Éditoriaux Défense Sécurité Terrorisme Zones de conflits Logistique Livres de référence Liens
Terre Air Mer Gendarmerie Renseignement Infoguerre Cyber Recherche

Victoires symboliques

Victoires symboliques

Par François-Bernard Huyghe (*) de l’Observatoire d’infostratégie.

Apparaissant à la télévision après les élections du 30 Janvier, G.W. Bush a félicité de son courage le peuple irakien. Il a, dit-il, « fermement rejeté l’idéologie anti-démocratique » en sachant « s’affranchir de la peur et de l’intimidation ». À l’évidence le goût du président pour ce type de formules (ou celui des speech writers néo-conservateurs qui écrivent pour lui sous la houlette de Carl Rove) reflète davantage qu’une rhétorique quelque peu lyrique.

En témoignent de multiples désignations de l’ennemi comme « ceux qui haïssent la liberté » ou les allusions au pouvoir contagieux et libératoire des valeurs dans les discours d’un président visiblement conforté dans ses choix. Ainsi sa confiance en la « force de l’idéal » inspirait toute l’allocution pour sa seconde investiture[1].. Et l’élection irakienne est interprétée comme un exemple destiné à se diffuser dans tout le Moyen-Orient, conformément au slogan « notre route commence à Bagdad »[2].

Le 26 Janvier, G.W.B. avait précisé sa pensée au cours d’une conférence de presse[3] : le seul fait que ces élections aient lieu constituait déjà une victoire inscrite dans un « objectif à long terme », à savoir « mettre fin à la tyrannie dans le monde ». Propager la liberté ici et maintenant serait le seul moyen de combattre durablement la haine et le ressentiment, qui forment le « terrain de recrutement pour ceux qui ont une vision du monde qui est exactement opposée à la nôtre. »[4] et donc de gagner la « guerre globale à la terreur ».

On pourrait multiplier les exemples de cette phraséologie. Les commentateurs ont l’habitude de qualifier d’« idéologique » de telles déclarations, tantôt en y mettant une nuance proche d’utopisme (le fameux "messianisme" des Américains, ou leur manichéisme un peu niais mais sympathique ) tantôt pour l’assimiler à la dissimulation de sordides intérêts géopolitiques.

·        Quand l’idéologie polarise le conflit

Il nous semble surtout qu’il faut prendre le mot au sens que lui donnait Anna Harendt dans Le système totalitaire : « Une idéologie est précisément ce que son nom indique : elle est la logique d’une idée…. L’émancipation de la pensée à l’égard de l’expérience. ».

Et cette émancipation obéit à deux facteurs, l’un de cohérence interne, (l’enchaînement des idées à partir des principes), l’autre d’opposition, dans la lutte contre l’idéologie adverse. Au royaume des idées, il n’existe pas de système sans son double négatif.

La logique interne se résume ici à la loi des trois T : Terrorisme, régimes de Terreur et instruments de Terreur (Armes de Destruction Massive). Ils sont les trois faces d’un Mal d’essence morale : cette « haine de la liberté » si souvent évoquée.

Quant à l’opposition, elle oppose cette vision à l’idéologie djihadiste et à sa propre définition de l’unicité du Mal (Croisés, Juifs, régimes arabes vendus à l’étranger…) complotant contre l’Oumma, un crime face auquel des actes comme le 11 septembre ou les attentats en Irak ne seraient que légitime défense. Ici, les ennemis sont les ennemis de Dieu.

 Le problème de cette dialectique est d’abord qu’elle nourrit l’agressivité et la paranoïa, donc l’affrontement, donc le principe de guerre perpétuelle : plus l’Amérique tente d’éliminer l’ennemi unique, et d’effacer le "9/11", plus elle fait monter l’antiaméricanisme, suscite les ennemis multiples et plus le terrorisme recrute. Après deux guerres et des dizaines de milliers de morts en réponse au 11 Septembre, après 150.000 soldats U.S. envoyés en Irak, après plus 300 milliards de dollars consacrés à l’éradication du terrorisme, ce dernier semble plutôt prospérer et recruter que se terrer ou disparaître. Et, en dépit de l’enthousiasme des premières heures à propos du taux de participation des électeurs irakien (un peu vite interprété comme une conversion massive à la démocratie), les esprits chagrins pourront se demander si les critères exigés d’une élection libre étaient les mêmes qu’en Ukraine.

Mais ce que retiendront surtout des millions de gens, c’est ce défi que se lancent Bush et Zarkaoui (jouissant d’une prééminence aussi grande au sein des groupes armés irakiens que dans les médias occidentaux) : qui humiliera l’autre ? Qui prouvera quoi à la face du monde ? À placer l’affrontement sur le terrain symbolique, on court quelque risque.

Polariser "question terroriste" en ces termes – une lutte cosmique entre des sentiments ou des visions du monde – équivaut à dessiner un affrontement sans victoire possible. Sauf à imaginer d’un côté que les musulmans se convertissent en masse au marché et aux droits de l’homme (« Nous devons faire un meilleur job d’explication » disait G.W.B. dans la même conférence de presse, mais cela pourrait ne pas suffire). Sauf à attendre de l’autre l’établissement d’un émirat de Washington D.C. dépendant du califat rétabli à Bagdad, après une interruption depuis 1258.

Mais surtout, cette opposition tend à imposer des enjeux purement symboliques sur lesquels s’hypnotisent les acteurs et souvent les spectateurs. Ainsi la notion que le taux de participation aux élections constituerait un critère de la victoire dans un duel entre G.W.B. et al-Zarkaoui.

D’une part l’idée qu’un chef djihadiste, qui n’a que récemment fait allégeance à ben Laden et à qui ne sont attribués que quelques uns des centaines d’attentats en Irak, représente le premier péril que doit combattre l’hyperpuissance, cette idée est pour le moins étrange. D’autre part qu’un pays où il y a plus d’un soldat américain pour cent électeurs, sans compter les forces de la coalition et les supposées armées et police irakiennes, vote à environ 60%, cela témoigne de beaucoup de choses, mais certainement pas d’une victoire d’un principe spirituel sur un autre.

François-Bernard Huyghe 

(*) Docteur d'État en Sciences Politiques, François-Bernard Huyghe est Chercheur en Sciences de l'Information et de la Communication. Il enseigne notamment au Celsa Paris IV ainsi qu'à l'École de guerre économique à Paris. Ses recherches actuelles portent sur les rapports entre information, conflit et technologie. Il a publié notamment "L'Information, c'est la guerre" (Panoramiques) et "l'Ennemi à l'ère numérique, Chaos, Information, Domination" (Presses Universitaires de France) et Écran / Ennemi: Terrorismes et guerre de l'Information" (www.00h00.com). F.-B. Huyghe est aussi connu pour avoir fondé l’Observatoire d’infostratégie dont la renommée a dépassé largement les frontières des pays membres de l'Union européenne.

L’Observatoire d’infostratégie a pour vocation de réunir des chercheurs, des praticiens ou des journalistes qui s’intéressent à la guerre de l’information au sens large. Et ce, pour la comprendre, pas pour la pratiquer pour une cause militante. Il n’est donc pas question, dans le cadre de l’Observatoire ou du site Vigirak, de sortir du travail d’analyse, de diffuser des informations illégales ou dangereuses, d’aider quelque partie (ou parti) que ce soit ou bien entendu de propager des thèses "conspirationnistes". L’Observatoire d’infostratégie n'est donc pas une usine à rumeurs pour activistes électroniques de tous poils (NDLR).

Notes:

Lire du même auteur:


Derniers articles

Verdun 2016 : La légende de la « tranchée des baïonnettes »
Eyes in the Dark: Navy Dive Helmet Display Emerges as Game-Changer
OIR Official: Captured Info Describes ISIL Operations in Manbij
Cyber, Space, Middle East Join Nuclear Triad Topics at Deterrence Meeting
Carter Opens Second DoD Innovation Hub in Boston
Triomphe de St-Cyr : le Vietnam sur les rangs
Dwight D. Eisenhower Conducts First OIR Missions from Arabian Gulf
L’amiral Prazuck prend la manœuvre de la Marine
Airmen Practice Rescuing Downed Pilots in Pacific Thunder 16-2
On ne lutte pas contre les moustiques avec une Kalachnikov...
Enemy Mine: Underwater Drones Hunt Buried Targets, Save Lives
Daesh Publications Are Translated Into Eleven Languages
Opération Chammal : 10 000 heures de vol en opération pour les Mirage 2000 basés en Jordanie
Le Drian : Daech : une réponse à plusieurs niveaux
Carter: Defense Ministers Agree on Next Steps in Counter-ISIL Fight
Carter Convenes Counter-ISIL Coalition Meeting at Andrews
Carter Welcomes France’s Increased Counter-ISIL Support
100-Plus Aircraft Fly in for Exercise Red Flag 16-3
Growlers Soar With B-1s Around Ellsworth AFB
A-10s Deploy to Slovakia for Cross-Border Training
We Don’t Fight Against Mosquitoes With a Kalashnikov
Bug-Hunting Computers to Compete in DARPA Cyber Grand Challenge
Chiefs of US and Chinese Navies Agree on Need for Cooperation
DoD Cyber Strategy Defines How Officials Discern Cyber Incidents from Armed Attacks
Vice Adm. Tighe Takes Charge of Information Warfare, Naval Intelligence
Truman Strike Group Completes Eight-Month Deployment
KC-46 Completes Milestone by Refueling Fighter Jet, Cargo Plane
Air Dominance and the Critical Role of Fifth Generation Fighters
Une nation est une âme
The Challenges of Ungoverned Spaces
Carter Salutes Iraqi Forces, Announces 560 U.S. Troops to Deploy to Iraq
Obama: U.S. Commitment to European Security is Unwavering in Pivotal Time for NATO
International Court to Decide Sovereignty Issue in South China Sea
La SPA 75 est centenaire !
U.S. to Deploy THAAD Missile Battery to South Korea
Maintien en condition des matériels : reprendre l’initiative
La veste « léopard », premier uniforme militaire de camouflage
Océan Indien 2016 : Opérations & Coopération
Truman Transits Strait of Gibraltar
Navy Unveils National Museum of the American Sailor
New Navy, Old Tar
Marcel Dassault parrain de la nouvelle promotion d’officiers de l’École de l’Air
RIMPAC 2016 : Ravitaillement à la mer pour le Prairial avant l’arrivée à Hawaii
Bataille de la Somme, l’oubliée
U.S., Iceland Sign Security Cooperation Agreement
Cléopatra : la frégate Jean Bart entre dans l’histoire du BPC Gamal Abdel Nasser
Surveiller l’espace maritime français aussi par satellite
America's Navy-Marine Corps Team Fuse for RIMPAC 2016
Stratégie France : Plaidoyer pour une véritable coopération franco-allemande
La lumière du Droit rayonne au bout du chemin





Directeur de la publication : Joël-François Dumont
Comité de rédaction : Jacques de Lestapis, Hugues Dumont, François de Vries (Bruxelles), Hans-Ulrich Helfer (Suisse), Michael Hellerforth (Allemagne).
Comité militaire : VAE Guy Labouérie (†), GAA François Mermet (2S), CF Patrice Théry (Asie).

Contact