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Au risque du chaos, ou les leçons de la guerre en Irak

Au risque du chaos, ou les leçons de la guerre en Irak

Plus d'un an après le déclenchement de la guerre de la guerre en Irak, quelles leçons géopolitiques, stratégiques peut-on tirer d'un conflit dont certains ne voient pas la fin ? Une crainte qui pour beaucoup devient une certitude au fil des jours de voir l'Irak s'enfoncer dans le risque du chaos en phase post conflit. Le réseau RMES (Réseau  Multidisciplinaire d’Études Stratégiques) s'est penché à la fois sur les enjeux et sur les conséquences de l’opération militaire Iraqi Freedom. Se gardant de revenir sur les raisons qui ont conduit la coalition internationale emmenée par les États-Unis à provoquer un changement de régime à Bagdad, les auteurs prennent acte de cette situation pour en tirer des enseignements majeurs. Dirigés par Joseph Henrotin (1), ils concentrent leurs analyses sur les implications que pourrait avoir à terme l’engagement américano-britannique sur le débat stratégique dans la sphère européenne. Critique et analyse de Bénédicte Suzan (2) d'Au risque du chaos, Leçons politiques et stratégiques de la guerre d’Irak.

Joseph Henrotin (Photo © RMES)

Ce n’est pas que le monde ait brutalement changé le 11 septembre, mais la première puissance s’est engagée dans une guerre contre la terreur dont la nature fait réagir la l’ensemble de la communauté internationale. 80 % de l’opinion publique européenne a certes clairement exprimé son opposition à cette guerre d’invasion mais il ne faudrait pas que nos autorités politiques nationales et européennes en déduisent que leurs concitoyens sont d’irréductibles pacifistes. Il ne faut pas se tromper, les Européens ne refusent pas, par principe, l’usage de la force militaire mais ils ont besoin que leur soit présenté et expliqué un nouveau concept stratégique qui soit adapté aux défis qui se posent désormais à leur sécurité. Nous ne pouvons que constater la frilosité de nos politiques nationaux qui hésitent à communiquer sur ce sujet. Au niveau européen, les institutions peinent également à se faire le relais de ces questions. Il est pourtant urgent que se développe un débat stratégique auquel puisse prendre part l’opinion publique européenne. Car si les nouvelles menaces appellent moins que par le passé une réponse militaire, elles engagent davantage toutes les composantes de la société comme nous l’ont montré les attentats de Madrid et, plus encore, la couverture médiatique est devenue un élément crucial de la gestion de crise. Qui plus est, la médiocrité du débat stratégique européen est vraisemblablement ce qu’il y a de plus préjudiciable au devenir des relations transatlantiques. Or, la guerre américano-anglaise vient de mettre en évidence de profondes fractures entre les alliés.

En faisant de ce conflit un catalyseur des complexités politiques, sociologiques, stratégiques, économiques et militaires de notre temps, le collectif nous éclaire sur les  répercussions qu’il ne manquera pas d’avoir dans le débat stratégique européen. Ou plus exactement, lorsqu’ils analysent la posture américaine face à la menace terroriste, les visées géopolitiques de Washington au Moyen-Orient ainsi que l’impact économique de son intervention, ils nous font la démonstration en contre-champ du peu de qualité du débat stratégique qui est actuellement articulé au sein des institutions européennes comme d’ailleurs dans la plupart des États membres.

Les opérations militaires en Irak ont été l’occasion de tester les nouveaux concepts issus des transitions et transformations opérées par l’outil militaire américain dans le cadre de la Révolution dans les affaires militaires. Mais, selon les auteurs, cette guerre n’a pas incarné une transformation irréversible des concepts d’emploi de la force aux États-Unis. Les Européens qui diminuent chaque année un peu plus les budgets qu’ils allouent à la défense ne peuvent ignorer ces avancées technologiques qui vont jusqu’à remettre en question le caractère opérationnel des forces interalliées. Là aussi, les auteurs mettent en garde face aux dérives technicistes et conceptuelles de l’art de la guerre américain en mettant en évidence en quoi elles s’opposent à la culture stratégique européenne qui, faute d’être clairement exprimée, n’en existe pas moins. C’est un sujet méconnu mais l’approche jominienne adoptée aux États-Unis rentre souvent en conflit avec les référents européens, britanniques également, qui appellent à l’inverse à un retour à Clausewitz, un retour à la prééminence du politique au cœur du conflit. Cet antagonisme expliquant souvent les réticences et autres critiques européennes adressées aux objectifs de guerre et aux modes d’engagements américains[4]. Les auteurs montent comment, par défaut d’analyse, les normes américaines s’imposent aux forces armées européennes et comment, par ce même principe, les Européens laissent les Américains faire de l’Alliance une caisse d’enregistrement de leur Grand Strategy. Lorsque le jeu des idées en Europe plafonne au niveau du burden sharing, quand les Européens refusent de payer pour leur sécurité, ils entérinent la "division des tâches" qui fait des forces de l’OTAN, un supplétif des armées américaines dans la phase de combat.

Enfin, la façon dont la guerre contre la terreur est menée depuis Washington a un impact sur l’appréhension de la sécurité en Europe. Nous pourrons peut-être regretter la reprise de l’expression américaine du Homeland Security alors qu’existent des modèles nationaux performants et que les institutions européennes travaillent sur ce dossier dans le respect d’une autre philosophie. Bien souvent, une lecture en négatif de cet ouvrage dévoile les faiblesses conceptuelles européennes. La puissance du soft power américain et la frilosité européenne conduisent "naturellement" à articuler la réflexion autour d’une vision américaine. Or, toute la difficulté est de s’en détacher pour réfléchir en fonction d’intérêts stratégiques européens mais, là encore, il est de la responsabilité des politiques européens et des opinions publiques de penser à 25 leur sécurité.

A leur manière, en s’essayant à l’art de la prospective, les auteurs répondent par l’analyse et la présentation de faits à l’importance donnée par la Maison blanche aux opérations de diplomatie publique visant à s’assurer le soutien de l’opinion publique américaine. Les menaces actuelles appellent une réponse de la société dans son ensemble. Pour ce faire, la société civile doit être savoir que ses cadres de référence ont profondément évolué. Il est grand temps que le débat public européen investisse le champ des questions de défense et de sécurité. Au risque du chaos nourrit là un débat essentiel.

Bénédicte Suzan

(1) Joseph Henrotin est doctorant en sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles (ULB), diplômé d'études approfondies en sciences politiques de l'université libre de Bruxelles (ULB), chargé de recherches de l'Institut de stratégie comparée (ISC Paris); Rédacteur en chef adjoint de Défense & Sécurité Internationale et auteur de nombreux ouvrages et articles, il devrait publier en novembre 2004, [4].In RMES et Alii., Iraqi Freedom, analyse géopolitique, stratégique et économique de la troisième guerre du Golfe, aux éditions L’Harmattan à Paris.

(2) Bénédicte Suzan, Consultant, Docteur en droit, auditeur à l'IHEDN, spécialiste des relations Europe-États-Unis appliquées au Moyen-Orient, est Chargée de recherche à la Fondation Méditerranéenne d'Études Stratégiques.

(3) Publié aux éditions Armand Colin à Paris le 30 septembre 2004, 288 pages. 22,50€

Co-auteurs:

  • Alain de Nève est diplômé d'études approfondies en sciences politiques de l'université catholique de Louvain et chargé de recherche au Centre d'Études de défense  (CED) de l'Institut royal supérieur de défense (IRSD).

  • André Dumoulin est docteur en sciences politiques de l'Université de Lille II, chercheur à l'École royale militaire et maître de conférence à l'université libre de Bruxelles (ULB) et à l'Université de Liège (ULg).

  • Raphaël Mathieu est diplômé d'études approfondies en sciences politiques et chargé de recherche au Centre d'Études de défense  (CED) de l'Institut royal supérieur de défense (IRSD);

  • Thomas Pierret est licencié en histoire contemporaine de l'Université de Liège (ULg), s'est spécialisé dans les relations internationales à l'université libre de Bruxelles (ULB) puis dans la politique moyen-orientale à l'Institut d'études politiques de paris, où il entame actuellement la rédaction d'une thèse de doctorat.

  • Nicolas Raptopoulos est doctorant en sciences politiques, diplômé d'études approfondies en sciences politiques de l'université catholique de Louvain et licencié en sciences politiques de l'université Pantheion d'Athènes.

  • Tanguy Struye de Swielande est docteur en sciences politiques de l'université catholique de Louvain (UCL), diplômé de l'ASEF et est chercheur associé au Centre d'étude des crises et des conflits (CECRI) de l'UCL.

  • Wally Struys est docteur en sciences économiques et professeur en économie de défense à l'École royale militaire (ERM, Bruxelles);

  • Christophe Wasinski est doctorant et assistant en sciences politiques de l'Université libre de Bruxelles (ULB) et aux facultés universitaires Notre-Dame de la Paix (Namur), et est diplômé d'études approfondies en sciences politiques de l'université libre de Bruxelles.


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