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L'intelligence économique en France en 2004

L'intelligence économique en France en 2004   

Aujourd'hui tout le monde parle d'intelligence économique, mais qui connaît finalement le concept dans toute son étendue? « L'intelligence économique, c'est la maîtrise et la protection de l'information stratégique pour tout acteur économique. » Dans ce domaine, il est essentiel de comparer avec ce qui se fait dans les autres grands pays pour mieux sensibiliser les acteurs économiques concernés. En France, comme dans d'autres pays européens, les chefs d'entreprise n'ont pas pour habitude de maîtriser "l'information stratégique", et quand bien même ils l'auraient à de rares exceptions près, ceux-ci manquent alors cruellement d'outils spécifiques et d'hommes formés pour accomplir les tâches qu'il convient d'exécuter pour conserver un avantage concurrentiel sur les Anglo-saxons, à la fois plus dynamiques, plus pragmatiques et qui très souvent imposent les règles du jeu. « L'intelligence économique concerne tout le monde » explique Alain Juillet. Mais l'on attend bien sûr de l'État qu'il joue un rôle majeur dans ce domaine. A lire le rapport spécial N°1863 annexe 34 du projet de Loi de finances 2005 consacré au "SGDN, Renseignement, environnement et prospective de la défense" (1), le moins que l'on puisse écrire est que le budget de fonctionnement mis à la disposition du "Haut Responsable Chargé de l'Intelligence économique" nommé en janvier 2004 semblent ridicules - pour ne pas dire plus - si l'on considère la mission et les enjeux recensés. Parmi les organismes officiels qui font un travail de longue haleine dans le domaine de l'IE, en collaboration avec tous les acteurs concernés, citons l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale. L'IHEDN, qui, sous l'impulsion d'un de ses anciens directeurs, le général Bernard Norlain, qui préside aujourd'hui la Commission Économie et Défense de l'Institut, avec Marc Audigier et Patrick Rassat, en ont fait, selon Monsieur Juillet «la première institution à dispenser une formation spécifique». Dans le dernier numéro de l'excellente revue de l'IHEDN, Défense, datée de septembre-octobre, qui consacre un dossier aux enjeux à la fois géopolitiques et géoéconomiques que revêt l'intelligence économique, Monsieur Alain Juillet, Haut Responsable Chargé de l'Intelligence Économique, après un rappel historique sur le sujet explique à son avis quelles sont les trois règles du succès en la matière. Nous reproduisons ici cet article intégralement avec l'aimable autorisation de son auteur et du rédacteur-en-chef de Défense, Richard Labévière. (©) Défense N°112.

M. Alain Juillet, Haut Responsable Chargé de l'Intelligence Économique (Photo © European-Security).

M. Alain Juillet, Haut Responsable Chargé de l'Intelligence Économique (Photo © European-Security)

  • Un peu d'histoire

Les Anglais ont été les premiers à mettre en œuvre les principes de l'intelligence économique. Parcourant le monde sur leurs bateaux, ils les utilisaient pour la découverte, le commerce, les alliances politiques ou la conquête militaire. Ils ont compris très tôt qu'une organisation efficace repose sur le partage d'information, le travail en réseau, les échanges d'idées et de connaissances.

Les Japonais, dans les années cinquante, ont développé un système d'intelligence économique s'appuyant sur le MITI et le JETRO pour relancer leur économie. Il a pu voir le jour grâce à l'utilisation du réseau télex international de leurs grandes entreprises, du goût des Japonais pour le renseignement et de la motivation de tous pour relancer l'économie. La quantité de données traitées journellement en provenance du monde entier, et la fourniture des analyses à tous les opérateurs leur donnaient un avantage concurrentiel majeur.

Les Américains ont découvert l'intelligence économique vers le milieu des années quatre-vingt, grâce à Michael Porter. Ce professeur à Harvard en stratégie d'entreprise a été le premier à formuler le concept en s'appuyant sur deux constats:

  • d'une part, le marché n'étant plus national mais mondial, il faut intégrer cette dimension dans la stratégie de l'entreprise;

  • d'autre part, la maîtrise de l'ensemble des informations requises implique l'utilisation de moyens techniques performants de recueil et d'analyse.

L'idée était lancée et l'intelligence économique s'est implantée progressivement aux États-Unis dans les entreprises comme dans l'administration. La mise en place s'est terminée, sous le mandat du président Clinton, par la création de l'Advocacy Center qui permet de mobiliser toutes les administrations sur la cinquantaine de contrats considérés comme essentiels pour les Américains. A ce stade le partenariat public-privé devient total.

En France, en 1986-1987, Monsieur Guillaumeau, revenant des États-Unis, a été le premier à communiquer sur le sujet, mais il n'a pas été entendu. C'est Henri Martre, dans un rapport publié six ans plus tard qui a été le premier à faire prendre conscience du problème en France. Il a été relayé deux ans plus tard par la commission présidée par Bernard Esambert qui a tenté la mise en application du concept au niveau de l'État et des entreprises. Malheureusement, cet effort n'a pas été suivi d'effet. Seuls les universitaires et les chercheurs ont continué à travailler sur l'intelligence économique. L'IHEDN a été la première institution à dispenser une formation spécifique, tandis que l'IHESI lançait des groupes de réflexion sur la mise en œuvre du concept.

C'est en 2002 que le Premier ministre a décidé qu'il fallait agir face à la perte de différents contrats à l'étranger, que l'on croyait acquis, et à la prise de contrôle de sociétés françaises stratégiques. Le député Bernard Carayon a reçu pour mission de faire un rapport sur l'intelligence économique. Remis à l'été 2003, et contenant 38 propositions, il a eu un grand retentissement et créé un intérêt réel chez les différents acteurs concernés par le sujet. On peut dire qu'il a été l'initiateur de l'approche actuelle.

Aujourd'hui, beaucoup de pays s'intéressent à ce concept que les grandes sociétés multinationales ont déjà intégré. De l'Inde à la Chine, tous les grands pays savent qu'il va jouer un rôle essentiel dans la compétitivité de leurs entreprises au niveau mondial.

Au niveau européen, contrairement aux espérances des tenants d'un protectionnisme dépassé, il concerne tout le monde d'autant que de nombreuses entreprises sont binationales comme Thales, EADS ou Sanofi, ou multinationales comme Airbus. Il s'agit de mettre en place les moyens permettant aux entreprises françaises et européennes de se battre à armes égales avec les autres sur le marché mondial.

  • Comment définir l'intelligence économique ?

C'est un concept difficile à définir par l'ampleur de ce qu'il recouvre. Néanmoins tout le monde est à peu près d'accord pour la définition suivante: c'est la maîtrise et la protection de l'information stratégique pour tout acteur économique.

Dans ce cadre, on peut identifier trois grands domaines d'action:

  • l'action du cycle de l'information
  • la protection du patrimoine immatériel
  • les moyens d'action offensifs et défensifs fournis par l'information

Pour se battre à armes égales dans le monde économique, que l'on soit public ou privé, il faut avoir l'organisation qui permet de maîtriser l'information. C'est la maîtrise totale de ces techniques et de ces moyens qui donne l'avantage concurrentiel nécessaire pour gagner.

  • Un enjeu majeur

Chacun doit comprendre qu'en cent ans on est passé progressivement du marché de l'offre à celui de la demande avec une permanence de l'optimisation et de la déclinaison de l'existant. Aujourd'hui l'irruption de l'intelligence économique est en train de changer complètement la donne: elle nous fait basculer dans le marché de l'information et de la connaissance. Elle est un enjeu majeur de compétitivité face à la concurrence mondiale car c'est le seul vrai moyen qui apporte à l'économie française les éléments lui permettant de renouveler notre offre.

Si nous ne sommes pas capables de nous positionner rapidement dans le peloton de tête de ceux qui détiennent l'information, savent la traiter et l'utiliser, nous perdrons progressivement notre efficacité. Le secret de la réussite future est d'avoir en temps réel l'information requise pour détecter les champs du possible et l'exploiter dans des domaines où les autres sont défaillants pour des raisons techniques ou autres.

  • La sensibilisation nécessaire

En 1998, dans un article paru dans Foreign Affairs, Joseph Nye, responsable du National Intelligence Council, écrivait qu'il fallait apprendre aux étudiants que la clef du futur était la maîtrise de l'information. Son détenteur serait le leader du monde et que pour les années à venir, ce serait les États-Unis. Le président Clinton avait ajouté au Sénat que son seul objectif était de faire gagner des contrats aux entreprises américaines.

Par cette approche prémonitoire et volontariste nos amis d'outre-Atlantique ont montré le chemin. L'intelligence économique concerne tout le monde mais nous devons y préparer plus particulièrement les nouvelles générations dans les grandes écoles et les universités. Il faut que nos commerciaux, nos ingénieurs et nos chercheurs aient conscience que nous sommes dans une compétition mondiale dans laquelle tout le monde essaie de recueillir des informations par les moyens les plus modernes pour en tirer des analyses permettant de prendre les bonnes décisions. Ils doivent également comprendre la nécessité du partage de l'information, chacun l'exploitant ensuite à sa guise. Ce sera d'autant plus difficile que cette approche anglo-saxonne et asiatique n'est pas dans notre culture.

  • Les outils de recueil et de diffusion de l'information

Le recueil et le traitement de l'information exigent des moyens techniques puissants et sécurisés dont nous devons encourager la création et le développement. En Europe, nous sommes trop souvent dépendants de matériel étranger qui apporte rarement des garanties de sécurité satisfaisantes. N'oublions pas que tous les fabricants de logiciels ont des codes sources permettant d'avoir accès à l'utilisateur. Chacun doit prendre conscience que la protection des flux et des données est essentielle au niveau de l'administration, de l'entreprise et du particulier.

Nous disposons d'excellents chercheurs, à la pointe des nouvelles technologies de l'information mais beaucoup sont attirés par l'étranger. Il faut leur offrir la possibilité de créer et de développer leurs entreprises par des aides et du capital développement. Des réflexions sont en cours et la récente initiative européenne va heureusement y contribuer. Les Américains nous en font la démonstration avec InQTel, spécialisé dans la cryptologie, la sécurité de la transmission des messages, les outils de veille, techniques de recueil et traitement des messages. Lancé il y a quelques années, ce fond d'investissement en technologie a une rentabilité équivalente au fonds classiques, en dépit du temps nécessaire au lancement d'une technologie.

  • La mise à disposition d'information

Les administrations de l'État, les chercheurs et les universitaires se sont, chacun dans leurs domaines, intéressés à l'intelligence économique et ont construit des bases de données. Le problème à résoudre est celui de la transversalité pour en faciliter l'accès. Il faut identifier tout ce qui a déjà été fait afin de sélectionner les meilleures solutions pour interfacer ces bases de données afin de les regrouper sur des portails accessibles aux utilisateurs.

L'objectif doit être de permettre à tous les types d'entreprises d'avoir un accès simplifié au plus grand nombre d'informations possible, sachant que cette approche fonctionne très bien au Royaume-Uni et au Canada. C'est particulièrement important pour les PME/PMI qui forment l'essentiel du tissu industriel français. Dans le cadre de l'intelligence territoriale, nous devons apporter au niveau régional l'information utile et ciblée dont elles ont besoin.

  • La défense des intérêts stratégiques

L'objectif de l'État est de permettre aux entreprises françaises de se battre à armes égales dans la défensive comme dans l'offensive. Dans le respect des lois et normes européennes et françaises, il faut s'assurer que la liberté des échanges financiers et commerciaux n'aboutit pas à un déséquilibre pénalisant la capacité de manœuvre de nos entreprises, ou ne met pas en danger leur pérennité.

La plupart des grands pays ont des règles très strictes pour contrôler les actions de l'acheteur après la prise de contrôle d'une de leurs entreprises sensibles. C'est par exemple le cas de la loi Proxy aux États-Unis. D'autres pays envisagent de le faire face à des méthodes privilégiant trop exclusivement l'intérêt financier à court terme, au détriment de l'aspect industriel et technologique à moyen et long terme, et sans considération pour l'emploi.

Face à ces menaces, la France a choisi d'adapter ses outils juridiques pour prendre en compte l'évolution des modes d'action des entreprises et répondre à l'attente des investisseurs qui veulent des règles claires et sans ambiguïté.

  • Conclusion

L'État s'est mobilisé le jour où il a vu que le retard pris par nos entreprises dans l'utilisation du concept devenait préoccupant. Aujourd'hui son objectif est de faire découvrir la démarche par nos concitoyens, de promouvoir son utilisation et d'encourager les développements techniques requis pour atteindre l'excellence. Elle doit devenir un état d'esprit.

  • Dans le cadre de l'intelligence territoriale nous devons apporter au niveau régional l'information utile et ciblée dont les PME ont besoin.

Dans la conception française de l'intelligence économique, le rôle de l'État n'est pas de se substituer aux entreprises dans la négociation offensive ou défensive. Son objectif est de les aider à recueillir, analyser et utiliser toutes les informations leur permettant d'être plus compétitives, de mieux comprendre leur environnement, et donc, de réussir.

Chacun doit être conscient que l'intelligence économique, c'est l'affaire de tous. L'approche française est à construire; elle est en construction.

Alain Juillet

(1) Rapport fait au nom de la Commission des Finances, de l'Économie générale et du Plan sur le projet de loi de finances pour 2005, rapport qui sera discuté le 18 novembre à l'Assemblée Nationale


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