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Une charité bien ordonnée

Une charité bien ordonnée

Nous reproduisons ici l'article écrit le 15 mars 2006 par Joël-François Dumont (*) pour la revue Défense [1]. La diffusion par France 2 du magazine Complément d'enquête présenté le 3 avril 2006 par Benoît Duquesne, enquête consacrée aux "secrets d'un fiasco" [2] aura eu l'immense mérite de poser tardivement sur une chaîne de télévision quelques vraies questions. "Où est passé l’amiante qui était à bord de l’ancien porte-avions ? Devenu un simple numéro de coque, le Clemenceau est-il vraiment une épave dangereuse comme le prétendent les militants écologistes ?" etc. On aura particulièrement apprécié le reportage de Guillaume Porteau aux États-Unis sur les bateaux fantômes de la Navy et notamment l'entretien qu'il a eu avec John Passacantando, directeur de Greenpeace-USA qui ne "critique pas du tout le projet de l'US Navy", car, explique-t-il, « il faut évaluer cela... » (le fait de couler le 17 mai le porte-avions Oriskany au large de la Floride) avant de répondre très clairement à la question: « êtes-vous prêt à monter des actions contre cela ? » ... « Non, pas du tout, nous commençons seulement à travailler »... Peut-être que Greenpeace-USA ne sait pas que l'Oriskany a été budgétisé par le Congrès américain pour être coulé - il a deux ans déjà - et figure en tête de liste d'une vingtaine d'autres navires de guerre ? Quant à l'USS America, jamais entendu parler, pas plus que des navires britanniques ou autres désamiantés en Inde. Ce reportage aura encore eu le mérite de démontrer que lorsqu'il n'y a que du sable au fond de la mer, il n'y a pas de vie, et que lorsqu'il y a des structures, de quelque nature qu'elles soient (récifs naturels ou artificiels, la vie marine se constitue autour d'elles. On est aussi médusé de constater cette unanimité de la population en Floride pour ce projet de récif artificiel, un enthousiasme partagé par ceux qui ont en charge l'environnement: les explications d'ailleurs données par Robert Turpin sont tout à fait pertinentes. On peut rappeler à ce sujet un phénomène que l'on avait observé et du mettre en pratique lors de la création des villes nouvelles en France, en se basant sur l'expérience britannique et scandinave: "ne jamais créer de grandes places désertes sans y installer des obstacles naturels (petits arbres, fontaines, bancs) si l'on voulait voir les piétons s'y attarder". Tels sont les faits. Les Français apprécieront. (Courtoisie © Joël-François Dumont et Défense).

Dans un entretien au magazine autrichien Wiener publié en 1995, Ben Metcalfe, fondateur de Greenpeace, se compare au père de Frankenstein : « j'ai créé le monstre. Il nous a éliminé » dit-il en faisant allusion au « coup d'état » fomenté en 1979 contre lui par Mac Taggart. Dans son livre fort documenté, notamment sur l'origine du financement de Greenpeace, Jean-Paul Picaper [3] explique surtout comment Greenpeace a « également réussi à éliminer pratiquement toutes les organisations écologiques s'assurant le monopole des grands marchés internationaux de la charité verte… »

Ivar Aune et Nikolaus Graf Praschma ont eux aussi mis à jour des côtés mal connus de cette « multinationale verte » [4] décrivant les méthodes employées pour animer de grandes campagnes médiatiques avec des « actions chargées d'émotion pour mieux instrumentaliser des journalistes, des hommes politiques », sans oublier de « faire appel à la générosité d'un public qui ne peut pas ne pas rester insensible » à certaines causes.

Manifestants de Greenpeace France le 3 février 2006 devant les grilles du ministère de la défense à Paris. Photo Jean-Michel Guhl.

Photo Jean-Michel Guhl

  • Un double constat

Premier constat, un acharnement contre la France qui dure depuis maintenant plus de trente ans. Pourquoi ? Parce que notre pays est bien sûr le mauvais exemple en Europe, avec sa force de frappe et la velléité d'indépendance qui y est attachée, sans oublier une industrie nucléaire que le monde entier lui envie, alors qu'il y a encore le charbon, le pétrole, le vent etc. Les Français avaient trouvé sympathique et justifiées certaines campagnes contre le massacre des baleines et des dauphins par les Japonais, sans imaginer pour autant que derrière ces campagnes, d'autres pourraient être plus "intéressées".

Après "l'affaire Greenpeace" et le fiasco du Rainbow Warrior, la France et ses armées, sa marine, en particulier, sont devenues l'objectif n°1 des militants de cette ONG pas comme les autres. De par sa taille, d'abord, de par ses moyens, et de par ses modes d'action.

  • Le deuxième constat qui s'impose est la sélectivité avec laquelle Greenpeace opère.

Comment expliquer que sur le site Internet de Greenpeace aux États-Unis, par exemple, on ne trouve pas la moindre trace d'un communiqué lorsque l'US Navy a décidé de couler l'USS America, qui fut le plus gros navire de guerre jamais construit. Soit 10.000 tonnes de plus que les légendaires croiseurs japonais de bataille Yamato et Mushashi. Un porte-avions de 324 mètres de long et de 82.000 tonnes à vide (quatre fois le Clemenceau), appartenant à la classe Kitty Hawk qui, après avoir été à quai à Philadelphie pendant 9 ans avec des dizaines de bâtiments retirés du service actif de la Navy, était dans un état de délabrement avancé.

Le 25 février 2005, une cérémonie a eu lieu pour célébrer le départ de l'USS America pour être coulé à 300 nautiques au large de la côte Est et servir d'expérimentation à toutes sortes d'armes. L'opération étant bien sûr classifiée et interdite. Une manifestation qui n'a été troublée par aucun écologiste. Pas la moindre protestation de Greenpeace, pas la moindre tentative de Greenpeace de s'approcher de l'USS America. Pas le moindre communiqué. C'est à se demander si l'amiante qui se trouvait sur l'USS America ne comportait, elle, aucune menace pour l'environnement. Les seules protestations qui se soient élevées émanaient en fait toutes de marins ayant servi sur l'America qui souhaitaient en faire un musée flottant…

L'USS America vient de couler. Photo officielle de l'US Navy.

Photo NAVSEA

Le 14 mai 2005, l'USS America était coulé, l'information étant rendue publique six jours plus tard. Le bâtiment reposerait par 2000 mètres de fond à 60 nautiques au large de la Caroline du Nord. Cette opération aura coûté 22 millions de dollars. Et rien ne dit qu'elle ne sauvera pas des bâtiments de guerre américains dans le futur. Après l'attaque réalisée contre le Cole, la protection des gros navires de surface demeure un enjeu majeur.

Mieux encore, si l'on en croit le Houston Chronicle, l'agence fédérale américaine de protection de l'environnement (Federal Environmental Protection Agency), a autorisé le 16 février 2006,  l'US Navy à couler l'USS Oriskany au large de Pensacola Beach à la mi-mai. Ce porte-avions de 32.000 tonnes, qui s'était illustré pendant les guerres de Corée et du Vietnam, se trouvait à Beaumont (Texas) dans un chantier en attente de connaître son sort. Il est le premier d'une liste de 20 navires de guerre à terminer sa carrière en récif artificiel.

Le 14 mai 2005, l'USS America était coulé, l'information étant rendue publique six jours plus tard. Le bâtiment reposerait par 2000 mètres de fond à 60 nautiques au large de la Caroline du Nord. Cette opération aura coûté 22 millions de dollars. Et rien ne dit qu'elle ne sauvera pas des bâtiments de guerre américains dans le futur. Après l'attaque réalisée contre le Cole, la protection des gros navires de surface demeure un enjeu majeur.

Et ce n'est pas tout. Si l'on en croit le Houston Chronicle, l'agence fédérale américaine de protection de l'environnement (Federal Environmental Protection Agency), a autorisé le 16 février 2006,  l'US Navy à couler l'USS Oriskany au large de Pensacola Beach à la mi-mai. Ce porte-avions de 32.000 tonnes, qui s'était illustré pendant les guerres de Corée et du Vietnam, se trouvait à Beaumont (Texas) dans un chantier en attente de connaître son sort. Il est le premier d'une liste de 20 navires de guerre à terminer sa carrière en récif artificiel.

L'Oriskany arrive à Pensacola (Floride) le 11 janvier 2006 venant de Corpus-Christi (Texas) où il avait été mis à l'abri des ouragans. Photo US NAVY/Gary Nichols.

L'USS Oriskany arrive à Pensacola -- Photo US NAVY/Gary Nichols

Dans ses câbles  électriques, le bâtiment contiendrait encore 700 livres de polychlorinated biphenyls (PCB). Selon Ken Mitchell, chef de section dans la région EPA 4, les risques d'exposition au PCB seraient « minimes si l'on tient compte du temps passé sous l'eau par les plongeurs. Le danger le plus important serait dans la consommation de poissons contaminés ou en buvant de l'eau contaminée, mais une telle contamination serait réduite dans la mesure ou les PCB existent sous forme solide et que pour la plupart ils seraient insolubles dans l'eau ».

La population avait jusqu'au 19 janvier pour donner son avis. Le responsable du projet Oriskany de la FEPA, Craig Brown, a bien reçu près de 150 lettres et courriers électroniques. Tous étaient entièrement favorables au projet. Là encore, pas la moindre action de Greenpeace ! Le projet lancé en septembre 2004 de transformer ce porte-avions en un récif en le coulant à 22 nautiques au large de Pensacola en Floride, dans le Golfe du Mexique, deviendra donc une réalité le 17 mai prochain.

L'Oriskany à quai à Pensacola attend son sort - Photo U.S. Navy David R. Quillen.

L'Oriskany à quai à Pensacola attend son sort - Photo U.S. Navy David R. Quillen

On pourrait également se poser la question de ce qu'il advient des avions en fin de vie? Michèle Alliot-Marie répondant aux Sénateurs et aux députés a même donné une information qui n'a été reprise nulle part. Le projet européen PAMELA (EADS) visant à déconstruire à Tarbes près de l'aéroport, lancé en 2004 et annoncé en janvier 2005, devrait permettre de "déconstruire" les avions civils ou militaires. Il n'est pas question en Europe de constituer de gigantesques cimetières aériens comme il en existe aux États-Unis à côté de Tucson (Arizona).

On est quand même en droit de se demander pourquoi des chaînes de télévision qui ont fait l'effort de tourner à Alang ont délibérément occulté la présence d'un navire de guerre britannique, le HMS Sir Geraint, dont, curieusement, l'amiante n'a pas suscité de réaction… Personne n'aurait eu l'idée de rappeler que les plus grosses crevettes proviennent de la baie d'Alang et que pour la région indienne de Gujarat, un tel partenariat avec la France, puis avec l'Europe, aurait constitué une chance économique considérable.

  • Le savoir-faire et le faire-savoir

On pouvait se douter que le départ du Clemenceau serait guetté avec un soin tout particulier par une poignée d'activistes décidés, parfaitement organisés et aisés financièrement. Partant du principe que le maximum avait été fait pour réduire les risques, le gouvernement a pensé que la presse française ferait elle aussi son travail. Oui, l'amiante a tué. A Jussieu, par exemple. Le danger réside dans la manipulation de l'amiante du fait des poussières résultantes, car il ne se dégrade pas dans l'eau sous certaines conditions. Depuis le début des années 1900, plusieurs milliers de bateaux ont coulé, victimes d'accidents, de tempêtes mais aussi conséquence des Première et Deuxième Guerres Mondiales. Le dernier en date, beaucoup plus récemment, étant le Belgrano au large des Faklands. Dans un environnement d'eaux froides et stables, par grande profondeur, on peut en effet considérer que ces milliers de tonnes d'amiante envoyés par le fond au cours du siècle dernier n'ont pas créé de catastrophe écologique. Ce qui n'est pas une raison pour transformer les océans en poubelle. Donc, s'entourer en Inde de mesures de protection très strictes était un précédent qui aurait pu être souligné.

Tout en effet a été mis en œuvre pour trouver la meilleure des solutions sur les plans humain et économique pour trouver une solution à ces bateaux en fin de vie, car aujourd'hui, en Europe, il n'y en a pas. L'occasion était donnée à l'Europe - qui vient d'interdire les "navires-poubelles" - de créer, à la mesure de ses besoins, en Europe ou ailleurs dans le monde, des centres de déconstruction aux normes sanitaires qui sont les nôtres.

On peut aussi s'interroger sur le fait que le CSA n'ait pas sanctionné le fait que des images de 1994 (Thalassa) ou de 1998 aient été diffusées sur des chaînes de télévision, en toute connaissance de cause, sans être datées, comme c'est la règle, comme s'il s'était agi d'images récentes ? Pourquoi les propos de notre ambassadeur en Inde n'ont-ils trouvé aucun écho dans les médias français ?

Beaucoup de questions sans réponses. A Outreau, la justice n'a pas été la seule à être montrée du doigt, le manque de retenue, pour ne pas dire plus, de certains médias est aujourd'hui présent dans bien des mémoires. Nombreuses sont les rédactions aujourd'hui où l'on commence à se poser de vraies questions. Pour le Clemenceau, il en sera de même. Alors qu'au contraire les éléments fiables et critiques ne manquaient pas, certains en faisant les choix qu'ils ont fait auront perdu un peu plus de leur crédibilité.

Il faut quand même rappeler que dans toutes les armées du monde, dans les pays démocratiques, il y a de grands services de presse qui entretiennent des relations confiantes avec la presse. C'est le cas de la DICoD en France. On est donc en droit de se demander pourquoi tous les dossiers, les photos mises à disposition, les points de presse ou les entretiens organisés avec des experts ont finalement si peu intéressé les journalistes "spécialisés". Ou bien faut-il croire que le dossier du Clemenceau, étant un dossier politique, et que de ce fait, il tombait dans le domaine réservé à d'autres confrères, "spécialisés" eux dans le "politique" ?

Joël-François Dumont

(*) Auditeur à l'IHEDN.

[1] N°120 Mars-Avril 2006. Défense est la revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (BP 41-00445 Armées)

[2] Pour revoir cette excellente émission: cliquez ici: Complément d'enquête du 3 avril 2006

[3] Greenpeace: l'écologie à l'an vert de Jean-Paul Picaper (Éditions Odilon-Media).

[4] Greenpeace: Umweltschutz ohne Gewähr d'Ivar A. Aune et Nikolaus Graf Praschma (Éditions Neumann-Neudamm).

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