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Derrière al-Qaida, les Frères musulmans

« Développé à partir du tissu associatif de la paysannerie de Haute Égypte », la confrérie des Frères musulmans a été « fondée sur une interprétation stricte des textes fondateurs de l'islam sunnite a beaucoup été influencé aussi par l'idéologie corporatiste qui fonda le fascisme mussolinien Cette tribune a été diffusée dans la page "débats et opinions" dans l'édition du Figaro datée du 28 juillet 2005. Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, Richard Labévière, rédacteur en Chef et éditorialiste à RFI. Spécialiste des questions diplomatiques et expert du monde arabo-musulman, Richard Labévière est aussi l'auteur de plusieurs livres, dont deux d'entre eux sont devenus des ouvrages de référence, en particulier "les dollars de la terreur", en 1999, un livre prémonitoire, traduit en anglais, avant le 9 septembre 2001, qui demeure d'une grande actualité. Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), il est également rédacteur-en-chef de la revue Défense. (Courtoisie, Le Figaro).

par Richard Labévière (*)

La baudruche al-Qaida s'est passablement dégonflée depuis les attentats de Madrid (11 mars 2004). Les premières explosions de Londres (7 juillet 2005) lui ont porté un coup décisif. Enfin, celles de Charm el-Cheikh (23 juillet 2005) recentrent les enquêtes menées depuis plusieurs décennies sur la matrice historique du jihadisme contemporain, à savoir la confrérie des Frères musulmans.

Plutôt que d'attribuer cette série d'attentats, qui ne présente pas de continuum opérationnel, à un hypothétique « pilier européen » d'al-Qaida, ou à un « pilier irakien » qui n'a guère plus de pertinence, les enquêteurs se concentrent, depuis plusieurs années mais surtout depuis Madrid, sur la structuration internationale, voire l'appareil international de cette confrérie égyptienne qui a vu le jour à la fin des années 20. Développé à partir du tissu associatif de la paysannerie de Haute Égypte, ce mouvement fondé sur une interprétation stricte des textes fondateurs de l'islam sunnite a beaucoup été influencé aussi par l'idéologie corporatiste qui fonda le fascisme mussolinien. C'est en partie pour cette raison que la confrérie s'est initialement organisée à partir des secteurs d'activité économique aux mains d'une petite bourgeoisie opposée aux «officiers libres» ayant renversé le roi Farouk, dont Gamal Abdel Nasser, qui deviendra l'incarnation d'un nationalisme arabe laïque et volontiers marxisant.

De cette matrice historique, encouragée et financée dès l'origine par le roi Fayçal d'Arabie, devaient naître à la fin des années 70 des groupements d'étudiants plus radicaux prônant le recours à la lutte armée : les Gama'a islamiya et le Djihad, auteurs de l'assassinat du président Anouar el-Sadate le 6 octobre 1981. Hormis la condamnation à mort en 1982 de cinq activistes principaux, les quelque deux cents autres Frères musulmans inculpés, qui durant toute la durée du procès n'ont cessé de clamer leurs convictions islamistes, ont, finalement, été libérés sans autre forme de procès. Après cette amnistie aussi précipitée qu'immaîtrisée, la plupart de ces activistes ont quitté l'Égypte pour l'Arabie saoudite, le Pakistan, l'Afghanistan, l'Indonésie, la Malaisie, la Corne de l'Afrique, l'Afrique sahélienne et le Maghreb. C'est à l'éparpillement de ces jihadistes historiques que l'on doit la formation de la nébuleuse Ben Laden jusqu'au retrait soviétique d'Afghanistan en 1989, et l'installation durable de foyers jihadistes en Asie centrale, en Asie du Sud-est, en Afrique et en Europe.

Hormis la matrice historique des Frères musulmans égyptiens et sa reconfiguration, hormis l'épicentre financier saoudien, les enquêteurs privilégient, aujourd'hui, une troisième piste au Pakistan, selon trois axes : les zones tribales frontalières de l'Afghanistan ; le foyer cachemiri de conflit avec l'Inde ; et, enfin, la métropole portuaire de Karachi, monstre urbain de quelque 14 millions d'habitants, incontrôlée et incontrôlable, abritant quelque deux 250 madrasas (écoles coraniques) enseignant quotidiennement la haine confessionnelle à des «étudiants» dont l'âge est compris entre 4 et 70 ans.

• Leur doctrine présente des analogies avec celle des néoconservateurs

Après les bombardements du Kosovo et de la Serbie, après toutes les interventions décidées par le Conseil de sécurité des Nations unies, après la «coalition» américano-britannique en dépit de l'ONU, comment justifier la marginalisation du conflit israélo-palestinien et les innombrables victimes civiles de la deuxième guerre d'Irak ? Les fabriques de jihadistes trouvent leur légitimation symbolique dans le déséquilibre, ou l'inéquité, des traitements politiques et diplomatiques de nombre de crises internationales, au premier rang desquelles figure la confrontation israélo-palestinienne. Depuis 1948, ce conflit a généré plus de quatre cents résolutions du Conseil de sécurité, de l'Assemblée générale et de la Commission des droits de l'homme de l'ONU sans qu'aucun de ces textes connaisse le plus petit début de mise en oeuvre. La deuxième guerre d'Irak et l'installation durable dans le pays de troupes occidentales, dont 140 000 soldats américains, ainsi que la multiplication de bases militaires dans toute la région jusqu'en Asie centrale, constituent le deuxième référent symbolique des nouveaux jihadistes. Enfin, le conflit tchétchène parachève ce triptyque, sou bassement de la fracture civilisationnelle et justification de toutes sortes de croisades. Ces figures de l'idéologie des Frères musulmans présentent, vues sous cet angle, de troublantes analogies avec les projections mortifères des néoconservateurs américains.

Sans s'inscrire jamais dans la perspective historique de ces crises nationales et postcoloniales, les prédicateurs des Frères musulmans qui officient en Europe les instrumentalisent à loisir, afin de poursuivre la construction d'un mur d'incompréhension entre les communautés musulmanes de la diaspora et le reste des populations, décrites comme un magma d'infidèles hostiles travaillant à l'anéantissement des croyants. Il n'est donc guère surprenant de voir, aujourd'hui, ces mêmes prédicateurs se ruer à Londres pour exiger de leurs coreligionnaires le respect des lois des pays d'accueil, tout en continuant à leur prodiguer, en privé, des consignes de non-intégration conjuguées comme autant de voies d'accès au salut.

Loin de représenter la majorité des communautés musulmanes, la confrérie continue à fonctionner sur un mode sectaire, où le savoir se mélange de manière inextricable à un pouvoir d'influence et de nuisance. Ses visées communautaristes ne sont pas sans rappeler les grandes montées de sorcellerie et de possession, telles que celle qui a envahi l'Europe à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. Et les enquêteurs antiterroristes d'aujourd'hui feraient bien de se pencher sur "La Possession de Loudun", de Michel de Certeau,[1] déchiffrant les rationalités selon lesquelles le sectarisme, en passe de devenir un mouvement social, révèle les symptômes d'une société inquiète de ses propres fondements et de ses finalités. « Liée à un moment, conclut Michel de Certeau, c'est-à-dire au passage de critères religieux à des critères politiques (...), la possession de Loudun ouvre aussi (...) sur la question qui se pose à partir du moment où surgissent, différentes des diableries d'antan mais inquiétantes comme elles, les nouvelles figures sociales de l'autre

Le rideau de fumée al-Qaida commençant à s'estomper, peut-être pouvons-nous enfin nous attaquer à penser et à répondre aux stratégies idéologiques et pratiques de la confrérie des Frères musulmans?

(*) Éditorialiste à Radio France Internationale (RFI). Auteur de "Les Coulisses de la terreur" (Grasset, 2003).

[1] Michel Jean Emmanuel de La Barge de Certeau est né le 17 mai 1925 à Chambéry et mort le 9 janvier 1986 à Paris est un intellectuel jésuite, philosophe et historien français. Pendant la guerre il participe à l'action des maquis savoyards comme agent de liaison de la Résistance. En 1944, il entre au séminaire de Lyon en 1944. Il est connu pour ses études d'histoire religieuse (surtout la mystique des XVIe et XVIIe siècles), notamment pour son ouvrage "La Fable mystique" (1982) et pour d'autres ouvrages de réflexion plus générale sur l'histoire et son épistémologie, la psychanalyse, et le statut de la religion dans le monde moderne. "La Possession de Loudun" a été publié en 1978 aux éditions Julliard (1970) et réédité chez Gallimard (2005).

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