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Les leçons de l’Océan: (6) l’amiral "Satan"

Les leçons de l’Océan: (7) l’amiral “Satan”

Par l'Amiral Guy Labouérie, membre de l'Académie de Marine (1). Brest, le 21 mai 2005 (©).

Défense et Océans  Propos de marin (1969-1994) de Guy Labouérie. Publié en octobre 1994 par l'ADDIM.Le vice-amiral d'escadre Guy Labouérie (2S) a quitté la Marine Nationale en 1992 après 39 ans de service actif. Il est membre de l'Académie de Marine. Photo © Françoise Labouérie (Mai 2005).

Le vice-amiral d'escadre Guy Labouérie, membre de l'Académie de Marine, a quitté la Marine Nationale en 1992 après 39 ans de service actif. Spécialiste de la lutte anti-sous-marine, il a commandé plusieurs bâtiments de combat et navigué dans le monde entier. L'Amiral Labouérie (2S) a contribué à la création des marines marocaine et saoudienne, avant de commander les forces navales françaises en Océan Indien. Ancien professeur à l'École de Guerre navale, maître de conférences à l'ENA, il a été directeur du Centre de l'Enseignement Supérieur de la Marine. Il a publié de nombreux articles et plusieurs ouvrages, pour la plupart écrits à l'attention des "hommes de mer". Autant de réflexions regroupées dans des livres de référence comme "Défense et Océans" (1994) - réflexions sur la défense égrenées au cours de 25 années (1969-1994) - ou encore "Stratégie: Réflexions et variations" publié également par l'ADDIM en 1993; un essai: "Dieu de violence ou Dieu de tendresse ?", publié aux Éditions du Cerf (1992) après un roman: "Judith, espérance d'Israël : une femme contre le totalitarisme", publié aux Éditions du Centurion (1991).

Pour résumer l'œuvre de ce stratège, dont notre site s'honore de diffuser les écrits, nous dirons comme André Siegfried qu'on « ne fait rien sans intelligence. Mais que l'intelligence seule est chose morte. Il faut de la passion ». Le regard passionné que l'Amiral Labouérie jette sur l'Océan devrait interpeller ceux qui exercent le pouvoir. On ne peut en effet que regretter que cette dimension maritime, aussi stratégique, soit ainsi trop souvent négligée pour ne pas dire occultée.  (NDLR).

Le premier à avoir réellement pris en compte une vision mondiale de l’Océan fut un des lieutenants de l’amiral comte de Grasse, le Bailli de Suffren, à la suite de la guerre d’Indépendance des États-Unis. Il tirera une leçon essentielle des opérations navales conduites par la France à l’autre extrémité de l’océan Atlantique: plutôt qu’un stérile face à face à travers les 30 km de la Manche, il faut s’affronter aux Britanniques là où ils seront le plus surpris en se servant de toutes les ressources offertes par la mer et la terre. Cela coûtera bien moins cher et peut rapporter infiniment plus que ce que l’on mise, pour peu que l’on ait de l’imagination, de l’audace et le soutien de son gouvernement. Il eut les deux premiers, en convainquit le roi, et avec relativement peu de moyens exécuta une brillante campagne en océan indien (1781-1782). Le troisième lui fit défaut au moment de la conclusion politique à laquelle conduisaient ses succès.

Surnommé “l’amiral Satan” par ses adversaires dans l’océan indien en raison de sa créativité tactique et de leur incapacité à prévoir d’où il allait surgir, la vision et l’action de Suffren reposaient sur les éléments suivants:

  • la compréhension de l’effet de levier: les Indes et non l’affrontement direct avec les Anglais, ce qui fut négligé par Napoléon comme par Hitler face aux immensités de l’Océan et de la Russie.

  • La faiblesse des moyens employés: quelques vaisseaux obtenus du roi Louis XVI, démontrant par les succès obtenus tout au long de la traversée puis pendant le séjour en océan indien que la stratégie navale est une stratégie de faible énergie se déployant pendant des mois voire des années.

  • La surprise et la vitesse d’exécution dans l’action proprement dite qui sont désormais de plus en plus importantes dans un monde hétérogène empli d‘informations et de désinformations. On les retrouve par exemple dans les opérations de Tsahal de 1947 à 1980, plus récemment dans celles américaines de la deuxième guerre du Golfe comme d’ailleurs dans certaines OPA alliant le "silence"  de la préparation et la rapidité de la finalisation.

  • Une capacité logistique indépendante, en s’emparant par surprise de l’arsenal anglais de Trincomalé, ce qui lui permettra de réparer ses bâtiments sur place, obligeant son adversaire à s’éloigner pour assurer sa propre maintenance.

  • Une alliance avec le plus puissant des potentats locaux permettant de prendre les Anglais à revers à terre.

  • Une vision glocale” diraient les Japonais :

    - locale avec les troupes du général Bussy, immobile et trop âgé, qui va malheureusement refuser l’offre d’opérations combinées avec ses troupes, mais qui prête ses artilleurs pour compléter les canonniers malades de Suffren, bel et rare exemple d‘intelligence opérationnelle qui n‘a rien à voir avec la mise à terre des canonniers marins pour défendre Paris en 1870 et le Nord en 1940, manifestations éclairantes du manque de finalité politique et stratégique de la marine correspondante.

    - mondiale avec l’idée de faire venir le corps d’armée de Rochambeau (8000 hommes) encore en Nouvelle-Angleterre, directement aux Indes, ce qui aurait été une première incroyable pouvant assurer un succès définitif pour le contrôle des Indes.

Il ne proposera pas cette dernière idée, faute de temps peut-être, et peut-être aussi après réflexion, compte tenu des moyens de l’époque, sur la logistique impliquée par le transport de ces 8000 hommes avec leurs impedimenta sur un trajet aussi long passant par le Sud de l’Afrique.

N’ayant ni Projet politique, ni vision géostratégique autre que continentale, ni information rapide car toujours en retard sur celle des Britanniques, le gouvernement de Louis XVI abandonna sans même le consulter tout ce que l’action de Suffren permettait d’entrevoir et laissa les Anglais maîtres de l’Inde tout en couvrant l’amiral d’honneurs et d’argent !

Plus tard Talleyrand confirmera cette incapacité de vision mondiale en abandonnant aux Britanniques des positions géostratégiques exceptionnelles en océan indien avec les îles Seychelles et Maurice, se contentant de garder La Réunion, volcan sans port naturel ! Nelson par contre reprendra les idées de Suffren en les étendant à la manœuvre de toute une flotte en Méditerranée comme en Atlantique, ce qui lui sera d’autant plus facile qu’il pourra entièrement s’y consacrer, son gouvernement plaçant la Mer au centre de sa politique de paralysie progressive de la France puis de Napoléon!

Il n’y a dans la pensée et l’action de Suffren rien qui ne puisse être appliqué aujourd’hui en quelque activité que ce soit, mais à la condition, éternel leitmotiv, qu’il y ait un Projet véritable pour animer et conclure l’ensemble de l’Action: vision glocale, immédiat et long terme, incertitude et foudroyance, information et logistique. Pour cela il faut d’abord avoir des cadres dirigeants formés à la dure école d’un monde hétérogène global ce qui n’a que peu à voir avec le bachotage idiot et dépersonnalisant de trop de diplômes, et capables d’entraîner l’adhésion de leurs concitoyens, salariés, etc. sur de véritables projets…

Quelqu’un se souvient-il encore en France que ce même Napoléon à qui les Hollandais avaient remis l’Indonésie en rappellera son représentant au bout de six mois n’ayant rien compris à la fabuleuse position de cet archipel et à l’importance mondiale qu’il ne pourrait qu’acquérir pour le commerce international, particulièrement européen! A Sainte Hélène il regrettera de ne pas avoir eu un Suffren à ses côtés, sans percevoir que s’il est indispensable de disposer de chefs capables, tout le talent voire le génie ne peuvent rien contre l’ignorance de l’océan dès lors qu‘elle est une des caractéristiques du Politique. Est-on sûr de ne pas avoir le même type de raisonnement aujourd’hui que ce soit en France ou dans l‘Union?

Est-il étonnant que les Britanniques ne veuillent pas de notre conception de l’Europe et fasse tout ou presque pour la faire évoluer dans leur sens? A-t-on pris conscience de l’hétérogénéité de la planète et des conditions indispensables pour la maîtriser? A entendre les divers représentants diplomatiques européens à travers le monde on peut avoir des doutes!

Et les Chinois de rire !
On peut toujours rêver...

Guy Labouérie

  • (1) L'Académie de Marine a été fondée en 1752. Dissoute comme toute ses consoeurs pendant la Révolution, elle n'a été réactivée qu'en 1921. Son siège est à Paris.

Lire également du même auteur, dans la série "les leçons de l'Océan":

Dans la série "analyse stratégique":


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