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Promouvoir en Europe une politique d’autonomie compétitive

Promouvoir en Europe une politique d’autonomie compétitive

Intervention de Michèle Alliot-Marie, ministre français de la Défense,  devant le Parlement européen à Strasbourg, le 4 juillet 2006. Source: DICoD, Paris.

Messieurs les Présidents,
Mesdames et Messieurs les parlementaires,

Je voudrais d’abord vous dire mon plaisir de retrouver Strasbourg où j’ai siégé pendant quatre ans. J’y retrouve des visages amis.

Ministre de la Défense depuis 4 ans, le développement de l’Europe de la Défense a été l’un des axes forts de mon action. Je tenais à partager avec vous mes expériences dans ce domaine.

  • L’Europe n’est pas un héritage, c’est une histoire que nous construisons jour après jour. C’est notre histoire.

Elle est ce que nous en avons fait, par notre volonté commune. Ce sera ce que nous continuerons à faire. C’est notre responsabilité à tous, politiques, que de la construire toujours plus forte, toujours plus juste.

C’est d’autant plus important que nous le savons bien : nous vivons dans un monde où les défis de toutes sortes sont nombreux. Les risques auxquels nous devons faire face sont sécuritaires aussi bien qu’économiques. Ces risques ne peuvent être traités par des pays seuls car ils nous sont communs et que nous avons besoin de la force de tous pour y faire face.

  • L’Europe est une chance pour nous de les traiter à l’échelle la plus appropriée.

Dans ce domaine aussi, il ne suffit plus de prendre en compte la dimension européenne dans nos politiques nationales. Il faut aller plus loin. Il faut apprendre à mener des politiques européennes.

L’Europe se doit d’être unie pour apporter des réponses collectives à ces défis communs et ce aussi bien dans le domaine sécuritaire que dans le domaine économique.

  • L’Europe doit apprendre à faire face collectivement aux défis sécuritaires

Le premier défi, c’est le risque du terrorisme. Comme l’ont montré les attentats de Madrid et Londres, le terrorisme fait partie de notre actualité quotidienne.

Le deuxième défi, c’est le risque de prolifération des armes de destruction massive, préoccupation de tous les instants.

Les armes chimiques et bactériologiques constituent elles aussi un vrai danger, souvent sous-estimé. Ma grande préoccupation, c’est le connexion éventuelle entre la prolifération et le terrorisme.

Il y a aussi les crises régionales qui se multiplient au Moyen Orient, en Asie centrale et en Afrique. Leurs effets risquent de s’en faire sentir chez nous.

Soyons conscients d’une chose, ces crises ne sont pas étrangères, elles ont un impact, voire des conséquences directes pour nos pays. Elles sont à l’origine de divers trafics.

Prenons l’exemple de l’Afrique qui connaît une généralisation des crises interethniques. Cela aura des conséquences sur les populations qui habitent ces zones car les gens ne peuvent plus vivre sur place ou cultiver leurs terres. S’il y a un embrasement général, les gens iront chercher là où ils le pourront des pays où la paix est assurée. Je le dis très sereinement et très sérieusement, nous aurons du mal à faire face à une immigration illégale. Si les crises se multiplient, ce sont des millions de personnes qui viendront sur le continent européen.

  • A cela s’ajoute la multiplication des « zones grises », ces lieux où le terrorisme peut trouver des bases arrières et les trafics et les mafias proliférer.

L’instabilité mondiale nous démontre qu’en matière de prévention et d’anticipation, nous devons agir ensemble. A la globalisation des menaces, nous devons répondre par celle des moyens de lutte, de prévention et d’anticipation, des instruments concrets et efficaces.

En 4 ans, la défense européenne est devenue une réalité. Elle permet à l’Union européenne de devenir un acteur crédible et reconnu non seulement de sa propre protection, mais aussi dans la gestion des crises militaires et civiles.

La PESD s’est concrétisée à de multiples reprises par la réussite des opérations de gestion de crise de l’UE sur le terrain, comme en Macédoine, en République démocratique du Congo, en Bosnie. En ce moment même, une opération européenne au Congo se met en place à la demande des Nations Unies pour garantir la stabilité de ce pays pendant la période électorale.

  • Il faut savoir si nous disposons des moyens de faire face aux défis présents.

Depuis quatre ans, nous avons également développé des capacités de réaction rapide : 20 Etats membres se sont déjà engagés à former 18 groupements tactiques de 1 500 hommes déployables en moins de deux semaines sur un théâtre d’opération

Nous avons créé la Force de Gendarmerie européenne, composée de militaires, ayant un éventail de missions permettant de conduire des actions de police. C’est une force idéale, notamment en fin de crise pour gérer la transition.

Nous avons décidé de créer le centre de coordination civilo-militaire qui verra bientôt le jour. Il renforcera la capacité de l’Union à faire face aux crises de manière autonome.

Il faut également que nous ayons des moyens d’agir et de développer des programmes d’armement communs, comme l’avion de transport Airbus A400M, l’hélicoptère de transport NH90, l’hélicoptère de combat Tigre, le missile Météor, les frégates multi-missions, les démonstrateurs de drone ou encore des satellites Hélios et Syracuse dans le domaine spatial.

Surtout, l'Agence européenne de défense donne une nouvelle dynamique au développement capacitaire de l'Union européenne. Dans le domaine de la recherche, elle joue un rôle de facilitateur et de fédérateur des efforts des Etats membres.

Les domaines d'action ne manquent pas : drones, ravitaillement en vol, armement terrestre, spatial, pour n’en citer que quelques-uns. L'Agence doit disposer des ressources à la hauteur de l’ambition que nous avons pour elle et des résultats concrets que nous en attendons.

  • Sur le modèle de la défense, l’Europe doit apprendre à traiter collectivement et en amont les risques futurs

Comme les risques sécuritaires actuels, les défis géostratégiques de demain nous concernent tous. Aucun de nos pays ne peut les ignorer.

  • La défense de l’Europe suppose de bien identifier les enjeux dans un monde globalisé.

Ils ne sont pas que militaires. Ils touchent aussi aux autres grands déséquilibres démographiques, économiques ou sociaux ou de l’accès aux ressources naturelles.

Nous le savons, les ressources pétrolières sont limitées dans le temps, les ressources en gaz naturel aux mains de quelques pays. Les lieux de production et les circuits de distribution sont des cibles pour le terrorisme.

Seule une démarche européenne commune peut répondre à ces défis. C’est la raison pour laquelle nous devons intensifier notre coopération avec les Africains, par exemple. Nous devons les aider à assumer leurs responsabilités dans la sécurisation de leur continent.

Nous ne pouvons dans la durée garantir, nous européens ou nous occidentaux, de mettre des troupes sur tous les lieux de crise potentielle. C’est impossible techniquement, financièrement et psychologiquement pour les populations.

C’est pourquoi j’ai proposé à mes collègues ministres de la défense de développer un concept européen de renforcement des capacités africaines de prévention et de gestion des crises.

C’est aussi pour cela que le dialogue euro-méditerranéen 5+5 en format défense a placé la question de l’immigration illégale parmi ses priorités, pour essayer de gérer ensemble cette question.

Et la réponse n’est pas que militaire mais aussi sanitaire, alimentaire, institutionnelle pour que les habitants aient la possibilité de vivre chez eux, dans leur famille, dans leur village, et puissent avoir un espoir pour leurs enfants. C’est aux parlements nationaux et au Parlement européen d’imaginer des solutions globales. Nous ne pouvons pas nous désintéresser de la question du développement.

Il existe un autre défi collectif : dans un climat de sécurité ou d’insécurité, l’Europe peut avoir une place prépondérante. Dans un monde de plus en plus concurrentiel, les défis économiques rejoignent, par leur importance déterminante les défis sécuritaires. L’émergence de nouveaux pôles tels la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Asie du Sud-Est impose à l’Europe d’aborder de façon stratégique les perspectives économiques. Or dans le domaine économique aussi, l’expérience montre que la défense européenne peut indiquer les bonnes directions.

  • Dans le domaine de la défense, l’Europe sait apporter des réponses collectives aux défis économiques

La défense, ce sont des opérations militaires, mais c’est aussi un gigantesque secteur économique international.

L’industrie de défense emploie des millions d’Européens. En France, en Grande-Bretagne, en Allemagne, c’est même l’un des premiers employeurs du pays qui irrigue l’ensemble de l’économie. Que ce soit dans les domaines aérien, terrestre ou naval, l’industrie de la défense a connu de très nombreuses transformations depuis quelques années.

Des entreprises comme EADS, MBDA, Finmeccanica, SAFRAN, BAE Systems, ou THALES pour n’en citer que quelques unes, se sont imposées comme des acteurs transnationaux.

La Défense contribue aux efforts de R&T de l’objectif de Lisbonne : de nombreuses applications civiles sont issues des recherches et technologies militaires. Beaucoup de ses technologies sont duales c’est le cas dans le secteur des drones, des mesures, des matériaux. Ces rapprochements participeront à la conquête de nouveaux marchés.

Dans la préparation de l’avenir, un effort budgétaire finalement modeste pour chacun entraîne des résultats très élevés en termes de création de richesses, de développement économique et de compétences.

D’où mon attachement à doter l’Agence Européenne de Défense de moyens à la hauteur de ses ambitions. D’où aussi, mon soutien sans faille au programme européen de recherche et sécurité, exemplaire du caractère dual de ce secteur.

Dans ce contexte géostratégique et politique, je souhaite promouvoir une politique d’ « autonomie compétitive », qui n’a de sens qu’à l’échelle européenne.

Les risques de dépendances, à court et à long terme sont une réalité, et un enjeu stratégique et politique.

C’est la raison pour laquelle, depuis mon arrivée au ministère de la défense en 2002, j’ai mené une politique de réforme, dite d’autonomie compétitive, qui concilie vision stratégique et mécanisme de marché.

Les Etats, clients de l’industrie et financeurs de la R&T doivent accompagner le développement d’une base industrielle européenne, capable de maîtriser les dépendances vis-à-vis de l’extérieur.

Pour affronter une concurrence mondiale de plus en plus agressive, nos entreprises doivent acquérir une dimension européenne.

Il nous faut encourager les rapprochements nécessaires. Cela suppose d’assainir certaines situations financières. C’est ce que j’ai fait avec GIAT. Cela passait par certaines évolutions juridiques. C’est ainsi que j’ai transformé DCN en entreprise et favorisé l’ouverture du capital, ou accompagné la privatisation de la SNECMA, dans le cadre de la création de SAFRAN.

C’est aussi pourquoi il est nécessaire de favoriser des rapprochements.

Il faut ouvrir nos marchés d’acquisition, chaque fois que possible à l’image du programme de coopération franco-italien sur les frégates multimissions.

Nous devons d’un côté, permettre le jeu équitable et normal de la concurrence entre les industries européennes ; de l’autre, reconnaître la spécificité de certains secteurs essentiels à notre sécurité. C’est avec cette stratégie, qu’il faut comprendre notre soutien à l’émergence d’un grand marché européen de l’Armement, en s’appuyant sur la convergence des besoins des clients. C’est pourquoi nous devons soutenir le Code de Conduite qui vient d’être mis en place par l’AED et doit nous permettre de lutter contre toute dérive protectionniste.

L’Europe doit pouvoir s’appuyer sur des groupes industriels performants et compétitifs dans un marché européen fluide. Nous ne pouvons que nous féliciter qu’il y ait en Europe des entreprises majeures dans tous les domaines stratégiques.

Je ne pourrais me satisfaire d’une Europe où chaque pays utiliserait ses dispositifs de contrôle contre leurs voisins, au lieu de construire ensemble une Europe forte. C’est vrai dans le domaine de la Défense, comme dans les autres secteurs de l’économie.


Nous devons d’un côté, permettre le jeu équitable et normal de la concurrence entre les industries européennes ; de l’autre, reconnaître la spécificité de certains secteurs essentiels à notre sécurité. Plus généralement, il nous faut permettre à l’Europe de construire sa propre politique industrielle dans une perspective de long terme.

Si nous avons su le faire dans un domaine aussi sensible que celui de la défense, pourquoi ne pourrions-nous pas le faire dans tous les autres ?

*

* *

En conclusion, Mesdames et Messieurs les députés,

Je crois à l’Europe. Je crois à l’Europe parce qu’elle fut d’abord une magnifique promesse de paix, sur un continent qui s’était tant déchiré.

Je crois à l’Europe parce qu’elle contribue aujourd’hui sur le terrain, par ses engagements extérieurs, à la paix et à la stabilité du monde.

Je crois à l’Europe parce qu’elle véhicule des valeurs essentielles qui sont aussi des repères auxquels nombre de peuples aspirent.

Je crois à l’Europe parce qu’elle est un exemple de réussite économique. Elle est la première puissance commerciale. Elle possède la deuxième devise du monde.

Je crois à l’Europe pour ce qu’elle nous a apporté ces cinquante dernières années. Mais je crois aussi à l’Europe pour ce qu’elle peut encore nous apporter.

Il y a un an, l’échec des référendums en France et aux Pays-Bas nous a fait craindre pour son avenir.

Vous le savez, j’avais fait activement campagne pour l’adoption du traité constitutionnel. J’ai tenu des dizaines de réunions, et dans chacune j’ai entendu la même chose.

Contrairement à ce que l’on a pu croire de l’extérieur ce n’est pas l’Europe que les Français ont rejeté. Le plébiscite réservé par exemple à la défense européenne, approuvée par 80% des Européens selon plusieurs sondages, en atteste.

  • Ce que les Français ont rejeté c’est une certaine façon de faire l’Europe.

Comme si nous la faisions en secret, sans les consulter de peur qu’ils ne découvrent un secret inavouable.
Comme si nous la faisions contre leur volonté, parce que nous les considérerions comme des enfants en sachant mieux qu’eux ce qui est bon pour eux, et en le leur imposant.
Comme si nous cherchions à faire porter à Bruxelles la responsabilité unique de décisions imposées par les contraintes nationales, ou tout simplement par des nécessités de bon sens...

Ce que les Français ont rejeté, ce n’est pas l’idée européenne, c’est une certaine vision de la construction européenne. Vous, députés européens, vous avez une responsabilité toute particulière en la matière. Je sais que vous essayez de l'exercer totalement.

L’Europe est certes une réalité géographique, une réalité économique et sécuritaire. Mais elle est avant tout le choix que nous faisons d’un monde meilleur pour nos peuples. Dans le monde actuel et dans celui qui se profile demain, jamais le besoin d’Europe n’a été aussi grand.

Rendons l’Europe à nos concitoyens. Celle qu’ils souhaitent et que nous voulons aussi.

Une Europe dynamique. Une Europe heureuse. Une Europe à l’écoute. Une Europe décomplexée et ouverte sur le monde.
 


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