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NCW/NCO : Un concept décisif pour l’avenir

 

NCW/NCO : Un concept décisif pour l’avenir

 

La puissance du Net-Centric Warfare (NCW)/Net-Centric Operations (NCO) est confirmée dans ses champs d’application par les États-Unis ; l'Europe doit faire les choix nécessaires et définir sa stratégie. Pour Intelligence & Stratégie, Christophe Kaiser (1) rappelle les enjeux de cette « guerre réseau-centrée ». Paris, le 2 février 2005.

 

Dans le contexte de mondialisation et de diffusion des technologies de l'information et de la communication dans les différentes couches de la société, la défense et la sécurité nationales doivent être repensées pour construire une Europe responsable. Les États-Unis projettent une vision de l'avenir au travers du concept de NCW (2), rebaptisé NCO, en vue d'intégrer les programmes relatifs à la stratégie du Department of Homeland Security, et s'appliquent à mettre en œuvre un processus d'objectifs pour en faire la démonstration au cours des opérations militaires les plus récentes, notamment Iraqi Freedom. Il s'agit d'un processus inachevé, d'un « voyage », d'un concept émergent vers la maîtrise d'une réelle capacité opérationnelle à l'horizon 2010-2020, comme le reconnaissent ses initiateurs David S. Alberts, John J. Garstka, Frederick P. Stein (3).

 

Des décideurs européens prennent conscience de façon différenciée des enjeux du NCW/NCO pour répondre aux enjeux militaires et de sécurité. A contrario, certains autres décideurs assimilent le NCW/NCO à une course aux technologies visant à asphyxier économiquement l'Europe, faisant le parallèle avec l'Initiative de Défense Stratégique (IDS) déclenchée par Reagan durant la décennie 80 pour ruiner l'URSS. Il est vrai que le NCW/NCO, vocable mi-Internet, mi-guerrier, difficilement prononçable, pourrait aisément apparaître comme le tout dernier "buzz word" dans la longue liste des acronymes militaires et industriels américains, lesquels ont vocation à être successivement démodés. Il ne faudrait cependant pas que des a priori ou parallèles trop faciles écartent d'emblée une tendance de fond dont la compréhension des enjeux connexes s'avère indispensable à la construction d'une Europe autonome et compétitive.

 

Cet effort de compréhension ne vise pas non plus à transcrire à l'identique le modèle américain, mais conduit à réfléchir à ce dont l'Europe a réellement besoin pour ses opérations, menées seules ou en coalition, pour lancer le développement d'outils de productivité adaptés et abordables.

 

Les balbutiements du NCW/NCO en Europe démontrent déjà quelques approches divergentes par rapport au NCW américain. Dans une étude récente réalisée pour la Swedish Defence Research Agency, Andrew D. James de l'Université de Manchester précise que l'approche britannique est « plus pragmatique et s'appuie sur les armes, les centres de commandes et les capteurs existants » et que « l'objectif de la pensée britannique est d'accroître l'effet militaire, plutôt que de créer un réseau pour créer un réseau ». En Europe, le déploiement opérationnel des concepts NCW/NCO est quasiment inexistant, hormis en Grande-Bretagne et en Suède. Cette situation doit être considérée comme un atout, car le développement du NCW/NCO à l'échelon européen sera d'autant plus facilité qu'il ne sera pas nécessaire d'agréger des "briques" nationales, avec les particularités de chacun des États européens. La mise en œuvre d'un NCW/NCO européen devient cependant urgente.  

  • Un coût surmontable par l’Europe

L'Europe devrait s'attacher non pas à concevoir la « solution globale » en matière de NCW/NCO, mais au contraire à identifier les applications simples et prometteuses. Les contraintes budgétaires devraient ainsi l'amener à se concentrer sur des segments vraiment stratégiques, notamment ceux sur lesquelles elle est déjà présente, et à se procurer le reste "sur étagères", permettant ainsi de réduire les coûts de développement jusqu'à 40 %. Cette hypothèse permettrait vraisemblablement à l'Europe de surmonter sa faiblesse budgétaire, technologique et capacitaire, vis-à-vis des États-Unis, selon ses spécificités, et de bâtir des coopérations équilibrées Europe/États-Unis.

 

Le concept NCW apparaît aux États-Unis à la fin des années 90. Il est l'œuvre de la Révolution dans les Affaires Militaires (RAM), un concept développé par l'URSS dans les années 60 et validé par les États-Unis durant l'opération "Tempête du désert" en 1991. La « transformation militaire », développée à la suite du 11 septembre, accélère la mise en œuvre de la RAM par l'exploitation des technologies de l'information en vue de la suprématie informationnelle (Information Dominance). Il apparaît ainsi que le NCW/NCO n'était encore qu'à l'état d'ébauche durant l'opération Anaconda en Afghanistan, dans un contexte différent en 2002, alors qu'il évolue rapidement en Irak en 2003, utilisé comme laboratoire expérimental dans le cadre du projet du Pentagone de constituer une « infosphère » (Global Information Grid, GIG), à plus long terme.

 

Le NCW/NCO bouleverse non seulement la manière de faire la guerre, mais aussi l'organisation de la sécurité des États, tandis que la chaîne de valeur de l'industrie de défense et de sécurité connaît des évolutions importantes, à commencer par le positionnement de nouveaux acteurs du secteur civil autrefois insignifiants. Il s'agit entre autres d'optimiser l'efficacité des forces armées et de sécurité par la fusion des données en temps réel, en les orchestrant autour de l'information et des technologies associées (IT), de faire ainsi entrer le domaine Défense & Sécurité dans l'ère de l'information.

 

Les concepts qui sous-tendent le NCW/NCO permettent d'accroître la puissance des forces armées et de sécurité avec des moyens réduits (moins de plates-formes du fait de leur mise en réseau), mais aussi, parce qu'ils permettent d'optimiser les budgets Défense & Sécurité en hiérarchisant les priorités grâce à l'approche "mission" plutôt que par "plates-formes", d'intégrer de nouveaux acteurs dans la chaîne de valeur de l'industrie et de doter l'Europe d'une capacité d'action extérieure plus autonome en s'assurant qu’elle puisse maintenir des opérations avec les États-Unis.

  • Concept

 Le NCW/NCO présente une filiation avec le concept antérieur de Noopolitik (du grec Noos, ou "esprit") développé par la Rand par opposition au concept de Realpolitik (par référence à l'expansionnisme territorial). Au passage, il convient de souligner que les États-Unis ne manquent pas de moyens pour développer de nouveaux concepts et en assurer la promotion. Plutôt que de le déplorer, les Européens doivent assurer l'indépendance et le développement des organismes de réflexion.

  • Accélération

Le temps nécessaire pour « désigner » une cible et l'atteindre s'élevait à quatre jours à la fin de l'opération Tempête du désert en 1991, contre 45 minutes seulement au cours d’Iraqi Freedom en 2003 sur le même théâtre d’opérations.

  • L’Enjeu de l'autonomie de la décision européenne

La clé du NCW/NCO tient dans le positionnement des plates-formes, désormais placées aux nœuds des réseaux d'information et de commandement et donc, à même d'être mises en œuvre et activées par des boucles de décision différentes, beaucoup plus rapides et directes. L'enjeu est la révolution dans l'interopérabilité des moyens, l'interconnexion des plates-formes et les organisations associées.

 

Dans la lutte anti-terroriste, le NCW/NCO est en cours d'expérimentation, mais il ne fait aucun doute que la « guerre de l'intelligence » nécessitera des moyens électroniques intégrés, afin de réduire les délais d'intervention et de mener les opérations électroniques. Les dernières analyses confirment le bien fondé de la combinaison de ces moyens et des forces spéciales. Sur un autre plan, le NCW/NCO va profondément modifier la façon dont les États définissent et acquièrent leurs systèmes de défense et de sécurité. Une relation partenariale croissante entre industrie et opérationnels est appelée à devenir la règle, les plates-formes et vecteurs se devant quant à eux d'être impérativement compatibles avec la « charpente » des systèmes d'information. En découle une modification du tissu industriel d'égale ampleur, entraînant une évolution du rôle des maîtres d'œuvre classiques, ainsi que des méthodes contractuelles traditionnelles. Dans la mesure où le NCW/NCO repose sur des systèmes d'information, l'Europe ne pourra pas échapper à une réflexion sur les vulnérabilités qu'ils comportent et les moyens dont elle doit se doter pour y répondre :

- prise de contrôle de ses systèmes d'information par des entités tierces, adversaires ou « amis » non alignés ;

- désinformation ;

- déni d'accès,

- effondrement temporaire des systèmes d'information, alors que les soldats seront devenus extrêmement dépendants des technologies de l'information ; etc.

  • Des enjeux de souveraineté

Sans apporter de solutions à ces vulnérabilités, incluant par ailleurs la problématique centrale des enjeux de souveraineté, celui de la "maîtrise" de l'espace, de même que celui du "contrôle" de l'Internet, l'Europe ne pourra pas bénéficier de l'apport en puissance de ces technologies de l'information. Ces vulnérabilités peuvent en effet annuler la puissance du NCW/NCO. C'est pourquoi, la maîtrise des technologies des télécommunications par l'Europe est vitale sur l'ensemble de la chaîne, des composants électroniques aux logiciels embarqués.

 

De la même façon, lorsque des États membres de l'Union européenne font le choix d'un équipement, ne devraient-ils pas s'interroger sur d'éventuelles dépendances techniques et opérationnelles ?

 

La Grande-Bretagne, l'Italie, les Pays-Bas, le Danemark et la Norvège, ont ainsi fait le choix du Joint Strike Fighter (F-35). Il s'agit d'un système de systèmes sous contrôle américain. De deux choses l'une : soit l'ignorance explique ce choix, ce qui est peu probable, soit le choix délibéré d'une Europe dépendante et sous la protection des États-Unis ne fait aucun doute, nous ramenant au statu quo ante de la guerre froide. Cette dernière hypothèse éloigne d'autant plus la perspective d'une politique de défense européenne, à moins de tirer  les conséquences de ces choix et de conclure des coopérations structurées entre États membres conscients de ces enjeux et en accord sur un "modèle européen".

 

L'approche NCW/NCO pour la France et l'Europe est en mesure de fournir la clé de l'analyse qui fait tant défaut à ces domaines souverains en quête de concepts. La question des choix en matière de Défense (question récurrente depuis des décennies) prend un éclairage nouveau, propre à permettre enfin sa résolution, tout en préparant efficacement l'avenir.

 

Christophe Kaiser

 

1) Christophe Kaiser, Analyste et Conseiller indépendant est l'auteur du rapport "Net-Centric Warfare / Net-Centric Operations: Impacts stratégiques - Impacts industriels", réalisé sous la coordination de Christophe Bédier et de Philippe Cothier, respectivement Administrateur et Président du Centre d'Étude et de Prospective Stratégique, le CEPS (2), paru en novembre 2004.

2) Le CEPS est une ONG, dotée du statut participatif auprès du Conseil de l'Europe.

3) « NCW is about human and organizational behavior. NCW is based on adopting a new way of thinking - network cenrtic thinkink - and applying it to military operations ». Définition donnée par "l'un des pères du NCW, le Dr. David S. Alberts, Director Research and Strategic Planning, Office of the Assistant Secretary of Defense for Networks and Information Integration (OASD-NII) DoD, Washington, cité par Philippe Cothier.

 

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