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Hiroshima, terrorismes et légitime défense

Hiroshima, terrorismes et légitime défense

Par l'Amiral Guy Labouérie, membre de l'Académie de Marine (1). Brest, le 15 août 2005. (©).

Le vice-amiral d'escadre Guy Labouérie (2S) a quitté la Marine Nationale en 1992 après 39 ans de service actif. Il est membre de l'Académie de Marine. Photo © Françoise Labouérie (Mai 2005).Stratégie: Réflexions et variations de Guy Labouérie. Publié en avril 1993 par l'ADDIM.

Si la soixantième commémoration des deux bombes nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki a, à juste titre, appelé l’attention des médias, ce fut dans l’ensemble d’une relative mesure assez surprenante compte tenu des discours habituels sur le nucléaire en général et le militaire en particulier. La plupart toutefois se sont gardés de revenir sur l’origine de la guerre de 39-45, sa “mondialisation” et les buts de guerre poursuivis par ceux qui l’ont déclenchée.

Dans les leçons à tirer de ces deux effrayants événements on s’est généralement contenté de dire qu’ils marquaient notre entrée dans le monde d’aujourd’hui mais assez curieusement en passant sous silence tous les immenses massacres en Europe et en Asie perpétrés indifféremment contre les civils par les divers systèmes totalitaires en Europe et en Asie, quarante millions de morts sans oublier les millions de Russes assassinés par le “génial petit père des peuples”. Les divers articles centrés sur les dizaines de milliers de morts de ces deux nucléarisations finissaient par avoir quelque chose d’artificiel, de convenu et mettait mal à l’aise car s’il est facile soixante ans après de réécrire l’histoire du fond de son hôtel particulier ou des confortables bureaux des pays occidentaux européens, on était bien loin de la réalité. Surtout on n’y trouvait aucune réflexion sur l’avenir en commençant par le fait que le 6 août 1945 a marqué le début de la paix dans les pays possédant cette arme - on devrait y réfléchir à propos de l’Iran potentiellement moins dangereux que le Pakistan - alors que le reste du monde allait se déchirer pour de multiples raisons, mais aussi l’entrée dans l’ère de l’immédiat, immédiat de l’horreur certes à ce moment-là, mais immédiat qui se retrouve sous toutes les formes désormais et gouverne bien trop étroitement nos élites.

Pourtant on aurait pu y trouver matière à réflexion sur un des fléaux du XXIème siècle: les terrorismes transnationaux, pour le moment essentiellement islamiques mais dont rien ni personne ne peut dire s’ils s’y limiteront ou si d’autres mouvements nihilistes hypnotisés par la violence et la puissance des moyens physiques, chimiques, psychologiques dont ils pourraient avoir la maîtrise, s’y ajouteront.

Quand le seul rapport avec la guerre du Pacifique se limite à traiter de “kamikazes” les assassins de femmes et d’enfants d’aujourd’hui sans aucune nuance, on peut avoir des doutes sur la connaissance et l’information qui nous sont proposées en même temps qu‘une nouvelle démonstration de l‘affadissement du vocabulaire qui signe toujours le laisser aller d‘une culture. C’est à la fois une insulte vis à vis des soldats japonais et une reconnaissance de facto d’une certaine justification des crimes commis un peu partout dans le monde par ceux qui se baptisent eux-mêmes des “fous” qu’ils soient d’Allah ou d’un autre qualificatif.

Le 6 Août revêt, toutes choses égales par ailleurs, des caractéristiques que l’on retrouve aujourd’hui dans ces terrorismes:

  • ignorance de la direction et des objectifs d’une menace inconnue,

  • immédiateté des effets,

  • difficulté de toute anticipation pour la prévenir et de toute action pour la détruire avant qu’elle ne soit mortelle.

Toutefois à la différence des armes nucléaires de l’époque, nous savons depuis le 11 Septembre que tout peut survenir et que si pour le moment le terrorisme ne dispose que de moyens conventionnels, limités par la seule imagination comme l’a montré le 11.09, rien n’interdit à terme la montée vers des extrêmes chimiques, biologiques voire nucléaires, même si dans ce dernier cas ce ne sera pas tant l’effet d’une bombe mais plutôt celui d’une pourriture radioactive. Par suite il est indispensable de s’organiser et de se donner les moyens nécessaires à la prévention, l’identification et la destruction de la nébuleuse d’organismes terroristes qui ont tendance à pulluler comme des organismes cancérigènes extérieurs ou intérieurs à chaque pays ou région avec l’aide financière précieuse de l’économie criminelle.

Rien n’est plus difficile comme le montrent les bien mauvaises raisons américaines de la deuxième guerre d’Irak qui ne peuvent qu’encourager toutes les pleureuses habituelles des pays riches qui ne veulent jamais voir le danger à leur porte et répugnent plus encore à l’idée de devoir le combattre. Ils y sont d’autant plus conduits malheureusement que celui qui crie au loup sans raison se voit refuser toute crédibilité par la suite… alors même qu’il est un de ceux qui possède la plus vaste capacité d’information.

  • Cela pose de façon aiguë la question de la légitime défense.

L’exemple britannique est très intéressant de ce point de vue. Après avoir laissé la bride sur le cou pendant des années, malgré les demandes de ses Alliés à de multiples groupes dangereux, sous prétexte de liberté d’expression, les attentats dans le métro de Londres ont brusquement réveillé la Grande-Bretagne.

Étant avant tout des esprits pragmatiques ne perdant pas de temps en discussions infinies sur le sexe des anges, « B. and B.» (Blair et Blair) ont pris les mesures urgentes qui s’imposaient y compris en ordonnant d’abattre toute personne qui ne répondrait pas immédiatement aux ordres de la police, car on ne peut laisser la vie de nombreux britanniques et la crédibilité de la Couronne dans les mains de dangereux terroristes éventuels.

Il est incontestable que si cela peut conduire à certaines erreurs tragiques, il y a aussi la démonstration sans équivoque de la volonté du gouvernement et l’incitation de tous les irréguliers à ne pas chercher à fuir leur état en cas de rencontre avec les forces de l’ordre.

  • Ce qui compte c’est la sécurité de l’ensemble des Britanniques et pas celle des criminels.

L’ère du « tohu-bohu » chère à nos soixante-huitards attardés est désormais close, compte tenu des considérables dangers personnels et collectifs qu’elle recèle. C’est de l’ordre de la légitime défense de la collectivité et de chaque citoyen, appelée légitime défense active par les Anglo-saxons. C’est avec cet état d’esprit que la Grande Bretagne a tenu tête à l’Allemagne pendant deux ans, c’est avec lui que depuis des siècles les puissances maritimes, essentiellement la même Grande-Bretagne et aujourd’hui les États-Unis jusqu’à récemment, ont assis leur influence, leur supériorité et le succès de leurs politiques.

Il ne semble pas que ce soit tout à fait le cas de notre pays pour qui la notion de légitime défense est teintée d’une phraséologie et d’une idéologie paralysantes qui tendent à nous mettre en situation d’infériorité.

Cela tient à cette vision iréniste qui, probable conséquence de l’effondrement global du pays à partir de 1940 et commencé en 1918, considère la victime comme plus coupable ou, au moins, plus responsable de son malheur que le criminel, vision dans laquelle se délectent en toute “bonne foi” des gens et des organisations de toute espèce qui ont pignon sur rue.

C’est particulièrement vrai sur deux points essentiels: le fonctionnement de la justice et les directives données aux militaires en opérations, même si cela commence à évoluer vu les erreurs et les drames où cela a conduit. Qui se souvient que l’alcoolisme au volant a trop longtemps été une circonstance atténuante et que c’est un tribunal de “gamins” qui s’est pour la première fois prononcé pour en faire une circonstance aggravante?

- Pourquoi les victimes pour respecter les “habitudes” de la justice doivent-elles d’abord mourir avant de pouvoir se défendre et au minimum payer pour les désagréments qu’elles pourraient causer à l’agresseur?

- Pourquoi le racisme n’existe-t-il pas envers les Blancs, envers la France, nos lois etc.?

- Pourquoi n’a-t-on à la bouche que les “droits de l’homme” et jamais ses devoirs?

- Comment a-t-on pu laisser se dégrader pareillement pendant trente ans la situation de nos banlieues pour ce qui est de l’application de nos lois et la défense des plus petits?

C’est comme cela que les citoyens perdent petit à petit toute considération pour l’appareil judiciaire et, de plus en plus, pour ces innombrables organismes pleins de bonne volonté - l’enfer en est aussi pavé - mais trop souvent limités dans leurs réflexions et leur information, ce qui dévoie souvent leurs actions et facilite leur instrumentalisation par des gens plus astucieux et bien plus dangereux. Quant aux militaires chacun se souvient, du moins, espérons le, des ordres ubuesques reçus pendant les affaires de Yougoslavie qui ne pouvaient qu’entraîner le désarmement de nos soldats et la mort de nombreux Yougoslaves de toute ethnie religieuse... et craignons, quand on voit l’insistance mise sur le refus de toute défense légitime véritable par l’établissement politique, que l’on recommence à se trouver dans des situations où nous perdrons toute crédibilité. Les fadaises de Pétain sur la merveille qu’est la défense ont la vie dure quand on sait où cela nous a conduits! Espérons toutefois que nos officiers généraux en charge d’opérations de plus en plus difficiles pallieront, comme ils l’ont souvent fait et continuent sûrement de le faire, l’hypocrisie et l’incapacité des politiques sur ce sujet, illustrés récemment par les nullissimes et inutiles commentaires d’un ancien conseiller de Lionel Jospin (2) sur les nouvelles prérogatives du CEMA, car il serait insupportable et internationalement ravageur de perdre un char, un aéronef ou un navire de combat avant de pouvoir réagir après avoir compté nos morts.

Ce qui peut être dramatique dans cette situation, c’est qu’elle apparaisse aux yeux de ceux qui dirigent les actions terroristes comme un état de faiblesse psychologique et morale dont une illustration se manifeste dans ce relativisme généralisé donnant à croire que tout se vaut et que rien ne vaut rien, illustré par exemple par le lamentable et systématique anthropomorphisme sur les animaux qui s’est étendu à toute l’Europe. C’est sur cet état de faiblesse qu’ils pourront jouer, s’ils le décident, même si les remarquables actions de nos services secrets et de notre police nous ont depuis dix ans procuré une protection certaine et que leur développement continuera de le faire. Mais désormais, leçons des assassinats de Madrid et de Londres, ou bien nous prenons réellement en compte politiquement la situation de légitime défense qu’impliquent des terrorismes dont il faut rappeler qu’au tréfonds du nihilisme de sa principale famille, ils veulent officiellement dans leurs discours la disparition des juifs et des chrétiens et donc plus généralement celle de notre civilisation, ou bien nous allons au-devant des graves ennuis. Il ne s’agit pas de se mettre dans la situation des États-Unis où les crimes individuels sous prétexte de légitime défense avec libre vente d‘armes de guerre dépassent l’entendement, mais de mettre en accord la Défense légitime de notre société et de nos citoyens avec nos Lois, leur application par notre Justice, et la mise hors d’état de nuire où que ce soit de ceux qui seraient “convaincus” de vouloir nous détruire individuellement et/ou collectivement.

Les responsables japonais ne pouvaient croire à la réalité de l’arme nucléaire, même après la première explosion, et il a fallu la seconde pour qu’ils en prennent réellement conscience. Où en sommes-nous par rapport au terrorisme international? Quelle conscience exacte en ont les Européens même après les derniers attentats de Madrid et de Londres? Est-ce que l’état d’esprit britannique, qu’on ne peut guère accuser de comportement dictatorial écrasant les libertés publiques, va être suivi d’effets européens et au moins français, en ce qui nous concerne, même si l’on peut déplorer le retard coupable des Anglais à nous aider après les attentats du métro parisien?

Nous sommes comme les Japonais dans une situation totalement inédite avec un avantage considérable par rapport à eux: nous avons tous les moyens matériels de nous informer, de comprendre et d’agir. Mais nous avons un désavantage immense pour de multiples raisons, dont le pacifisme stupide d’une partie non-négligeable de la classe politique: nous n’arrivons pas à croire aux menaces proférées contre nous et nous ne le voulons pas car cela exigerait une rupture complète, intellectuelle, politique et stratégique avec ce que nous vivons depuis soixante dix ans, et plus encore depuis 1968, avec cet incroyable salmigondis d’idées confuses ne s’unissant que pour détruire ce qui nous serait nécessaire!

Cette rupture indispensable n’a rien à voir avec les discours convenus et impuissants sur les “fractures” qui découlent pour une large part de l’état de désordre intellectuel et moral dans lequel on se complaît depuis trente ans au détriment des plus petits.

L’avantage d’une menace même obscure et diluée est de permettre une pensée et un agir nouveaux sur la légitime Défense de ce qui est essentiel pour demain et qui ne peut se trouver ni chez les altermondialistes, ni chez les trotskistes, ni les communistes ni les nationalistes de tout poil qui n’ont dû leur récent succès face au traité constitutionnel que par la conjonction des maladresses des gouvernants et les ambitions politiciennes de certains.

C’est sur cette rupture que se joue l’avenir immédiat et à terme. En sommes-nous capables individuellement et collectivement? Heureusement un certain nombre d’indices laissent penser que fatigués de tous les discours inutiles, du manque de courage général et d’un égoïsme ravageur une majorité des Français y sont de plus en plus favorables, tout en sachant que ça ne se fera pas sans douleur, et sera d’autant plus difficile que l’on ne commencerait pas par la tête et que l’Union Européenne dans son ensemble ne se déciderait pas à faire de même.

On peut toujours rêver...

Guy Labouérie

  • (1) L'Académie de Marine a été fondée en 1752. Dissoute comme toute ses consoeurs pendant la Révolution, elle n'a été réactivée qu'en 1921. Son siège est à Paris.

  • (2) Le Monde du 19.07.2005


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