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L’Intelligence économique : une réponse aux enjeux du 21ème siècle

 

L’Intelligence économique : une réponse aux enjeux du 21ème siècle

 

Depuis sa nomination comme "Haut Responsable Chargé de l'Intelligence économique" au SGDN [1], Alain Juillet n'a cessé de rappeler que l'Intelligence économique, loin d'être "un domaine réservé à des initiés" était l'affaire de tous. L'État se devant de donner lui-même l'exemple, là où les Français, pour des raisons essentiellement culturelles, ont accumulé un retard considérable sur les pays anglo-saxons ou asiatiques. Lors de son intervention devant 3000 participants réunis sur le campus d'HEC à Jouy-en-Josas [2] à l'occasion de la 8ème université d'été du MEDEF, fin août 2006, Alain Juillet avait précisé sa vision de "l'État-stratège", en détaillant les  raisons pour lesquelles celui-ci devait s’impliquer dans la démarche d’Intelligence économique. Alors que l'élargissement et la mondialisation semblent s'être transformés en "éléments déstabilisateurs" pour le modèle européen classique, comment retrouver l'équilibre entre dynamisme économique et dimension sociale ? Regrettant trop souvent « l’aspect purement défensif des mesures annoncées », prônant pour sa part « dans une économie globalisée ... une démarche plus « offensive », comme l'exige toute compétition, Alain Juillet a pris son bâton de pèlerin pour convaincre ceux qui étaient confronté à la dure réalité des faits, sans oublier les trois règles du succès de l'Intelligence économique [3]. Son approche et la méthode qu'il a définie avec ses collaborateurs commençant à être jugées pragmatiques et efficaces, le Haut Responsable Chargé de l'Intelligence économique a rapidement été saisi de la plupart des grands dossiers économiques. Si certains dossiers trop mal gérés n'ont pu être rattrapés, d'autres ont par contre pu être relancés au point que l'on peut indéniablement parler aujourd'hui d'un succès que peuvent revendiquer à la fois cet État-stratège mais aussi les départements, les collectivités locales et tous ceux qui doivent relever les défis de la grande compétition mondiale dans laquelle nos économies sont confrontées. A l’heure où l’intelligence économique commence à être prise en compte par de nombreux acteurs, il était donc intéressant de faire un essai de synthèse des rapports, articles et réflexions de tous ceux qui en France et dans le monde essaient d’en dépasser la perception réductrice, concentré de méthode et de technologie, pour l’intégrer dans une vision géopolitique du futur qui lui donne une toute autre dimension. Après plus de trois années passées sur le terrain depuis sa nomination en janvier 2004 comme "Haut Responsable Chargé de l’Intelligence économique" au SGDN, M. Alain Juillet nous livre ici le fruit de ses réflexions personnelles, en nous donnant quelques clés permettant aux chercheurs d’approfondir les perspectives auxquelles il faut nous préparer. Ce texte a été diffusé dans le numéro de mars-avril de la revue Défense [4] que nous reproduisons ici intégralement avec l'aimable autorisation de son auteur. (©) Alain Juillet et Défense N°126. Paris, le 21 février 2007.

 

Alain Juillet, Haut Responsable Chargé de l'Intelligence économique au Secrétariat Général de la Défense Nationale. Photo (©) Hugues Dumont.Défense N°126 (Mars-avril 2007).

 

M. Alain Juillet, Haut Responsable Chargé de l'Intelligence Économique au SGDN

Loin d’assister à la généralisation du modèle démocratique et de la liberté économique, grâce à laquelle les conflits disparaîtront au profit d’une compétition loyale, comme le prédisait Francis Fukuyama, le monde du 21ème siècle va connaître un niveau de concurrence économique inconnu jusqu'à maintenant entre des unions d’États, des pays et des entreprises. Et au lieu de l’univers plat de Friedman nous allons vers un monde brutal et complexe de blocs cohérents et dissymétriques où les règles du jeu seront difficiles à faire respecter.

  • Le monde n’est plus centré sur l’Occident

Pendant longtemps, les pays industrialisés ont pris des matières premières dans d’autres pays puis importé de la main d’œuvre afin de créer de la valeur ajoutée chez eux, tout en affirmant la supériorité de leur mode de fonctionnement politico-économique et en imposant leurs produits. Mais après cinq cents ans de concurrence feutrée entre une quinzaine de pays occidentaux, nous nous retrouvons désormais face à un monde ouvert où la concurrence est extrême, du fait de l’arrivée de nombreux pays émergents qui souhaitent se développer et tirer profit de la croissance mondiale.

Beaucoup de ces pays ne partagent pas les mêmes objectifs ni les mêmes valeurs que nous. La mondialisation ne sera donc pas le triomphe du modèle occidental, mais le cadre d’une guerre économique et culturelle planétaire entre différentes cultures concurrentielles, dans laquelle les systèmes de production et les systèmes sociaux s’affronteront.

Les données du problème

  • La perte des repères traditionnels

Dans ce contexte de mondialisation, les schémas économiques traditionnels volent en éclats. Tout est devenu marché et il existe partout des occasions pour celui qui veut les saisir. Mais ce sont aussi des menaces que vont faire courir à nos entreprises et à nos marchés les nouveaux acteurs jouant des stratégies mondiales et venant s’inscrire dans le jeu local, national ou européen. En réponse, nos entreprises doivent faire preuve d’une volonté offensive pour aller chercher ailleurs les volumes d’activité complémentaires et d’une capacité d’anticipation et de réactivité, d’autant plus forte que les nouvelles technologies de l’information sont utilisées par la plupart des opérateurs mondiaux pour occuper le terrain avant les autres.

  • Des méthodes déloyales et illégales

Dans la lutte acharnée que se livrent désormais les acteurs économiques pour conquérir les marchés, il ne s’agit pas seulement d’être meilleur que les concurrents, mais, de plus en plus souvent, d’évincer celui-ci ou de le conduire à la déroute, quand on ne le rachète pas purement et simplement.

 

L’arrivée massive des organisations criminelles avec leurs moyens financiers gigantesques dans le monde des affaires oblige à plus de rigueur dans les contrôles et le respect de règles de fonctionnement des marchés. La lutte contre la corruption s’inscrit pleinement dans ce cadre, bien qu’elle ne soit aujourd’hui effective que dans moins d’un État sur cinq dans le monde et réellement mise en œuvre par un nombre encore plus restreint : certains signataires des conventions internationales les contournant, par exemple par des alliances avec des entreprises de pays non signataires. Certains pays, d’autre part,  commencent à utiliser le motif de la corruption par d’autres pour restreindre l’accès à leurs marchés pour des sociétés étrangères.

 

Ces évolutions et ces dérives vont obliger à un étroit partenariat public-privé pour identifier les praticiens et les utilisateurs de la corruption, notamment ceux qui agissent par le moyen du blanchiment d’argent.

  • L’information comme atout stratégique

Pour les États, acteurs clés de ce nouvel ordre économique, les stratégies de puissance s’appuieront moins sur l’outil militaire que sur l’avantage économique. À cette fin, la capacité d’innovation, c'est-à-dire de mobilisation du savoir et de l’excellence, est un atout considérable, comme l’a souligné le récent rapport sur l’économie de l’immatériel remis au ministre de l’économie, des finances et de l’industrie. La vitalité des cultures est un autre facteur de succès.

Ceci oblige à élargir le concept de sécurité nationale au-delà de la défense, pour y inclure les éléments commerciaux, financiers et culturels constitutifs de la prospérité économique.

Par ce fait, les entreprises vont acquérir une nouvelle légitimité liée à cette fonction de défense et de développement de l’économie nationale sur la scène mondiale et de nouveaux acteurs apparaître comme incontournables. Il est indispensable de reconnaître leur rôle déterminant dans cette nouvelle dynamique.

 

Dans cette compétition, la maîtrise de l’information est stratégique. L’analyse des conflits armés montre que l’écart dans l’accès à l’information a toujours été déterminant. Si l’on transpose ce schéma militaire dans le domaine civil, celui qui maîtrise l’information et l’utilisation des nouvelles technologies dans ce domaine, qui multiplient ses capacités de connaissance et leur rapidité d’acquisition, bénéficie d’avantages considérables.

  • Ceux qui ne détiennent pas l’information seront distancés de manière inéluctable dans la compétition mondiale

L’informatisation a amélioré le cycle du renseignement, qui va de la prospective à la proposition stratégique en passant par la recherche, l’extraction, le transfert et l’analyse de données brutes. Elle permet, en temps réel, d’acquérir et de hiérarchiser les données, d’appréhender la complexité de l’environnement, de cartographier les risques et les menaces, et de les évaluer objectivement. Ceci milite pour la création de centres d’analyse et de traitement des sources ouvertes au niveau des États et des grandes entreprises. Ces centres devront veiller particulièrement à recouper systématiquement les informations recueillies, sachant que le concurrent peut faire de la désinformation en injectant dans le circuit des données fausses pour tromper l’analyse et utiliser des technologies de traduction automatique pour éviter de passer par le filtre des banques de données anglo-saxonnes.

Mais l'acquisition du savoir par des moyens techniques doit aussi se compléter par l'utilisation de la mémoire vivante pour approcher de la connaissance et décoder la réalité objective.

Dans un monde de surabondance de l’information, la durée du cycle de vie de celle-ci s’est considérablement réduite. Le temps est devenu une valeur stratégique d’autant plus complexe que dans les nouveaux outils de transmission de l’information, il devient virtuel. Une information n’a de valeur que par sa disponibilité dans l’instant. Il faut donc mettre en place des circuits réduisant au strict nécessaire les étapes de transmission tant au niveau de son traitement que de son stockage.  De même, nous devons apprendre à  gérer le problème de la vitesse, ce qui bouleverse nos modes de fonctionnement. Mais la situation n’est pas si simple : face à la volonté occidentale d’instantanéité de la vitesse d’acquisition du résultat, d’autres commencent à utiliser une approche du temps asymétrique qui nous déstabilise car nous ne savons plus exister dans la durée.

La maîtrise de l’information permet de mettre en œuvre des stratégies gagnantes à partir de démarches d’influence et de contre-influence pour répondre aux opérations de déstabilisation des concurrents.

Ceux qui créent et développent de nouvelles technologies vont bénéficier d’un avantage concurrentiel majeur car ils seront en capacité de préserver leur savoir faire, en déposant des brevets et en développant la recherche, tout en utilisant l’amélioration des techniques d’interception. pour voir des informations sur tous les autres acteurs .

  • Quelles stratégies face à ce nouveau défi ?

Pour réussir dans ce monde globalisé, les plus grands États, à l’image des orientations données aux États-Unis par le Président Clinton en janvier 2000, mènent une politique de puissance conjuguant l’intervention de l’État et le soutien à leurs entreprises dans la conquête des marchés, où la gestion de l’information tient une place considérable.

 

Les pouvoirs publics se trouvent devant la nécessité vitale d’assumer un rôle de stratège dans la définition des moyens à mettre en œuvre pour préserver la place de leur pays dans l’économie mondiale et assurer l’indépendance et le niveau de vie de leur population.

 

Pour les pays émergents, l’intérêt est de tirer parti de la multipolarisation du monde avec la tentation d’utiliser d’autres règles du jeu ou une approche différente. C’est ainsi que les Chinois ont trouvé le moyen de s’assurer un pouvoir sur les États-Unis en étant les plus gros détenteurs des bons du Trésor américains. C’est ainsi aussi que l’on ne paie pas d’intérêts dans les banques islamistes, ou que le mode d’attribution et de fonctionnement des microcrédits dans les pays émergents est en opposition avec nos pratiques financières. Ces nouvelles approches, visant à la maîtrise d’éléments clés et au contournement des barrières occidentales, accentuent le bouleversement et font découvrir que le système occidental n’a pas l’exclusivité de l’efficacité.

Par contraste, la vision européenne de l’économie pose un grave problème car elle fonctionne selon un schéma aujourd’hui dépassé, dans lequel la mondialisation est envisagée sous l’angle d’un libéralisme démocratique et économique refusant, d’une part, de considérer le rôle central des États dans le pilotage des politiques commerciales et culturelles, ce qui interdit toute vision stratégique de grande échelle, et refusant, d’autre part, de prendre conscience que la compétition entre entreprises n’est que la partie émergée de l’affrontement qui implique directement les États.

L’utilisation des techniques de déstabilisation du fort par le faible va progressivement nous obliger à réviser nos critères d’appréciation et modifier nos modes d’action opérationnels. Elle doit nous convaincre que la défense de nos intérêts passe par le développement et l’exploitation systématique de nos avantages comparatifs

Il est temps de nous ressaisir en regardant la mondialisation comme un révélateur de nos faiblesses susceptible de faire émerger les armes de la conquête une fois dominées les peurs et les égoïsmes.

Comment l’Europe doit-elle réagir ?

  • Remettre en cause le primat du financier et prendre des risques

Il convient de mettre des limites à la dictature de la création de valeur pour les actionnaires et à la pratique commune visant la recherche d’un retour sur investissement trop rapide et trop élevé. La construction d’une stratégie compétitive de différenciation d’une entreprise se pense sur le moyen et le long terme, non sur six mois. L’investissement d’aujourd’hui est la richesse de demain. Il faut du temps et l’acceptation du risque de l’échec pour développer efficacement la recherche, les technologies et l’innovation. Sans renier la nécessité de résultats satisfaisants, il faut sortir du jugement trimestriel des analystes financiers qui, uniquement motivés par les gains immédiats, notamment personnels, privilégient l’éphémère par rapport au long terme.

 

Les États-Unis, qui ont été les premiers à favoriser trop exclusivement les actionnaires, commencent à le regretter. Depuis dix ans, la valeur ajoutée des entreprises américaines, en dollars constants, est restée stable. Par ailleurs, miné par les scandales, le milieu financier a perdu son image positive, notamment en étant tenue largement responsable de l’érosion des valeurs d’éthique personnelles qu’il avait contribué à construire.

 

En effet, en se voulant global et au-dessus des lois nationales, le modèle financier occidental a généré une disparition progressive des repères moraux et une perte de confiance. Il a enrichi les actionnaires et les cadres supérieurs pour une création de valeur artificielle, en s’attachant insuffisamment à créer de la valeur réelle : celle qui assure la pérennité et la compétitivité.

 

De même, nous avons voulu collectivement un monde où les pays, les entreprises et les individus cherchent à anéantir la part de risque. C’est le fondement du principe de précaution qui a engendré et justifie chez trop d’acteurs la pratique d’un immobilisme total, élevé au rang de vertu suprême. Or, le risque est essentiel pour l’entreprise face à une concurrence acharnée. Imaginer que l’on puisse éviter tous les risques, grâce à des procédés juridiques, des contrats d’assurance ou le refus de décisions difficiles, est un leurre faussement sécuritaire.

  • Préserver une concurrence technologique et économique équitable

Dans un monde où la concurrence devient plus forte que jamais, le besoin de maîtrise des technologies requises pour améliorer le niveau de performance des productions pousse les plus dynamiques de nos concurrents à exiger des transferts de technologies, à  racheter  nos entreprises, à attirer nos usines et nos centres de recherche, et à produire des contrefaçons. D’un autre côté, pour infléchir à leur profit l’équilibre des échanges, certains États mettent en place de redoutables politiques d’influence, par le biais des normes, des lois et règles juridiques ou comptables, ou encore par la maîtrise d’organisations non gouvernementales, qui leur permettent de freiner ou d’interdire le libre échange et de manipuler le jeu concurrentiel.

Face au pillage de ses entreprises de haute technologie, principalement par le biais de fonds d’investissements spécialisés, l’Europe, qui est la zone la plus libérale du monde, commence à comprendre qu’il faut défendre ses activités essentielles en exigeant le droit de réciprocité et l’égalité de traitement pour ses entreprises face à celles venues d’ailleurs.

Il est temps de prendre conscience que face à certains types de prédateurs,  l’Europe ne peut pas être la seule à respecter les règles et doit repenser les modalités juridiques qui régissent l’économie.

  • Elle doit créer un code européen du commerce, car le droit et l’organisation judiciaire des États sont désormais des facteurs de compétitivité des entreprises.

  • Elle doit mettre ses entreprises, illégalement attaquées, en situation de légitime défense économique.

Si nous n’y prenons pas garde, l’insuffisance de mobilisation générale et le laxisme de certains pays fragiliseront l’économie européenne, qui risque de transformer progressivement notre union européenne en réserve touristique.

 

Au-delà des activités relevant spécifiquement de la sécurité et de la défense nationale, il appartient à l’Europe de soutenir et protéger ses entreprises par affirmation de son identité, de ses capacités compétitives et consciente de son rôle à venir dans l’équilibre mondial quand, dans quinze ans, les trois ou quatre hyperpuissances auront besoins d’alliés et non de vassaux.

 

Un outil indispensable : l’intelligence économique       

  • L’intelligence économique permet de protéger et maîtriser l’information stratégique

Les règles de gouvernance actuelles des entreprises européennes ont été mises en place à une époque où les techniques de l’intelligence économique n’avaient pas encore fondamentalement modifié et accéléré le processus de décision.

 

La France a du mal à s’adapter aux règles de la concurrence nouvelle, car sa culture la pousse à privilégier le raisonnement et le recul, alors que, dans un marché mondial concurrentiel, l’essentiel est d’être simplement le premier sur le terrain. Nous devons apprendre à faire la part des choses entre le parfait et le suffisant, à nous adapter et à anticiper ; or nous ne sommes pas formés pour cela. Pour aider les entreprises à affronter cette réalité plurielle, devant laquelle il ne faut être ni naïf ni paranoïaque, on doit  reconnaître à l’État le mérite d’avoir saisi l’importance des enjeux et décidé le lancement d’une politique publique d’intelligence économique pour mettre le pays en ordre de bataille face à ce nouveau défi. Dans ce cadre, un certain nombre de mesures ont été prises et des actions menées pour sensibiliser, orienter, faciliter et réduire les incertitudes en créant les conditions d’un combat à armes égales.

 

Dans ce que certains appellent la “vieille” Europe, et plus particulièrement chez nous, les contraintes du système administratif, fiscal et social mettent à mal la compétitivité de notre économie. La réussite personnelle est plus difficile qu’en Chine ou aux États-Unis. Pour relancer une dynamique positive, il faut redonner une vision générant la motivation et la confiance. L’intelligence économique est indispensable à cette mission, car elle permet de faire de la prospective, d’imaginer le futur, de se donner les moyens de trouver de nouveaux chemins de développement.

  • La mission des pouvoirs publics dans ce domaine n’est pas de constater et subir, mais d’agir.

Il leur faut, pour cela, trouver un moyen d’échapper à l’excès de données pour trouver le véritable renseignement utile face à des pays et des entreprises qui divulguent de fausses informations. Dans le contexte de surabondance d’information économique, les clés de la victoire appartiennent à ceux qui ont la capacité de détecter les signaux faibles et de mettre en place des outils performants, non piégés par des concurrents ou des fournisseurs. Avec les Anglais, ce sont probablement les Indiens qui sont les meilleurs dans ce domaine.

L’intelligence économique constitue le concept et intègre les outils qui vont permettre de comprendre le nouveau monde, qui a peu de rapport avec nos schémas traditionnels. Ses méthodes représentent un formidable apport. Dans un monde devenu global, il est nécessaire d’opérer une rupture, de comprendre que l’autre est différent mais aussi efficace. Nous avons fait l’erreur de croire que notre approche économique allait tout diriger partout selon une logique libérale. Nous sommes aujourd’hui dans le post-libéralisme, nouveau modèle d’intégration globale qui doit également répondre aux attentes de la majorité des habitants de la planète, qui sont fascinés par notre niveau de vie mais ne pensent pas comme nous.

Mais c’est aussi un concept de portée plus générale, susceptible d’améliorer les comportements collectifs.

La finalité d’une politique publique d’intelligence économique est la compétitivité, au service de la souveraineté. Pour atteindre cet objectif, l’État doit mettre en œuvre de front plusieurs moyens : veiller à la sécurité des entreprises, développer la recherche et l’innovation, et développer sa capacité d’influence. Il y a là un lien direct et étroit avec toutes les bases du développement durable, cette démarche essentielle pour l’être humain conscient de ses responsabilités. Porteuse d’avenir pour nos enfants, elle apporte dans le champ concurrentiel de la mondialisation une réponse volontariste, spécifique, et adaptée aux attentes qualitatives et sécuritaires.

Il suffit pour s’en convaincre d’observer la nouvelle approche indienne de la gouvernance d’entreprises, qui crée de la valeur et de la justice sociale tout en utilisant la générosité comme avantage concurrentiel. Il suffit aussi de regarder le potentiel offert à nos agriculteurs par la chimie du végétal et les biocarburants, insuffisamment mis en œuvre, dans un monde en croissance exponentielle de population, où l’on continue à réguler par des quotas la production agricole alors que les terres cultivables sont presque toutes déjà utilisées.

Dans ce cadre, l’expression “intelligence économique” apparaît réductrice, dans le sens où celle-ci ne s’applique pas uniquement à l’économie. Le processus cognitif qu’elle utilise, le mode de raisonnement interprétatif qu’elle préconise et les outils nécessaires à sa mise en œuvre peuvent être également utilisés dans beaucoup d’autres secteurs d’activité. En effet, lorsqu’il s’agit de se créer un avantage concurrentiel, la méthode d’acquisition et de traitement de la connaissance, par son impact sur la gouvernance et la stratégie, ainsi que par sa contribution à l’évaluation des risques à partir d’éléments identifiés, s’adapte à tous les domaines. C’est d’ailleurs pour certains ce qui justifie pleinement qu’elle fasse  l’objet d’une politique publique.

Mais l’État ne peut rien sans la mobilisation des entreprises de toute taille, industrielles ou de services, car ce sont elles qui seront principalement confrontées au problème. Le rôle de l’État, en collaboration avec les collectivités territoriales et les organisations consulaires, n’est pas de se substituer à elles et de décider à leur place. Bien au contraire, il s’agit de les accompagner tout en les aidant à s’approprier rapidement la démarche, pour être mieux positionnées dans la compétition mondiale.

 

Pour ceux qui ne croient pas à la pertinence de cette démarche et préconisent de pratiquer l’attentisme ou la construction de nouvelles lignes Maginot, la meilleure réponse se trouve dans la création des pôles de compétitivité. Cette initiative démontre que l’on peut être à la fois concurrent et partenaire, alliés dans un  domaine pour mieux se battre sur un  autre. Elle confirme les expériences anglo-saxonne et asiatique prouvant que l’efficacité passe par l’échange, qui permet d’anticiper, par un partenariat public-privé et un travail en réseau. Ainsi, loin de l’opposition classique entre thuriféraires de la puissance publique et partisans de l’efficacité du privé et des interprétations réductrices proches d’un protectionnisme larvé, l’intelligence économique doit être perçue et identifiée comme un vecteur de construction, de défense et de promotion d’un nouveau modèle original de croissance. Elle permet d’aller vers un modèle rénové de capitalisme mieux adapté au monde de demain, intégrant un modèle productif et un modèle social en cohérence avec l’histoire de nos pratiques collectives.

 

Alain Juillet

 

[1] SGDN : Secrétariat Général de la Défense Nationale : Site du HRIE.

 

[2] "Concilier l'inconciliable" in Défense daté du 1er octobre 2006.

 

[3] L'intelligence économique en France en 2004: les trois règles du succès par Alain Juillet, in Défense (30 octobre 2004).

 

[4] Défense est la revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.


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