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Les leçons de l’Océan: (5) Jacques Cœur

Les leçons de l’Océan: (6) Jacques Cœur

Par l'Amiral Guy Labouérie, membre de l'Académie de Marine (1). Brest, le 14 mai 2005 (©).

Défense et Océans  Propos de marin (1969-1994) de Guy Labouérie. Publié en octobre 1994 par l'ADDIM.Le vice-amiral d'escadre Guy Labouérie (2S) a quitté la Marine Nationale en 1992 après 39 ans de service actif. Il est membre de l'Académie de Marine. Photo © Françoise Labouérie (Mai 2005).

  • Comment se fait-il que le Danemark puisse être maître d’une des principales compagnies mondiales de porte-conteneurs tandis que la France, apparemment plus puissante, ne dispose que de miettes sur un des facteurs les plus importants du commerce maritime mondial?

Derrière cet écart, il y a en réalité l’effet d’une attitude française remontant loin dans le temps, continuant quoi qu’on en pense et qu’affirme l‘optimisme officiel des politiciens, attitude qui ne supporte pas le succès matériel de quiconque et qui, renforcée aujourd’hui par les lamentables méfaits d‘une idéologie égalitariste stupide, ajoute un mépris prononcé pour les "commerçants".

Jacques Cœur, quasi inconnu actuellement des Français, sauf à Bourges, en est une victime marquante. La notice qui lui est consacrée dans l’encyclopédie universelle le manifeste sans ambages car on a bien de la peine à y trouver ce qui en fait « le modèle de l’esprit d’entreprise » auquel fait référence Michel Mollat du Jourdin - qui a été pendant longtemps l'animateur infatigable de la Commission internationale d'histoire maritime (1) - au moment où le royaume de France est dans un triste état sous le règne de Charles VII, la moitié du pays étant occupé par les Anglais. Sans revenir sur les divers jugements portés sur l’homme pas plus que sur sa fonction d’Argentier du Roi qui se terminera en prison, ce sont les rapports entre commerce et mer, diplomatie et réseaux, information et logistique, etc. qui sont les plus intéressants car ce sont eux qui créent des richesses et par conséquent des emplois.

"Self made man", Jacques Cœur est avant tout un grand marchand, mais un marchand qui a compris, fortune aidant, qu’il fallait dépasser les vues du marchand pour aborder celles de l’économie en général, ce qui fera son prestige et son succès pendant un temps auprès du roi Charles VII. D’origine "terrienne" il retrouve d’instinct ce qui a fait la grandeur du commerce maritime grec augmenté du sens de la concurrence positive. Esprit curieux, attentif et imaginatif, tout l’intéresse et il rentre sans difficulté majeure dans ce que Braudel décrira cinq siècles plus tard dans "les jeux de l’échange" :

« Les réseaux se complètent, s’associent, se relaient, s’affrontent aussi. S’affronter cela ne veut pas dire se détruire Il y a des ennemis complémentaires. Il y a des coexistences hostiles faites pour durer. Face à face des siècles durant, les marchands chrétiens et les marchands de Syrie et d’Égypte s’affrontent, c’est vrai, mais sans que la balance penche entre ces adversaires indispensables les uns aux autres. »   

C’est en effet à partir de son appareillage pour les Échelles du Levant en 1432 qu’il comprend toute l’importance de la mer pour développer commerce et richesses avec l’Orient. Parti de Montpellier et d’Aigues Mortes, et malgré le naufrage du retour, il est le premier à aller à Beyrouth, puis Damas, s’informer du fonctionnement du commerce méditerranéen et à en tirer parti pour le reste de son activité. A partir de ce moment il fait de la Méditerranée le centre de ses préoccupations commerciales en particulier en tissant des liens étroits avec les Génois et avec la Sicile, pièce maîtresse de la navigation entre les deux bassins. Il construit et/ou loue une flotte de commerce dont il choisit les capitaines et la maistrance qui lui resteront fidèles au-delà de sa chute. Il comprend très vite l’intérêt de Marseille aussi bien que celui de Barcelone, Florence, Pise, Rhodes, Alexandrie, etc. et monte un réseau remarquable de représentants et d’agents ou facteurs. En même temps il construit un véritable "filet" interne à ce qui deviendra ultérieurement la France, dont les points forts sont centrés sur Rouen, Bruges, Orléans, Bourges (centre du pouvoir royal), Tours, avec des projections vers Saint Malo et la Rochelle et peut-être vers Bordeaux, ce qui ouvrait son attention sur l’Atlantique.

S’il perçoit très vite qu’il n’y a pas de commerce digne de ce nom sans moyens navals et financiers il comprend qu’il est tout aussi nécessaire d’avoir une diplomatie active, l‘ensemble des trois donnant la capacité maximale dans les affaires comme dans l‘influence. Il se servira de son poste auprès du Roi pour les affaires du Royaume mais mènera aussi sa propre diplomatie, lorsque nécessaire, en entretenant des liens parfois très étroits avec les puissants du moment, Pape y compris.

Tout l’intéresse, l’ancien et le nouveau et, pour le compte du Roi ou pour le sien, il met en œuvre des commerces aussi variés que les armes, le fer, le sel, les cuirs, les laines, celui des fourrures, textiles, métaux, épices... tout ce qui est en train de se créer ou de se modifier en fonction des besoins de l’Orient et de l’Occident et il n’hésita pas à se lancer dans l’exploitation de mines. A partir de Bruges il aura même une liaison avec l’Écosse qui n’aura pas de suite manifeste mais sera une des premières entre la Méditerranée et l’Atlantique, ce qu’il tentera également avec des bâtiments spécialement construits pour cela entre le port de Deva en Espagne et les ports méditerranéens.

Ce que réalise Jacques Coeur avec les moyens du moment c’est une remarquable entreprise-archipel avant l’heure, avec le personnel et les moyens d’information nécessaires. C’est une activité assez extraordinaire pour l’époque donnant à réfléchir sur ce que l’on pourrait ou devrait faire aujourd’hui avec les moyens dont on dispose. Quelles que soient ses erreurs et les mélanges effectués entre sa fortune personnelle et celle du Royaume, vieille habitude toujours vivante dans tous les pays ou presque, ce que le Pouvoir ne lui pardonne pas, c’est le succès.

Cela deviendra une constante des Français qui n’acceptent pas de voir l’un des leurs réussir autrement que parfois dans les jeux de l’esprit... terrible malédiction qui coûtera très cher, malgré l’incroyable somme de talents de notre pays, même si nous commençons à revenir lentement, très lentement, sur ce jugement en ayant de très grands chefs d’entreprise! Trop riche de son agriculture primaire et de sa nombreuse population la France préférera trop souvent se lancer dans la conquête de territoires européens plutôt que dans le commerce international, et les rares qui le feront seront toujours des suspects qu’il n’est pas sain de fréquenter à moins d‘avoir besoin de redorer ses finances en épousant leurs filles!

Information, choix des hommes, choix des ports, choix des navires et de leur logistique, choix des réseaux… Parlant de son activité Jacques Cœur a une phrase très significative. Ce qu’il veut “c’est donner bruit au navigaige de France”. S’il y a trouvé son intérêt, il serait injuste de croire qu’il ne pensait qu’à lui et d’ailleurs toutes les richesses et l’argent fournis au Royaume le montrent bien. Victime de jalousie, condamné mais par le même Roi qui avait laissé brûler Jeanne d’Arc en 1431, il fut réhabilité par Louis XI, après sa mort survenue à Chio, alors qu’évadé de prison le Pape lui avait confié un groupe de navires pour combattre les Turcs, final illustrant de façon étonnante les liens étroits du commerce et de la mer, du commerce et de la guerre.

Il y a bien longtemps que l’on n’a pas entendu en France, comme d’ailleurs en Europe, quelqu’un affirmer que ce qu’il veut c’est « donner bruit au navigaige de France (ou aujourd’hui de l’Union) » ... A écouter le Comte de Vaublanc flétrissant « la profonde ignorance qui a toujours jeté nos assemblées dans un incurable aveuglement sur les intérêts de notre commerce maritime » il n’est pas sûr que la culture maritime de nos élites ait beaucoup progressé entre le 15ème et le 18ème siècle, pas plus d‘ailleurs entre le 18ème et le 21ème, si l‘on en juge par le constat du Centre des hautes études de l’armement il y a une quinzaine d’années : « les ports de plaisance sont encombrés, les ports de commerce se vident, on applaudit devant sa télévision les navigateurs solitaires… On vante notre technologie, mais les moyens réels, humains et techniques, qui pourraient donner à la France une stature de puissance maritime ( et à l’Union Européenne de puissance mondiale) sont en train de disparaître! »

  • Qu’en penserait Jacques Cœur près de cinq cent ans plus tard?

Et qu’écrirait Braudel aujourd’hui, lui qui se désolait que la France ne se soit jamais posé la question de "la Terre et la Mer"! Il y a pourtant urgence à s’y intéresser car seul l’esprit d’entreprise peut nous permettre de renouer avec le succès, le développement et l’avenir des nouvelles générations, tous les palliatifs, expédients et autres emplâtres… politiciens et syndicaux ayant échoué depuis trente ans.

Et les Chinois de rire !
On peut toujours rêver...

Guy Labouérie

  • (1) L'Académie de Marine a été fondée en 1752. Dissoute comme toute ses consoeurs pendant la Révolution, elle n'a été réactivée qu'en 1921. Son siège est à Paris.

  • (2) Michel Mollat du Jourdin, de l’Institut, président d’honneur de la Commission internationale d’histoire maritime est un des grands spécialistes français de l'histoire du Moyen-Âge. Il a publié plusieurs ouvrages de référence sur cette période: quelques grands classiques comme "Explorateurs du XIIIème au XVIème siècle, Premiers regards sur des mondes nouveaux" publié par le Comité des Travaux Historiques et Scientifiques et la Genèse médiévale de la France moderne (14e-15e siècle), publié au Seuil. On lui doit également "L'Europe et la Mer" qui remporta un très grand succès et, bien sûr, ce précieux témoignage consacré à "Jacques Coeur ou l'esprit d'entreprise", publié en 1988 aux Éditions Aubier. Michel Mollat du Jourdin, fondateur de l'histoire maritime internationale et française et Georges Duby, tous deux historiens de renommée mondiale sur cette période du Moyen-Âge disparurent en 1996.

Lire également du même auteur, dans la série "les leçons de l'Océan":

Dans la série "analyse stratégique":


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