili en la plaçant en perspective à la fois par rapport à la première indépendance et par rapport à l’époque Chevarnadzé.

 

Commençons par évoquer les projets régionaux apparus dans le Caucase du Nord, dans le Caucase du Sud et en Russie méridionale après la révolution de février 1917. Le plus significatif à mes yeux était le projet d’Union du Sud Est élaboré par l’ataman Kaledine et réalisé dans une certaine mesure durant une courte période par l’ataman Krasnov. Cette Union devait englober les peuples du Caucase du Nord, la Kalmoukie, les régions cosaques du Kouban, du Don et du Terek. A l’origine, tout comme la fédération de Transcaucasie, elle ne visait pas à la sécession de la Russie, mais elle ambitionnait de maintenir la paix dans le Sud de la Russie alors que le reste du pays était gagné par le chaos. Elle misait sur la coopération économique et culturelle régionale et se concevait comme un ensemble de territoires auto-administrés. Il s’agissait d’une union régionale supranationale qui ambitionnait de permettre à des peuples souvent divisés par des antagonismes historiques remontant à la conquête du Caucase par les tsars de trouver un modus vivendi. Un projet similaire explique la naissance du Commissariat de Transcaucasie. Ces groupes régionaux tendaient naturellement l’un vers l’autre car dès le  XIXe s ils étaient déjà regroupés sous l’autorité du vice-roi du Caucase siégeant à Tiflis. Ensemble ils possédaient assez de ressources pour exister en autarcie en cas d’intégration économique. Rappelons qu’en août 1918, après l’éclatement de la Fédération de Transcaucasie à cause de l’offensive turque, les dirigeants du Reich allemand qui occupait alors une partie du Caucase du Sud, envisageaient sérieusement de créer une Union du Sud Est dont le centre serait Tiflis, en fusionnant le Nord du Caucase, les régions cosaques de Russie méridionale et les républiques du Caucase du Sud. Ces projets de regroupement régional étaient cependant compromis par la réalité des conflits sur le terrain. Ainsi lorsque au printemps 1918 les troupes géorgiennes entrent en Abkhazie pour y chasser les Turcs, Gaidar Bammate, le ministre des Affaires étrangères de la république des Montagnards, adressa au gouvernement géorgien une note de protestation. Le même Bammate présenta en 1919 à la Conférence de Paris une carte qui englobait dans la République des montagnards un territoire allant de l’Abkhazie au Daghestan.

 

Mais l’idée de coopération caucasienne continua d’exister pendant toute la période de la première indépendance, vivement encouragés par les Allemands d’abord et ensuite par les Britanniques, du moins en ce qui concerne les républiques du Caucase du Sud. Elle se réalisa quelquefois, lorsque Géorgiens et Azerbaïdjanais  furent contraints de collaborer sous la menace de Denikine en 1919-20, et des bolcheviks en 1920-1. A l’été 1919 les Montagnards demandent l’aide de la Géorgie qui leur envoie des armes, des munitions et des volontaires. N’oublions pas qu’à la différence de ce qui s’est passé en 1992,  les Montagnards n’étaient pas intervenus contre les Géorgiens en Abkhazie, se contentant de protestations verbales.

 

L’échec des projets de coopération régionale tient à plusieurs facteurs. D’abord à la situation géographique du Caucase, coincé entre la Russie blanche puis la Russie rouge, la Turquie ottomane puis la Turquie kémaliste. A cela il faut ajouter les conflits entre les peuples du Caucase, à commencer par l’antagonisme arméno-azerbaïdjanais.

 

Voyons maintenant la situation de la Géorgie post-communiste après 1990. Au départ elle est bien moins favorable qu’en 1918. En effet en 1918 la Russie bolchevique en proie à l’anarchie n’avait pas pu utiliser dans un premier temps l’atout des séparatismes, si bien que dès 1918 la Géorgie contrôlait l’Abkhazie et la région de Tskhinvali. En 1992 Moscou parvint à maintenir son contrôle sur le territoire russe et sur une grande partie de l’espace post-soviétique, malgré l’effondrement de l’URSS. Aidé par le KGB, le Kremlin parvint à canaliser le mouvement de Confédération des peuples du Caucase en mettant à sa tête des hommes qu’il contrôlait ; il réussit à dévier le sentiment anti-russe des Nord-Caucasiens en le dirigeant contre la Géorgie dans laquelle il attisa la guerre civile. Il exploita l’opposition existant entre un Gamsakhourdia prétendument favorable à la fédération caucasienne et un  Chevarnadzé qui aurait été hostile à cette politique. En lançant les Tchétchènes contre les Géorgiens durant la guerre abkhaze, Moscou sut causer en Géorgie un ressentiment durable contre les Tchétchènes (la tentative des guerriers de Guelaev en 2001 de restaurer le contrôle de Tbilissi sur l’Abkhazie n’eut qu’un impact limité). La Russie sut donc diviser pour régner, appliquant une stratégie préparée longtemps avant l’éclatement de l’URSS. Notons au passage que les causes des conflits abkhaze et ossète en 1918 et en 1992 sont assez similaires : le gouvernement Jordania avait dépossédé les propriétaires fonciers de ces régions en imposant la réforme agraire, incitant ces derniers à appeler la Turquie à l’aide ; de même le régime Gamsakhourdia mit en cause la nomenklatura communiste abkhaze et ossète surreprésentée dans les organes de pouvoir contrôlés par les nations « titulaires », en vertu des particularités du système soviétique ; celle-ci s’adressa aux militaires russes. Cependant en 1996, après la défaite russe en Tchétchénie, Chevarnadzé lança son initiative « Pour un Caucase de la paix » qui imitait les projets d’intégration de 1918-21, mais qui ne s’accompagna jamais d’un programme concret, et qui se caractérisa par l’opportunisme et des demi-mesures et donc ne déboucha sur rien. En réalité Chevarnadzé se servait de ce projet pour exercer des pressions sur la Russie afin de parvenir à un règlement de la question abkhaze. Le seul résultat de tout ceci fut l’apparition de la zone incontrôlée du Pankisi qui envenima encore les relations russo-géorgiennes.

 

Il existe pourtant des analogies entre la politique russe en 1918-21 et la politique d’Eltsine dans le Caucase. En 1918 Lénine s’efforça par tous les moyens d’empêcher la création par l’Allemagne d’un corridor Bakou-Batoumi, en exigeant de l’Allemagne que celle-ci reconnaisse le contrôle russe sur Bakou en échange de la reconnaissance par Moscou du protectorat allemand sur la Géorgie (traité de Berlin du 26 août 1918); de la même façon la Russie eltsinienne s’est acharnée à torpiller le projet d’oléoduc azéro-géorgien par tous les moyens.

 

Les précédents historiques montrent que le Caucase ne peut réussir à mettre en place une coopération régionale lorsque les puissances voisines s’affrontent sur son territoire et attisent ses conflits internes. Pour surmonter cet obstacle deux politiques sont possibles. La première consiste à essayer de réconcilier les intérêts des puissances avoisinantes, en leur montrant l’intérêt de désenclaver la région en ouvrant les voies de transport et en favorisant les échanges. La deuxième consiste à rechercher le patronage d’une puissance tierce, éloignée de la région, dont l’arbitrage puisse être reconnu par tous et qui soit capable de contenir l’expansionnisme russe. Ce fut le cas de l’Allemagne à partir du printemps 1918, des États-Unis aujourd’hui.

 

La Géorgie d’aujourd’hui me semble chercher à combiner ces deux politiques, rendues compatibles par le récent rapprochement russo-américain. Elle tente de débloquer les voies de transport fermées depuis des années par les conflits ethniques, de favoriser une coopération économique à laquelle tous les États du Caucase soient intéressés, de même que la Turquie et la Russie. A la différence du gouvernement menchevik qui donnait la priorité aux relations politico-militaires entre les Caucasiens, la Géorgie de Saakachvili met l’accent sur les relations économiques entre Caucasiens, entre Caucasiens et Russes, notamment Russes du Sud. Le partenariat entre la Géorgie et l’Azerbaïdjan, qui existait en 1919-20 jusqu’à la conquête bolchevique de l’Azerbaïdjan, s’est reformé aujourd’hui. Mais si Chevarnadzé cherchait à isoler l’Arménie, la Géorgie d’aujourd’hui s’efforce de l’associer aux projets de coopération régionale. L’ouverture de la voie ferrée Nord Sud traversant l’Abkhazie permettra de désenclaver l’Arménie. Ainsi Saakachvili ne favorise pas seulement la coopération horizontale Est/Ouest, mais les échanges Nord/Sud. On espère à Tbilissi parvenir à surmonter de la sorte l’antagonisme arméno-azéri et l’obstructionnisme russe. Cette politique s’accompagne d’une coopération étroite avec les puissances occidentales, États-Unis et Europe, fidèle en cela à l’héritage du gouvernement Jordania. Les États-Unis jouent le même rôle à l’égard de la Russie de Poutine que l’Allemagne wilhelmienne à l’égard des Jeunes turcs. Entre la Russie et la Turquie les rôles se son renversés : si en 1918 la Turquie ambitionnait d’annexer les régions de la Géorgie du Sud/Est, jusqu’en 2000 la Russie eltsinienne s’efforçait de détacher de la Géorgie ses régions autonomes. Saakachvili cherche à restaurer l’Etat géorgien en utilisant des moyens économiques. Sa politique est infiniment moins romantique et plus terre-à-terre que celle de ses prédécesseurs. Il a habilement su inscrire sa politique régionale dans le rapprochement russo-américain. L’abandon des utopies du passé est rendu plus facile par le discrédit dont la politique de Chevarnadzé les a entaché.

 

(*) Docteur en Histoire, ancien conseiller en relations internationales à l'Administration présidentielle de la République de Géorgie après avoir été diplomate en poste pendant cinq ans à Moscou, Georges Mamoulia est aujourd'hui redevenu universitaire. Il a participé à de nombreux séminaires internationaux sur le Caucase en Europe. Auteur de nombreuses publications sur la région, il a publié deux livres de référence: l'Église géorgienne aux IV-Ve siècles (en géorgien) et tout récemment (en russe) La Légion géorgienne pendant la deuxième guerre mondiale. Spécialiste des questions religieuses et militaires, Georges Mamoulia travaille en ce moment sur les archives de l’émigration géorgienne à Paris et sur la Géorgie pendant la Deuxième Guerre Mondiale (©).


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