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Un étrange silence...

Un étrange silence...

On croyait les relations entre Paris et Alger au beau fixe et l'on prévoyait même la signature d'un traité franco-algérien cet été, déjà qualifié d'historique de part et d'autre de la Méditerranée. Dans ces circonstances, on ne peut que s'interroger sur les récents propos tenus par le président algérien, propos que la presse française a préféré occulter. Quel étrange silence... D'un côté, l'immense majorité du peuple algérien, les jeunes en particulier, aspirent à un changement de vie depuis longtemps. Cette "Algérie silencieuse" fait l'objet d'un article de Benjamin Stora (1) qui lève un voile sur une réalité qui n'ose pas dire son nom. Observée de l'intérieur pendant quarante années, ce « regard calme sur l’Algérie », d’Akram Belkaïd (2) est un livre décapant. De l'autre, en France, ce silence officiel est pesant pour ne pas dire plus. Mais on finit par s'y habituer, il est vrai. Pour ce qui est de l'Algérie en tout cas, une certitude, ce n'est pas avec des ressentiments de cette nature, exprimés de la sorte, des propos qui rappellent une autre époque, que l'on règlera des problèmes de fond sur place, notamment le problème identitaire d'un peuple qui continue d'espérer, sinon de désespérer, dans un étrange silence... comme l'explique l'Amiral Guy Labouérie, membre de l'Académie de Marine (1). Brest, le 20 juillet 2005 (©).

Alors que bruit et fureur accompagnaient la perte des Jeux Olympiques par Paris et que la stupéfaction gagnait chacun le surlendemain lors de l’attentat de Londres, les insultes injurieuses du président Bouteflika contre notre pays basées sur le mensonge, la déformation du sens des mots et une ignorance profonde de l’histoire de son pays n’ont guère attiré de réaction. Seul le journal “La Croix” a pris la peine d’une véritable réflexion limitée toutefois aux cinquante dernières années, avec la part habituelle aux gémissements considérant que nous sommes toujours fautifs en tout, mais sans prendre la peine de s’interroger sur la véritable question: pourquoi un tel débordement de la part du président algérien? Et pourquoi à ce moment-là, alors même qu’il ne précède que de quelques jours les explosions de Londres?

  • C’est dans cette absence du “pourquoi?” à tous les échelons politiques que se situe une des raisons majeures de notre silence officiel.

En effet, indépendamment du refus compréhensible de ne pas mettre d’huile sur le feu et peut-être de honteuses et secrètes admonestations (?) diplomatiques, elle est le résultat, sur ce point comme sur bien d’autres de notre vie politique, de la formation de nos élites politiques. Elles sont en effet formées dans leur immense majorité à répondre au “comment” des questions posées et très rarement au “pourquoi” elles se posent. C’est la grande faiblesse des “technocrates” et l’une des causes les plus importantes de l’éloignement des jeunes générations qui recherchent avant tout qu’on les aide à répondre au pourquoi de tout ce qui se passe, se sentant capables à tort ou à raison de répondre toutes seules au comment, une fois le pourquoi correctement approfondi. Il n’est pas évident que même après le “non” de mai dernier, qui en est l’exemple le plus abouti malgré l’invraisemblable désordre d’idées et d’arguments de ses thuriféraires, les technocrates l’aient compris! Il n’est que d’écouter Valéry Giscard d’Estaing pour être persuadé du contraire.

Laissons de côté les balances positif/négatif de la colonisation dont nous sommes incapables de parler de façon objective en France y compris par l’armada de professeurs d’histoire ex-soixante-huitards, de formation marxiste, qui a trop longtemps déferlé sur l’Éducation nationale. Tous ceux qui ont connu les pays africains il y a cinquante ans, qui y ont travaillé et qui les parcourent aujourd’hui ont une idée bien différente de leurs approches biaisées par l’idéologie, les pleurnicheries sentimentales soutenues par une partie de la presse dite de gauche et des groupuscules pleins de générosité et de dévouement malheureusement mâtinés d’une immense ignorance, tandis que toute opinion contraire se voit condamnée à l’enfer fasciste... immense bêtise qu’a si bien décrite Glucksmann (2) et qui malheureusement dure toujours! Qui se souvient de certains panégyriques sur les Khmers Rouges, le socialisme algérien et bien d’autres soutiens à des criminels de haut vol sous prétexte d’anticolonialisme? Quant au cas particulier de l’Algérie on ne peut qu’avoir le cœur serré de voir la dégradation globale de l’ensemble que nous y avions créé.

Au-delà, en réalité, ce que révèle l’explosion de Bouteflika, c’est l’impossibilité pour les autorités algériennes de réaliser l’unité de leur pays autour d’une identité forte et reconnue par tous ses habitants, condition de base pour se développer.

Compte tenu de toutes les horreurs de ces vingt dernières années, du refus de traiter la question kabyle comme celle des langues nationales indispensables, de l’incapacité malgré les richesses pétrolières d’un développement cohérent avec la démographie, du souhait de beaucoup d’Algériens de se rendre en France pour y vivre d’une autre façon, de la comparaison sur cette question de l’identité avec le Maroc, vieux pays remontant loin dans le temps sans avoir jamais été colonisé par les Turcs, on conçoit la jalousie, la tentation de rejeter sur l’Autre, la France, tous les malheurs et l’impuissance de ces dernières années. Ce n’est pas seulement un réflexe d’immaturité politique mais aussi le signe d’une certaine désespérance en même temps que d’un refus des données réelles du problème qu’il est plus facile de croire manipulé par une ou des puissances hostiles.

En fait, cela vient de très loin et il n’y a pas de possibilité de sortir d’une situation difficile comme celle de l’Algérie d’aujourd’hui si l’on refuse de se pencher sur l’Histoire et que l’on se contente de mythes sur le passé du pays.

  • Il n’est que de regarder une carte de l’Afrique du Nord de la fin du XVIème siècle pour le constater.

Si le Maroc y figure en tant que tel comme pays, ce n’est pas le cas de son voisin où n’apparaissent que des noms de villes dont l’ensemble avec celles de l’actuelle Tunisie est baptisé du nom de “Barbaria”, ce qui montre le désordre dans lequel elles sont organisées et gouvernées. Soumis, après la colonisation par les Arabes, à la colonisation des Turcs qui gouvernent plus ou moins lâchement cet ensemble de cités sans unité autour desquelles tournent un certain nombre de peuplades diverses dont l’Islam est le seul véritable lien à partir du XIIIème siècle, le territoire algérien n’existe pas en tant que tel avec un gouvernement central reconnu par tous mais comme un conglomérat plus ou moins lâche de "provinces", la plus importante étant celle d’Alger. Les villes côtières se livrent particulièrement à l’attaque du commerce étranger, essentiellement européen ainsi qu’au commerce des esclaves au point qu’après les États européens qui interviennent régulièrement contre ces barbaresques, la toute jeune Marine des États-Unis finira par bombarder en 1815 Alger, Tunis et un peu plus loin Tripoli en réponse aux attaques contre leur trafic marchand. En fait ce sont les Français qui créent réellement l’Algérie d’aujourd’hui en lui étendant, cas unique dans le monde des grands pays, en exceptant la petite Tunisie, le nom de sa ville principale. C’est une donnée toujours insupportable au monde politique algérien! Par manque d’information, par refus de dépasser la guerre de libération pour tenter de voir quels sont les soubassements les plus anciens de la vie de leur pays, la classe dirigeante, surtout celle qui a été formée à Moscou, se complaît dans un imaginaire auquel ne se rallie pas la population. La réalité la renvoie sans cesse et douloureusement à son incapacité à unifier et développer son pays d’autant qu’elle a tenté plusieurs solutions sans grand succès malgré la richesse pétrolière, cet inestimable cadeau et cette erreur stratégique de de Gaulle trop pressé d’avoir les mains libres par ailleurs.

  • Cette question de l’identité est cruciale.

C’est elle qui a animé les drames du GIA et autres bandes criminelles, favorisé l’exportation vers la France de terroristes en espérant que cela favoriserait une inflexion des rapports d’État à État, qui s’est révélée incapable de choisir entre une dictature militaire et une démocratie, tandis que la question de l’Islam - algérien à l’image du tunisien ou du marocain ou quasi wahhabite comme le souhaitaient les dirigeants religieux du FIS? - n’est pas résolue...

C’est une question essentielle dans tous les pays du monde que l’identité et elle est d’autant plus délicate que l’on fait une confusion entre les effets de la mondialisation et les valeurs de l’universalisme, auxquelles tient l’Islam même si elles sont différentes des nôtres, entraînant un difficile équilibre dans sa politique. A cet égard d’ailleurs la France n’a toujours pas réglé cette confusion en ce qui la concerne avec les conséquences immobilistes qui en résultent car la solution repose sur l’Histoire et sur les hommes et non sur l’idéologie, ce qui nous rend difficile d‘aider l‘Algérie à surmonter ses difficultés.

Cette question de l’identité hante le terrorisme international dans ses nihilismes, mais on ne peut plus la régler aujourd’hui par l’ancestrale habitude du recours à la force pour l’imposer. C’est malheureusement toujours cette dernière qui obsède la mentalité des dirigeants algériens. Au cours d’une mission il y a vingt ans à Alger un petit groupe d’officiers algériens confiaient qu’il était très dommage que l’armée française ne leur ait pas donné un “Dien Bien Phu” autour duquel ils auraient pu faire l’unité nationale... Tenace illusion qui continue aujourd’hui encore, pensant que c’est dans l’affrontement que l’on resserre les rangs et que se définit qui l’on est, ce qui se traduit toujours par la violence et les crimes! Cela leur a pourtant coûté des centaines de milliers de morts depuis l’indépendance…

Tant que l’Algérie ne voudra prendre en compte que les dernières quarante années de son existence sans remonter dans le temps et assumer toutes les différences et hétérogénéités de son passé dans leurs aspects positifs et négatifs, et continuera inconsciemment à imiter le mauvais exemple de trop de Français persuadés que notre pays, dans son histoire et son identité, commence en 1789 dont l’histoire objective est mieux faite par les historiens étrangers que par les nôtres, elle restera une Algérie souffrante n’arrivant pas à dépasser un quotidien destructeur pour toute sa jeunesse alors même que par sa situation géographique, ses richesses potentielles, sa culture polymorphe etc. elle a bien des atouts pour se révéler comme un facteur de développement et de paix en même temps qu’avec le Maroc elle peut être un moteur de la réflexion de plus en plus indispensable de l’Islam face à l’évolution de la Planète. A défaut elle offrira une tentation grandissante pour les forces obscures du crime d’État et des terrorismes qu’aucun traité d’amitié avec cette France, “génocidaire” a-t-il dit, ne palliera.

Nul doute que, dans le contexte international actuel, l’on porte la plus grande attention aux risques que révèle cette fulmination de Bouteflika... Mais ce n’est pas suffisant et les dirigeants français feraient bien d’y réfléchir en abandonnant particulièrement à gauche les visions lénifiantes et toujours irresponsables, surtout quand elles ont trop été inspirées par l’ancienne Moscovie. Vu la conjoncture générale il est indispensable de se poser la question de savoir si cette déclaration du président algérien est seulement un mouvement d’humeur, de découragement ou de perte de contrôle... Ou si, au contraire, c’est la première amorce d’un chantage voire d’une menace au moment où se durcissent par nécessité les politiques européennes de l’immigration et particulièrement de l’immigration des musulmans, conséquence inévitable de l’augmentation du terrorisme islamique.

Quelles qu’en soient les raisons, notre silence face à ce qu’il faut espérer n’être qu’une provocation ne nous grandit guère à partir du moment où nous avons accueilli chez nous plusieurs centaines de milliers de citoyens algériens dont les enfants sont Français, citoyens que nous défendons bien mal, qu’ils soient familles de harkis ou jeunes filles soumises à des lois non françaises, et que notre silence ne peut que désorienter plus encore.

De quoi a-t-on peur?

Guy Labouérie


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