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Les leçons de l’Océan: (9) Mahan, l’anti-Clausewitz

Les leçons de l’Océan: (9) Mahan, l’anti-Clausewitz

Par l'Amiral Guy Labouérie, membre de l'Académie de Marine (1). Brest, le 4 juin 2005 (©).

Défense et Océans  Propos de marin (1969-1994) de Guy Labouérie. Publié en octobre 1994 par l'ADDIM.Le vice-amiral d'escadre Guy Labouérie (2S) a quitté la Marine Nationale en 1992 après 39 ans de service actif. Il est membre de l'Académie de Marine. Photo © Françoise Labouérie (Mai 2005).

Tandis que les politiciens et les généraux européens se repaissent du livre de Clausewitz à partir des guerres de la "Prusse" contre l'Autriche puis la France, la puissance émergente puis croissante des États-Unis d’Amérique se traduit dans la réflexion d’un amiral américain qui remportera un véritable triomphe chez lui et en Grande-Bretagne alors que les Européens continentaux le connaissent fort peu. Ce qui va faire son succès c’est, en partant de l’étude des guerres navales de la Grande-Bretagne et de la France, une vision s’appuyant sur la réalité mondiale de l’Océan et ses conséquences politiques et militaires générales. Comme telle, elle est à même d’aider la réflexion pour un monde océanien, que ce soit pour les entreprises ou pour les Nations, pour peu que l’on sache en transposer les idées à l’océan pluriel dans lequel baignent nos personnes, nos entreprises et nos Nations à travers leurs archipels personnels, sociaux, professionnels, et spirituels…

    Mahan propose cinq « piliers », ou capacités, pour mettre les forces navales américaines dans les meilleures conditions pour gagner la ou les batailles indispensables à la puissance maritime et commerciale des États-Unis. Ce sont :

  • a - Priorité à la Haute Mer et non à la défense des côtes.
  • b - liberté des communications.
  • c - position centrale.
  • d - Concentration des forces.
  • e - Bases navales.

Mais cette bataille, à la différence de celle de Clausewitz, a pour but la liberté des communications de toute nature permettant à la Politique américaine de s’exprimer et non pas la conquête physique voir l’asservissement de peuples entiers, impossibles à partir de la mer contrairement aux victoires des armées dites "de Terre".

Portrait de l'Amiral Alfred Thayer Mahan en tenue de Capitaine de vaisseau de l'U.S. Navy (1840-1914) d'un artiste inconnu. Collection artistique de la Navy. Photo U.S. Naval Historical Center.

Portrait d'Alfred Thayer Mahan (1840-1914)

A l’inverse de ce que l’on se plaît à dire parfois en jouant sur le seul mot : “bataille”, en prétendant qu’il est le « Clausewitz de la mer » Mahan se présente comme un anti-Clausewitzcar il sait qu'aucun amiral opérationnel, à la différence de bien des généraux, n'a jamais pris le pouvoir! C’est à ce titre qu’il est toujours d’actualité, car face à l’homme de la Quantité/Force, avec inexorable montée aux extrêmes sur le minuscule territoire européen, il se présente comme serviteur d’une grande politique, mondiale, fille des intérêts supérieurs du pays et non pas substitut de la politique du pays. De ce point de vue il est le continuateur intellectuel de Sun Tse.

Pour le pays cela doit se traduire par un effort continu pour développer une grande politique maritime, à l’époque limitée au commerce international, à la pêche, et à la liberté de navigation, renforcés par une marine militaire perçue, dès Hamilton, comme un outil essentiel non seulement pour en assurer la sécurité y compris dans son aspect d’équilibre avec les Puissances européennes, donc dans sa dimension diplomatique première, mais aussi comme un puissant élément du fédéralisme et de la constitution de la Nation étasunienne”. C’est sur ces cinq piliers et dans cette continuité de la Vision américaine que se sont construits, avec la volonté et le talent de grands amiraux, les succès de la guerre du Pacifique et la libération de l’Europe avec d’immenses opérations de débarquement inimaginables jusqu’alors, mais dans la continuité du vieil adage britannique « l'armée de terre est le boulet tiré par la Royal Navy. »  C’est à partir d’eux que s’est créée et développée ce que l’on appelle assez improprement la stratégie navale étasunienne et que s’est bâtie par la suite leur formidable puissance océano-spatiale d’aujourd’hui.

  • Il serait dommage de limiter les idées de Mahan aux seules applications navales et maritimes qu’il a développées.

Guidé tout au long de ses réflexions par la politique générale de son pays, ses relations avec Théodore Roosevelt lui permettent d’une part de comprendre les buts généraux de cette politique et d’autre part de conseiller celui qui deviendrait Président des États-Unis pour le développement des moyens et des buts de ce “sea power” qu’il recommandait en commençant par l’achat, puis la réalisation du canal de Panama, l’importance des Caraïbes, etc. Comme tel, s’il n’a pas été l’inventeur du mot "géopolitique" d'origine allemande, il est le premier véritable "géopoliticien" de la fin du XIXème siècle, inspirant une large part de la politique de son pays. Cette politique est toujours la même. C’est celle envisagée depuis les origines par les Hamilton, Jefferson et autres, la doctrine de Monroë n’ayant guère servi qu’à abuser les Européens, politique qui exige la liberté des mers, de toutes les mers, pour tout usage nécessaire au pays. Il précédait ainsi dans sa réflexion cette idée essentielle que la stratégie, surtout dans une vision mondiale est à la fois ,Intelligence de la rencontre avec l'Autre, conséquence obligatoire de tout Projet dans un monde clos, et Inspiration de l’Action à mener pour en atteindre le ou les objectifs. Par là même, il affirmait que la puissance maritime, toutes flottes et activités confondues, et pas seulement la puissance navale qui n’en n’est que l’expression militaire, est un outil formidable pour un Projet politique majeur. Elle est soutien et manifestation visible et “invisible”, grâce aux dimensions de l’Océan, de la politique nationale des États-Unis comme le rappelait l’amiral J. Johnston, patron de la Marine américaine « Mahan avait raison: les marines de guerre sont faites pour autre chose que le combat en haute mer contre d’autres marines; elles sont de puissants instruments au service de la politique nationale…» (2) . C’est sur ce point précis que Mahan était sévère avec les Français: “Le comportement des Français est incompatible avec la pratique d’une politique maritime ambitieuse. La tendance à épargner, à ne s’aventurer qu’à petite échelle, peut conduire à une extension de la richesse, elle aussi à petite échelle, mais non au risque et au développement du commerce extérieur et des intérêts maritimes.” rejoignant ainsi le jugement du comte de Vaublanc (cf. Jacques Cœur).

Pour toute entreprise, comme pour les États, ces piliers prennent une autre substance aujourd’hui :

  • a) - Vision globale.

  • b) - Liberté des communications de toute nature sur le globe.

  • c) - R. et D. pour développer des points d’excellence, positions centrales.

  • d) - Concentration des efforts pour obtenir les objectifs recherchés par son projet, ce qui implique transversalité et délégation.

  • e) - Capacité à s’intégrer dans les grands réseaux mondiaux de la Planète pour disposer de l’information/Intelligence et de la logistique nécessaires..

  • On y retrouve la vision mondiale que donne la "Haute Mer", le souci de la liberté de communications nécessaires permettant une véritable information, celui de la sûreté, la nécessité de position (s) centrale(s) autour de laquelle (ou desquelles) se fait le « rayonnement », projection omnidirectionnelle d’énergie vers les autres entreprises ou pays, et la capacité de concentration dans “l’Espace/Temps/Intelligence” de tous les moyens disponibles pour atteindre les objectifs désignés.

    Cette même pensée inspire bien d’autres aspects de la politique américaine dès lors qu’elle veut conserver l’avance qu’elle possède sur le reste du monde, tels que la maîtrise des technologies essentielles pour demain ou les réorganisations successives de leurs services de renseignement pour n'en prendre que deux exemples. Sa vision de “l’information dominance” le manifeste sans précaution particulière: “Pour les États-Unis, l’objectif central d’une politique étrangère de l’ère de l’information doit être de gagner la bataille des flux de l’information mondiale en dominant les ondes, tout comme la Grande-Bretagne régnait autrefois sur les mers”, comme l'a souligné David Rothskopff.

    Pour les entreprises et les Nations du XXIème siècle, enfermées dans l’Information et le Temps sur la Planète-Océane, ces cinq piliers sont les conditions de la compétitivité au sens plein du terme, chacune dans son domaine et avec ses nuances. Ils permettent l’Action dans les conditions générales d'aujourd'hui. Il y faut une mentalité particulière, transocéane, qui permet avec les capacités d’organisation, de choix des hommes avec les moyens et dispositifs nécessaires, de s’assurer les capacités d’Innovation et d’Anticipation, données essentielles de la compétition/concurrence face à l’évolution constante des hommes, des équipements, des politiques et des cultures elles-mêmes dans ce monde très flou. Seuls quelques optimistes à tout crin voudraient baptiser cette situation le “nouvel ordre mondial” tandis que les pessimistes parlent de « chaos insurmontable! » alors qu’en réalité il s’agit d’un mouvement général mais hétérogène de toute l’humanité que l'on a bien du mal à définir.

     Un exemple simple mais significatif en est la notion de frontière des Américains différente de celle des Européens. Pour les premiers, conséquence d’une vision océane où la ligne, le front, n’existent pas par définition, c’est un but à franchir, à dépasser, que ce soit l’Ouest, puis le Pacifique, puis l’Espace... Aujourd’hui, le passage du quantitatif au qualitatif, et désormais la Démocratie à répandre dans le monde entier, tandis que pour les Continentaux européens, c’est encore ce que l’Autre ne doit pas franchir, ce derrière quoi on se met à l’abri, à moins que ce soit ce que l’on brade sans réflexion. Ce n’est pas la taille du pays qui compte, ce n’est pas le fait d’avoir la chance d’être une île comme la Grande-Bretagne, c’est la mentalité qui anime les citoyens. Ce sont deux attitudes, totalement différentes, que l’on retrouve toujours aujourd’hui dans les conduites respectives des politiques extérieures et intérieures. Désormais elles sont de plus en plus confondues dans les principales nations européennes.

    Alors que les Allemands ont été, avant comme après sa mort, intéressés par l’œuvre de Mahan qui a influencé leur politique de construction navale, ils n’ont manifestement pas compris ces différences essentielles de mentalité, d’espace/temps et de Finalités qu’impliquait pour lui la “puissance maritime”. Bien qu’ayant construit leur puissance navale du début du siècle en référence à cette “bataille navale”, ils n’en n’ont pas vu les données de base: la bataille pour la bataille n'a aucun sens, ce que montrera celle du Jutland (3). Cette compréhension tronquée les conduira à la fin de la guerre au sabordage de Scapa Flow, inéluctable pour une flotte sans finalité politique, puis à travers les pensées de Clausewitz et de Haushofer vers un concept de “puissance terrestre” qui allait être l’avant-dernier avatar de la quantité/force en opposition totale avec la Puissance maritime qui l’abattra. La bataille de Midway (4) entre un amiral américain (Nimitz) disciple de Mahan et un amiral japonais (Yamamoto) clauswitzien, éclaire remarquablement le début du basculement qui va se produire progressivement dans la conduite des forces armées sur notre planète. Plus encore peut-être, elle est le signal le plus frappant du passage de la Quantité/Force vers la Qualité/Intelligence qui intéresse désormais tout un chacun, chaque entreprise comme chaque gouvernement. Dans son programme, toute formation de cadres dirigeants devrait en faire une étude détaillée avec les leçons à en tirer pour aujourd’hui. Encore faut-il s’y intéresser. On peut douter que l’amiral Gortschkov avec son incroyable développement des quatre flottes soviétiques ait réellement compris la pensée de Mahan et ce qu’est l’Océan malgré l’illusion de puissance qu’elles ont pu suggérer pendant quelques décennies auprès des esprits continentaux car ce n'était pas le cas des marins qui avaient surnommé cette marine la « one shot navy » . Leur effondrement rapide montre les limites d’une construction non assise sur des fondements maritimes et non projetée sur une politique d’avenir.

    • Qui en Europe, en dehors de rares historiens distingués s'intéresse à la pensée de Mahan et ses conséquences pour aujourd'hui?

    • Quelle place fait-on à l’Océan, ses multiples richesses et possibilités d’avenir par un effort commun qui favoriserait rapprochement et continuation du renforcement de l’Union Européenne, puisque à l’inverse des États-Unis il est politiquement incorrect non seulement de parler de confédération ou de fédération mais même de parler d'Europe tout court, étant incapables de préciser quelle identité elle peut avoir et celle que nous voudrions qu'elle ait?

    • Qu’en est-il en France à en juger les campagnes du dernier référendum? Par ailleurs retrouvera-t-on le goût du risque chez nous ou préfère-t-on « siestonner » dans les bras d’un État-Providence que le monde nous envierait, bel exemple d’auto-intoxication, où le sort de petits escargots ou de frêles fougères… est plus important que les besoins de centaines de milliers d’humains… alors que tout, chômage, bureaucratie, retards, fuites vers l'étranger, perte de contrôle des finances publiques, etc. indique le contraire? Attention aux violentes sorties de siestes que le peuple français a souvent manifestées…

    Et les Chinois de rire !
    On peut toujours rêver...

    Guy Labouérie

    • (1) L'Académie de Marine a été fondée en 1752. Dissoute comme toute ses consoeurs pendant la Révolution, elle n'a été réactivée qu'en 1921. Son siège est à Paris.

    • (2) Le 31 janvier 1998.

    • (3) Les 31 Mai et 1er Juin 1916.

    • (4) Le 4 juin.1942.

    Lire également du même auteur, dans la série "les leçons de l'Océan":

    Dans la série "analyse stratégique":

     

     

     

     


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