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La souveraineté ne se défend pas en bâtissant une ligne Maginot

La souveraineté ne se défend pas en bâtissant une ligne Maginot

Depuis quelque temps se multiplient en France des propositions et des initiatives concrètes dans le domaine de l’intelligence économique (IE) et de la sécurisation du patrimoine technologique et informationnel. La prise de conscience chez nos dirigeants de menaces pesant sur notre sécurité économique dans des secteurs de souveraineté est certes tardive, mais semble aujourd’hui enfin réelle. Mais pour assurer cette sécurité économique et essayer de préserver cette souveraineté, il est impératif de sortir du cadre de pensée et d’action franco-français. Et si l'on veut au delà du discours et de l'analyse, d'ailleurs pertinente, passer aux actes, faut-il encore se donner les moyens financiers d'agir. Il faut aussi comprendre que la meilleure défense des intérêts français passe aujourd'hui  inévitablement par un rapprochement stratégique, un partage de ressources et une coopération accrue dans des domaines sensibles sinon au niveau de l’Union Européenne, du moins au niveau d’un noyau dur d’États européens qui partagent la même vision et les mêmes ambitions. Analyse de Sorbas von Coester (1) après la lecture du rapport spécial N°1863, annexe 34 d'octobre 2004 (2). Paris le 8 novembre 2004 (©).

Certains des partenaires européens de la France, et notamment l’Allemagne, observent ces évolutions avec intérêt, mais parfois aussi avec étonnement face à la légèreté du discours de certains "experts" (1) et face à ce qui leur semble résulter, au moins en partie, du triomphe d’intérêts particuliers au sein même de l’État français, et ce dans un domaine qui pourtant exigerait par nature bonne volonté, consensus et coopération entre tous les acteurs. Il est vrai que la multiplication effective ou projetée des titres et des instances compétentes (Délégation Générale à l’IE au sein de divers ministères, Conseil de Sécurité Économique…) peut soulever des interrogations dans un contexte où le projet de Loi de Finances 2005 prévoit le passage de 98 à 106 des effectifs d’un acteur-clef opérationnel comme la Direction Centrale de la Sécurité des Systèmes d’Information (DCSSI/SGDN), alors que son équivalent allemand, le Bundesamt für Sicherheit in der Informationstechnik (BSI), affichait déjà fin 2003 quelques 390 collaborateurs, soit plus que le SGDN aujourd’hui dans son ensemble. Difficile à comprendre aussi, loin de Paris et de ses clans politiques : les ressources humaines et financières ridicules mises à disposition du Haut Responsable pour l’Intelligence Économique, fonction nouvellement créée fin 2003 (3). Les propositions avancées par le projet de Loi de Finances 2005, dénotent une volonté ferme d’empêcher l’émergence d’un pôle dynamique de proposition et d’action.

D’autres aspects peuvent soulever des interrogations légitimes quant à la bonne compréhension des enjeux et quant à la vision et aux ambitions françaises en matière de sécurité nationale et européenne.

Le Rapport de la Commission des Finances, de l’Économie Générale et du Plan sur le Projet de Loi de finances pour 2005, dont le rapporteur spécial est le député du Tarn Bernard Carayon (UMP), suggère la création en France d’un « CEA des technologies de la Sécurité ». S’agit-il là seulement d’une expression malheureuse, d’une terminologie inadaptée ?

La question se pose et elle est cruciale. En effet, il est évident que les domaines et objectifs visés, les voies de financement possibles et les logiques de marché sous-jacentes ne sont en rien comparables à ce qui caractérisait la question – à l’origine de la mise en place du Commissariat à l’Énergie Atomique: la maîtrise par la France des filières nucléaires militaires et civiles. Certes, une impulsion, un soutien, une coordination et un certain encadrement stratégique par l’État s’imposent aussi dans les nouveaux domaines visés aujourd’hui, mais sous une forme bien différente, loin d’un certain colbertisme qui toujours semble menacer en France.

Ici au contraire, ce qui est requis, c'est un véritable partenariat entre l'État et le secteur privé. Un partenariat fondé sur des logiques saines de "cross-fertilisation" et d’exploitation des synergies entre sphères publique, académique et privée (services, industries, finance) - et dans une approche faisant primer demande et produits sur la pure technologie. Par ailleurs, il semble évident que la dimension franco-française est totalement inadaptée à l’objectif de développement des industries en question. Pour atteindre la masse critique nécessaire et à cause des logiques spécifiques régissant les domaines liés à la sécurité, une visée d’emblée plus large s’impose.

S’il semble difficile aujourd’hui, pour des raisons connues, de lancer une initiative au niveau de l’ensemble de l’Union Européenne, la constitution d’un noyau dur autour d’un axe franco-allemand semble conseillée. Ainsi, loin de l’idée d’un « CEA des technologies de l’Information, de la Communication et de la Sécurité », il vaudrait mieux préconiser la mise en place d’un pôle d’excellence "européen" sous la forme d’une technopole de 3éme génération, dont les ingrédients sont l’information, l’innovation, l’investissement privé et les compétences – et surtout un modèle d’organisation et de fonctionnement non hiérarchique, mais en réseau, réduisant la bureaucratie au minimum et encourageant le travail en équipe.

L’idée de créer un tel pôle n’est d’ailleurs pas neuve : elle fut élaborée et promue à la fin des années 1990 par un groupe d’experts de la sécurité, de la stratégie et de l’innovation, inquiets de certains développements déjà observables alors de l’autre côté de l’atlantique.

Par ailleurs, des initiatives importantes dans le domaine de l’investissement stratégique sont annoncées pour la France. En effet, depuis quelque temps, l’action de fonds d’investissement comme TPG ou Carlyle est perçue et dénoncée comme posant problème sous l’angle de la protection du patrimoine technologique national et de la souveraineté. Certains experts invoquent aussi les liens qui existeraient entre ces fonds et l’appareil étatique américain, tout comme le rôle joué par le fonds In-Q-Tel, créé ouvertement par la CIA en 1999 pour investir dans les technologies clefs pour le Renseignement du futur. Résultat des cris et tremblements :

-        Durcissement prévu des dispositifs juridiques français destinés à prémunir nos industries stratégiques de prises de participations étrangères non désirées. L’objectif est de combler une faille évidente de notre législation, alors qu’aux États-Unis une législation adaptée existe depuis longtemps et que, bien avant les événements du 11 septembre 2001, le FBI et le Département du Trésor disposaient déjà d’un droit de veto sur les investissements étrangers sous motif de protection de la sécurité nationale. L’inspiration vient aussi d’Allemagne où, suite à l’affaire douloureuse du rachat de HDW par OEP, l’État a su réagir vite. En France, la réforme, annoncée depuis de (très) longs mois, est en gestation difficile et se fait toujours attendre.

-        Projet de mise en place de fonds publics-privés d’investissement spécialisés, dont la vocation sera de financer l’incubation et la croissance jusqu’à maturité et masse critique suffisante de sociétés positionnées sur des segments technologiques considérés comme clefs. Là encore, les projets annoncés tardent à se concrétiser, à cause de l’incapacité manifeste de certains acteurs, notamment privés, à adopter une vision stratégique et entrer dans une logique de coopération véritable.

Ce qui frappe ici, c’est :

1) la dimension franco-française à laquelle se restreignent les mesures annoncées, alors qu’il semble évident qu’il faut jouer sur un champ cohérent le plus vaste possible au sein de l’UE. Entre les États-Unis et l’UE, les dés sont pipés en matière de contrôle des investissements. Pourquoi ne pas tenter alors d’agir au niveau de l’UE ? Par ailleurs, à cause de la méfiance naturelle dans tout ce qui touche aux technologies de l’information et de la sécurité, il est illusoire de croire pouvoir vendre aisément à l’étranger même les plus belles technologies, si celles-ci ont été conçues et financées sous seul contrôle français. La débâcle essuyée ces dernières années dans le domaine de la cryptographie et de la certification électronique devrait pourtant inspirer les "experts" français.

2) l’aspect « de premier niveau » des mesures annoncées. En effet, elles ne visent par exemple pas à traiter la question du financement de la nécessaire restructuration d’industries existantes, comme celles du spatial ou de l’armement européens. Or, que faire s’il n’existe pas d’alternative à Carlyle & Cie ? Les bijoux de la France ou de l’Europe ne se restreignent pas aux start-ups ou aux PME… En outre, comme exposé dans une analyse antérieure  « Penser au-delà de la Convention OCDE » (4), la stratégie de pouvoir américaine passe de plus en plus par l’intéressement des élites locales et une prise d’influence en profondeur sur la sphère politique, industrielle, normative, réglementaire, médiatique et même culturelle, dans la logique du concept de Noopolitique défini dans les années 1990 par la Rand Corporation, Think Tank du Pentagone. Il suffit d’étudier la liste des conseillers Europe de TPG, de Carlyle ou du bien plus discret, mais non moins puissant et influent Blackstone Group, pour comprendre la complexité du jeu de ces acteurs et donc, nécessairement, de la réaction adaptée en vue de défendre sur la durée notre patrimoine technologique et notre souveraineté.

3) l’aspect purement défensif des mesures annoncées, alors que la compétition dans l’économie globalisée exige aussi une démarche offensive. L’emploi en France ne se protège pas en bâtissant une ligne Maginot. Or, comme expliqué dans l’analyse citée ci-dessus (5), face au changement de paradigme dans le commerce international, la promotion de nos intérêts et l’optimisation de la position commerciale de nos entreprises ne pourront plus se baser sur une politique de préactivité et une logique de « coups », mais exigeront une approche fine, proactive et largement en amont. Ce constat plaide pour la création de fonds d’investissement géostratégiques, mais nécessairement en coopération avec des partenaires européens, pour des motifs de masse critique et de pouvoir d’influence.

N’en déplaise à certains, aucun État européen ne peut fonder aujourd’hui sa stratégie de sécurité économique et de souveraineté sur ses seules ressources propres et une action solitaire. La défense des intérêts français passe par un rapprochement stratégique, un partage de ressources et une coopération accrue dans des domaines sensibles sinon au niveau de l’Union Européenne, du moins au niveau d’un noyau dur d’États européens partageant la même vision et les mêmes ambitions. Le chemin ne sera certes pas facile, car les mentalités devront évoluer et certaines habitudes intellectuelles être abandonnées. Sans volonté politique réelle pour aller rapidement dans ce sens, portée par des gens ouverts, compétents et convaincus, notre avenir s’annonce sombre, non plus vassaux, mais serfs.

Sorbas von Coester

(1) Sorbas v. Coester, Managing Partner, Gheran, Ancien élève de l’École polytechnique, PhD(Econ.) de la London School of Economics

(2) Rapport fait au nom de la Commission des finances, de l'économie générale et du plan sur le projet de loi de finances pour 2005 par M. Gilles Carrez, rapporteur général, député. Annexe 34: Secrétariat général de la défense nationale, renseignement, environnement et prospective de la défense: Rapporteur spécial: M Bernard Carayon, député.

(3) Un Haut responsable pour l'Intelligence économique (HRIE) a été institué par décret le 22 décembre 2003.

(4) Penser au-delà de la Convention OCDE: par Sorbas v. Coester, in Prospective Stratégique, revue du CEPS n°10 de juin 2002, pp 26-34, repris sur le site european-security.org (Dossiers d’actualités, 1er octobre 2002).

(5) Par exemple, plusieurs rapports parlementaires récents invoquent le rachat de la société d’investigation Kroll par Marsh & McLennan pour illustrer la concentration et le contrôle des métiers « stratégiques » aux États-Unis, comme s’il s’agissait-là d’une rupture. Or, ce genre de liens est une tradition bien établie depuis plus de 50 ans aux États-Unis. De plus, le même Kroll avait déjà eu, dans le passé récent, pour actionnaire le leader mondial de l’assurance AIG et pour partenaire stratégique Blackstone Group - tous deux liés d’ailleurs aussi à la société Kissinger Associates, fort influente en Europe…

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