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Violence du monde

Violence du monde : de la sécurité par la terreur à la terreur de l’insécurité

Le vice-amiral d'escadre Guy Labouérie (2S) a quitté la Marine Nationale en 1992 après 39 ans de service actif. Il est membre de l'Académie de Marine. Photo © Olivier Labouérie (Mai 2005).Stratégie : Réflexions et variations de Guy Labouérie. Publié en avril 1993 par l'ADDIM.

Par l'Amiral Guy Labouérie, membre de  l'Académie de Marine (1). Brest, le 12 mars 2005 (©).

Malgré leur nombre, les livres savants sur la violence ne s’appesantissent guère sur la violence des personnes, et pourtant! “Partout, du plus loin que l’on remonte, l’être humain ment, triche, vole, frappe, emprisonne, déporte, violente, torture... Partout les larmes et la souffrance, partout le silence des troupeaux asservis et, roulant du fond des âges en vagues sans fin, partout le sang...”

  • Qu’en sera-t-il demain ? Aux possibilités d’expansion physique des millénaires précédents succèdera un espace fermé sans frontières où les tensions pourraient s’exacerber à un point encore jamais envisagé ?

En fait, il en est de la violence comme d’une fusée à trois étages, le premier étant la violence personnelle trop souvent négligée alors qu’elle est l’origine et l’aboutissement de l‘ensemble. En effet, par un terrible boomerang, c’est sur ce premier étage que s’abattent les deux autres, la violence des structures sociétales et celle des États, en un cercle infernal qui se nourrit sans cesse sur lui-même de façon de plus en plus exacerbée. Partant de la violence réfléchie individuelle, infiniment plus complexe que celle instinctive prêtée au monde animal, elle revêt, avec le mensonge comme comburant, plusieurs formes en tant que “violence sociale”, « culturelle », “institutionnelle”, et pire “violence sacrificielle”, toutes d’autant plus développées que l’on se trouve dans une société plus nombreuse et plus concentrée, caractéristique des villes. Cette violence se démultiplie à travers toutes nos dimensions, y compris  “spirituelle”, dès lors que le besoin religieux est manipulé comme accélérateur de la violence par des agitateurs, des ambitieux, des criminels, les racismes et les intégrismes.

Un de ses plus profonds ressorts est l’angoisse, résultat de multiples peurs: devant la nature, l’autre vivant, l’autre pensant, peur devant l’avenir, peur devant soi… peur devant tout et rien... “cette peur d’être soi qu’on appelle l’angoisse qui pousse à se conformer et prépare toutes les soumissions” (Schneidermann) ou toutes les révoltes. L’angoisse se vit comme un sentiment global d’insécurité, tandis qu’un double venin ajoute sans cesse au désarroi des citoyens de tous âges: la dérision et la déresponsabilisation pouvant entraîner de très violentes réactions. La déresponsabilisation est le fruit amer et dangereux du développement de la non-culpabilité personnelle et sociétale aggravée par un assistanat excessif. La dérision tient à notre culture de la méfiance, notre peur du face à face, contredisant et détruisant en profondeur toute recherche de la vérité du “qui suis-je” indispensable à la maturité du citoyen. Si cette violence de l’homme s’est universellement répandue, “c’est qu’ elle est la seule à posséder cette caractéristique, fascinante et horrible, d’offrir la possibilité d’instituer au profit du plus fort des relations avantageuses en faisant l’économie du travail et de la communication véritable...” Nous sommes potentiellement capables de construire une masse infinie de douleur, c’est la leçon de la Shoah, car la douleur est la seule force qui se crée avec rien, sans frais et sans peine. Il suffit de ne pas voir, ne pas écouter, ne pas faire (Primo Levi).

La plus grande injustice que l’Histoire fasse à la douleur du monde c’est de la passer sous silence (Union Soviétique, Chine, Cambodge, Ogaden, Rwanda, Algérie, Iran, Irak, Somalie, Soudan, etc...) laissant ainsi s’étendre la désinformation et le désintérêt avec de redoutables risques et conséquences. En même temps monte l’observation qu’au XXIème siècle, ce ne sont plus tellement les destructions guerrières qui seront les pires car on possède de plus en plus de moyens de les contenir, du moins dans les démocraties. Par contre les violences matérielles, économiques, intellectuelles, spirituelles et totalitaires de diverses natures ne cessent de grandir avec une accélération continue vers un nihilisme destructeur... conséquence inexorable du pur matérialisme, faisant ainsi un terrible retour sur ce qui a animé les criminels de la Shoah... la disparition de l’Autre en tant qu’Autre et l’ouverture vers des dictatures impitoyables.

Cette violence est fondamentalement d’origine et d’ordre individuel, personnes et groupuscules, particulièrement à travers les terrorismes, la criminalité internationale et les dictatures diverses qui ont parfaitement assimilé les avantages présentés par une situation globale faite d’incertitudes et de flou généralisé. Ayant tout compris des caractéristiques, des faiblesses et des erreurs d’un monde hétérogène en mouvements permanents de toute nature, ils font leurs, à travers leurs organisations, les principes de dispositifs transparents et efficaces qui ne donnent pas prise aux habituels moyens de coercition et de la violence légale des États. S’insérant grâce à la corruption jusque dans les structures étatiques, il s’agit de bien autre chose que ce dont nous avions l’habitude, ce qui remet en question aussi bien les personnes que les organisations et les moyens, en prenant la véritable mesure de l‘importance et l’influence du Droit et des médias dans leurs côtés positifs comme négatifs. Ironie de l’histoire, alors que les politiques ont toujours accusé les militaires de préparer les opérations de la veille, aujourd’hui ce sont eux qui sont directement face aux menaces de l’avenir alors que pour la majorité d’entre eux ils se croient toujours au milieu du XXème siècle.

Nous sommes en effet passés d’un bipolarisme tranquillisant à l’anarchie culturelle et scientifique généralisée, de la sécurité par la terreur à la terreur de l’insécurité.

Cela introduit une mutation des risques et menaces dont les plus immédiates - et à terme les plus dangereuses - se trouvent aussi bien à l’intérieur de chacun des pays que sur l’ensemble de la planète car tout pays a des citoyens et des intérêts partout. Nous aurions grand tort de penser que l’Europe peut en être exemptée car son  “terrain de jeu” , si l’on ose l’expression, est désormais global pour elle comme pour tous les autres et il faut donc être capable d‘agir n‘importe où, dans n‘importe quelles conditions, n‘importe quel domaine, intérieur comme extérieur, n‘importe quand et sous n‘importe quelle forme!…

Cette situation recouvre, toutes proportions gardées, celles de l’Océan où les frontières n’existent pas et où peuvent se mélanger, se croiser, s’observer… tous compétiteurs comme toutes forces avant de s’engager dans telle ou telle action.

Où en sommes nous face à la violence du monde dans notre “douce” Union Européenne et que faisons-nous de l‘Océan ?

On peut toujours rêver.

Guy Labouérie

(1) L'Académie de Marine a été fondée en 1752. Dissoute comme toute ses consoeurs pendant la Révolution, elle n'a été réactivée qu'en 1921. Son siège est à Paris.

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