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Les leçons de l’Océan: (8) l’ignorance: Clausewitz

Les leçons de l’Océan: (8) l’ignorance: Clausewitz

Par l'Amiral Guy Labouérie, membre de l'Académie de Marine (1). Brest, le 28 mai 2005 (©).

Défense et Océans  Propos de marin (1969-1994) de Guy Labouérie. Publié en octobre 1994 par l'ADDIM.Le vice-amiral d'escadre Guy Labouérie (2S) a quitté la Marine Nationale en 1992 après 39 ans de service actif. Il est membre de l'Académie de Marine. Photo © Françoise Labouérie (Mai 2005).

Il y a une immense littérature sur le célèbre “de la guerre” de Clausewitz (2). Pourtant, derrière les dithyrambes habituels, on ne trouve pratiquement jamais de réflexion sur le changement total d’espace/temps/information entre celui qui a présidé à sa réflexion et son écriture et celui dans lequel nous vivons aujourd’hui auquel se sont ajoutés Droit et Médias. S’il est vrai que son aspect inachevé peut prêter à des faux sens ou des élargissements d’interprétations auxquels se sont largement livrés ses disciples et thuriféraires, il n’est pas sûr que sa façon d’envisager la “guerre” soit bénéfique pour l’avenir et encore moins applicable à la conduite des entreprises ou des sociétés démocratiques, ce qui est pour nous la question la plus importante à l‘heure actuelle face à l‘économie criminelle et aux terrorismes de toute espèce.

Alors que Sun Tse est un général commandant les armées du roi de Wu, ce n’est pas le cas de Clausewitz, certes général, mais qui n’a jamais exercé de commandement d’armées. Aussi face au praticien qu’est le Chinois on trouve avant tout un observateur, officier d’état-major bien placé qui, en outre, méprise les théoriciens : “Voilà pourquoi les théoriciens qui n’ont jamais fait le plongeon eux-mêmes, ou qui n’ont su tirer de leurs expériences aucune idée générale, sont inutiles pour ne pas dire absurdes car ils n’enseignent que ce que chacun sait, la marche”. Beaucoup de nos théoriciens et « stratégistes » en tout genre, imbus de Clausewitz, devraient y réfléchir et réexaminer leurs textes et discours…

Carl von Clausewitz (1780-1831) - Photo : Führungsakademie der Bundeswehr.

Carl von Clausewitz (1780-1831)

En réalité, ce qui est amusant, Clausewitz est un philosophe qui cherche une théorie de la guerre, mais seulement de la guerre qu’il a pu observer, ce qui n’en n’est pas moins intellectuel. Au moins s’est-il appuyé sur une expérience concrète. Il a perçu, comme Guibert l’avait pressenti avant lui, le changement majeur qu’allaient apporter les masses humaines à la forme de guerre terrestre existant jusque là et avec une justesse de comparaison que peu avaient faite avant lui: “Il est facile de comprendre qu’une guerre menée avec le poids entier de la puissance nationale doit être conduite suivant d’autres principes que celle où tout était calculé en fonction des rapports entre armées permanentes. Les armées permanentes ressemblaient naguère à des flottes et les forces terrestres ressemblaient aux forces de mer dans leurs relations au reste de l’État. L’art de la guerre sur terre avait aussi quelque chose de la tactique navale qu’elle a tout à fait perdu aujourd’hui” (3)Lucidité intéressante, malheureusement provisoire, aussi est-il très dommage qu’à partir de ce constat Clausewitz n’ait pas approfondi la guerre dans sa totalité et pas seulement dans les opérations terrestres comme il l‘a fait, négligeant complètement la globalité de toute « guerre nationale » telle que la Révolution Française l’a mise sur le devant de la scène mondiale. Cela aurait montré une connaissance plus fouillée de la réalité et en aurait permis une approche plus adaptée au monde réel et son évolution et moins semeuse de désastres.

En effet, hypnotisé par Napoléon et son emploi exclusif des forces terrestres dans un espace limité et de grande concentration humaine, il ne cherche pas à élargir sa réflexion à l’Immense, celui de la dimension maritime qui étouffera petit à petit l’Empereur comme celui des espaces russes qui l’abattront bien mieux que la résistance proprement dite du « peuple » …

Il en est de même de la guerre d’Espagne qui aurait dû enrichir sa vision sur l’aspect psychologique de toute invasion guerrière dans un pays étranger et les caractéristiques de la guerre de partisans au lieu de la limiter à une supériorité de principe de la Défensive sur laquelle, depuis la défaite de 1870, les Français s‘enferrent sans beaucoup de réflexion malgré ce que cela leur a coûté. Cela explique peut-être son désintérêt étonnant pour le renseignement où, n‘ayant que peu de confiance dans les « nouvelles »,  il se contente de vaguement répéter le Machiavel de “l’art de la guerre”.

Il en est de même pour une véritable grande logistique (assimilée à la stratégie dans le Larousse de 1904!) qu’il n’a pas envisagée, même s‘il insiste sur la nécessité des ravitaillements, dans le cadre restreint du terrain Europe, à moins qu’il n’ait préféré en laisser le soin à Jomini. C‘est une des raisons pour lesquelles les forces armées d’un certain nombre de pays, en particulier américaines, lui ont longtemps et à juste titre préféré ce dernier. Cela limite son intérêt pour savoir comment penser et agir sur notre planète-océane qui n’a plus aucun rapport avec cette guerre terrestre en milieu européen homogène de faible superficie pas plus qu’avec les situations des entreprises archipel qui fleurissent à travers le globe. Mais en même temps cela permet de voir à quel point aujourd’hui on en revient, aux moyens près, à son observation initiale quand on regarde l’organisation et le fonctionnement en évolution des forces armées sur notre espace hétérogène et complexe, c‘est à dire essentiellement sur ce que font les militaires américains, les autres n‘étant guère pour le moment, au-delà des grands discours de convenance à usage d’électeurs sceptiques voire incrédules, que leurs supplétifs éventuels par manque des moyens nécessaires et peut-être et surtout d‘une Vision cohérente avec les réalités de la Planète.

Par contre, malgré sa propre mise en garde sur son inachèvement, ce livre est un document unique dont on ne peut se passer dès lors qu’on s’intéresse à la Guerre, en ce sens qu’il résume tout ce que les généraux, essentiellement Français, Allemands et Russes, vivront de façon excessive à partir de l’unification de l’Allemagne et que les politiques correspondants accepteront avec les funestes conséquences qui s’en sont suivies. C’est à partir de lui que les militaires s’imagineront être les seuls détenteurs de la “stratégie”, une stratégie théorique où règne une confusion complète entre guerre, science, concept, art, manœuvre, méthode, système... (4), sans oublier le rôle fondamental de l’idéologie, confusion à base d’analyses infinies qui s’est étendue avec plus ou moins de malheur dans certaines activités d’entreprises. Ce qui a pu apparaître pour de multiples raisons comme l’expression même de la Guerre dans ce minuscule territoire européen au destin exceptionnel n’est finalement au jugement de l’histoire qu’un cas particulier, transitoire et désastreux, même s’il s’est étendu à l‘échelle mondiale. Ses conséquences dureront encore longtemps, mais ses conditions de naissance et d’exercice y sont heureusement plus difficiles à réunir désormais, même si l’on ne peut avoir aucune certitude sur les comportements humains y compris dans l‘Union Européenne comme l‘indiquent l‘ensemble des Balkans et les divers terrorismes régionaux que nous connaissons.

Certaines phrases de Clausewitz auraient pourtant dû inciter à une certaine prudence comme sa façon de considérer le soldat qui doit “être persuadé de l’esprit et de l’exercice de cette carrière, éveiller, exercer et observer en soi les formes appelées à s’y déployer, y appliquer toute son intelligence, y acquérir l’assurance et la facilité dues à l’entraînement, épanouir toutes ses facultés en s’y livrant, passer de la fonction d’être humain à celle de rouage qui nous est assignée, telles sont dans l’individu les vertus guerrières de l’armée”. Si l’on peut agréer le début de ces propos, leur final est insupportable et, d’une certaine façon enfant de la Révolution française et de Napoléon, porte en lui un germe de totalitarisme et engrène automatiquement sur ce qui, après les excès du Grand État-major allemand de la 1ère Guerre Mondiale prenant de fait la direction politique du pays, culminera dans les divisions SS de la Deuxième, animera feu l’Armée Rouge, l’Armée Jaune, et fait encore la joie de tous les candidats à la dictature un peu partout sur la Planète.

Cela rejoint sa fameuse formule sur la guerre, continuation de la politique par d’autres moyens qui n’a de sens que parce que le Politique auquel il se réfère, Napoléon, est aussi le chef des Armées. Mais il n’invente rien car, pendant des siècles, pouvoir politique et commandement militaire ont été presque toujours confondus. Ceux qui l’exerçaient étaient stratèges par l’ensemble des actions qu’ils pensaient et conduisaient que ce soit dans le domaine militaire, le plus voyant et le plus glorieux, ou tous les autres. Et pour chacun d’eux la guerre était bien la continuation de "leur" politique. Refusée à juste titre et très en avance sur son temps par Sun Tse, qui ne se veut que général au service du Souverain, une telle formulation fut “pain bénit” pour les idéologies malheureuses, ce qui est encore le cas dans trop de pays soumis à des régimes navrants comme en Iran, Algérie, Pakistan, Chine, Égypte, Cuba, États africains, Sud américains, etc. où dans la majorité des cas l’armée est le gage et le soutien du pouvoir d‘un ancien militaire, ou pire d‘un religieux ou d‘un idéologue ce qui revient toujours au même. Ce n’est heureusement plus ainsi dans les démocraties qui ont compris après bien des déboires et d’évidentes tentations heureusement refoulées par le consensus démocratique que “la guerre est le signe de l’échec de la politique” et d’autant plus que la guerre, même inéluctable ou inévitable, serait livrée sans avoir un but politique pour l’après guerre, et qu’il faut donc changer de pensée voire de système politique, si c’est à la guerre que l’on est conduit, que ce soit de sa propre initiative ou de celle d‘un Autre.

Triomphant pendant presque deux siècles en Europe, Clausewitz, au-delà de son intérêt évident pour les historiens militaires et par de multiples observations techniques souvent plus adaptées au niveau d‘un officier d‘état-major que d‘un commandant de forces, entre en agonie pour l’Occident en 1975 quand l’armée américaine quitte le Vietnam dans de tristes conditions pour s‘éteindre, espérons-le, en Somalie en 1991. De ce point de vue les armées américaines feront la deuxième campagne d’Irak d’une façon tactiquement plus réaliste bien qu’incomplète, alors que de façon surprenante c’est le gouvernement américain qui va se comporter à la Clausewitz sous l’influence de ses experts civils! Ce n’est pas le moins inquiétant, et les tentations de la puissance sont trop grandes pour qui ne sait pas, ne comprend pas l’hétérogénéité profonde des cultures et les dégâts et conséquences considérables des moyens militaires modernes. Que n’ont-ils lu la mise en garde de Clausewitz!

Aussi le jour où l’Union Européenne décidera d’une véritable politique de Défense autonome voire indépendante, à ne pas confondre car ce serait prendre les moyens pour la Fin avec une industrie de Défense européenne indispensable, elle doit abandonner les idées de Clausewitz, quels que soient leurs aspects séduisants pour les esprits rationalistes, car elles la renverraient vers ses erreurs dramatiques des deux siècles précédents. Il vaut mieux se tourner vers Sun Tse et les Guibert, Mahan, Lawrence, et bien d’autres trop négligés jusqu‘ici par les Européens parce que trop différents des modes intellectuelo-paresseuses dont la facilité d‘expression et la brutalité des applications ont trop longtemps séduit des peuples ignorants des réalités océanes. Soucieux de ces réalités au sens le plus large, n’acceptant jamais de sacrifier aux théories et encore moins aux idéologies, ils peuvent guider nos réflexions et nos actions vers quelque chose de plus positif et de moins dangereux.

On reviendra ainsi vers ce qu’avait observé Clausewitz, et qu’il croyait vraisemblablement terminé à jamais, une conception, au service de la Politique avec son ou ses Projets, de l‘organisation, de la composition et de l‘emploi des forces armées, qui répondra au mieux à l’hétérogénéité, la fermeture et les caractéristiques les plus complètes de notre "Espace - Temps - Intelligence - Droit - Médias" , où le caractère océanien du monde est de plus en plus marqué.

L’amiral Mahan reprendra d’un tout autre point de vue que celui de Clausewitz la réflexion sur les rapports de la Force et de la Politique, mais cette fois-là à partir de l’immensité de l’Océan pour une planète-archipel dans ses données politiques et stratégiques essentielles. La notion d’intelligence ou de guerre économique à laquelle les Français finiront peut-être par croire a, par exemple, beaucoup à y puiser. Parle-t-on de tout cela dans nos universités et nos écoles? Nos maigres “think tank” ainsi nommés puisque nous sommes incapables de leur trouver un nom dans notre langue s‘intéressent-ils à autre chose qu‘à une géopolitique de « grand papa Clausewitz » où l’Océan est inexistant en tant que tel au lieu de se passionner, d’inventer, d’animer, et de convaincre d’une géopolitique d’esprit cybernétique (5) ?… Cela devient urgent chez nous comme le montre la cacophonie irrationnelle des idées et des positions sur le très proche referendum!

Et les Chinois de rire !
On peut toujours rêver...

Guy Labouérie

Lire également du même auteur, dans la série "les leçons de l'Océan":

Dans la série "analyse stratégique":


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