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Une certaine vision du Liban, une certaine lecture du Proche-Orient

Une certaine vision du Liban,  une certaine lecture du Proche-Orient

Cette "certaine vision du Liban" que partage depuis toujours le général Aoun, lorsqu'il évoque "l'occupation de son pays" ou sa "volonté de rassembler toutes les forces vives de la nation" pour lui "redonner sa fierté" n'est pas sans rappeler la vision que le général de Gaulle - considéré au Liban comme un héros national - avait de la France. Ses propos ne peuvent donc pas laisser les Français indifférents, d'autant que l'homme est connu pour sa loyauté et sa droiture, son honnêteté, et sa fidélité à son pays. Certains lui reprochent d'avoir "raté des occasions" voyant plus en lui un visionnaire qu'un politique. L'élection de Nicolas Sarkozy est salué par le général Aoun, qui pense que les choses vont « enfin bouger » : l'entretien qu'il a eu avec le ministre français des affaires étrangères semble la politique suivie par jacques Chirac, pour ce qui concerne le Liban serait bien modifiée. Avec Richard Labévière, rédacteur en chef à RFI, invité de l'émission Géopolitiques, [1] Michel Aoun s'est longuement expliqué sur sa vision des choses au Proche-Orient avant de présenter son livre, [2] une série d'entretiens menés avec Frédéric Domont, Correspondant de RFI à Beyrouth. [3] Dans ce livre qui est une véritable profession de foi politique, le général ne se prive pas de décocher quelques flèches assassines à l'encontre du président Chirac et de son ami Rafic Hariri : "M. Chirac a essayé de faire du Liban un « Hariristan », dit il, avant de regretter que « Huit siècles d'histoire entre le peuple libanais et la France » aient « été réduits aux relations personnelles entre ces deux dirigeants. » Michel Aoun se veut aujourd'hui porteur d'un "nouveau projet de société pour le Liban", « fondé sur un abandon progressif du confessionnalisme », qui, demeure depuis plus d'un demi-siècle, l'un des principaux piliers des institutions libanaises. Pour essayer de comprendre la situation au Liban, nous avons demandé à un spécialiste, Etienne de  Lanclo, de faire pour nous une certaine lecture du Proche-Orient pour nous aider à mieux comprendre. © Paris / Beyrouth, le 2 juin 2007.

« La crise politique actuelle qui paralyse le pays du cèdre est une conséquence directe de la nouvelle politique américaine au Proche Orient et de la guerre en Irak. Un secteur des classes dirigeantes libanaises a fait le pari de l’inscription dans la stratégie de remodelage du Proche Orient conçue par Washington pour en finir avec la tutelle syrienne et prendre le contrôle du pouvoir et de ses principales institutions politiques, militaires et sécuritaires. L’instabilité provoquée par cette nouvelle confrontation politique et par une série d’assassinats de figures politiques et intellectuelles, dont l’ex-Premier ministre Rafic Hariri, entraîne une nouvelle polarisation politico-communautaire et une recomposition du paysage politique et des alliances », écrit Frédéric Domont dans l’introduction d’une série d’entretiens menés avec le général chrétien Michel Aoun qui paraît actuellement aux éditions Fayard. [2]

Le général Michel Aoun invité de Géopolitique sur RFI. Photo © Joël-François Dumont.

Le général Michel Aoun est l'invité de Géopolitique sur RFI

Envoyé spécial permanent au Liban pour Radio France Internationale (RFI) Frédéric Domont connaît bien toutes les subtilités du Levant et tout particulièrement les « recompositions » dont le général Michel Aoun et le Hezbollah de Hassan Nasrallah [4] sont les premiers protagonistes. En effet, le général chrétien - qui est rentré dans son pays en mai 2005, après quinze ans d’exil - s’est retrouvé à la tête d’une partie de la communauté chrétienne, le Courant patriotique libre.

Le général Michel Aoun avec Richard Labévière. Photo © Joël-François Dumont.

Le général Michel Aoun s'entretient avec Richard Labévière

A la surprise générale, il a signé un "document d’entente" avec le parti chi’ite, le 6 février 2006.C’est sur cette alliance, jugée contre-nature, par l’autre partie de la communauté chrétienne qu’a, essentiellement porté l’entretien que Michel Aoun a accordé à Richard Labévière, le 2 juin dernier, dans le cadre du magazine « Géopolitiques ». [5]

Richard Labévière, rédacteur en chef à RFI. Photo © Joël-François Dumont.

Richard Labévière, rédacteur en chef à RFI

« Plutôt que le terme d’alliance », a aussitôt rectifié le général, « je préfère parler d’entente »… Il poursuit : « Les Chi’ites représente presque la moitié de la population libanaise. Nous ne pouvons pas les ignorer, surtout si l’on veut – comme je cherche à le faire – constituer une plate-forme de refondation nationale pour le Liban. Nous avons fixé un cadre politique qui permette de dépasser certains contentieux importants entre Libanais. L’un des points que je reprochais le plus au Hezbollah, c’était son engagement extérieur.

Le général Michel Aoun répond aux questions de Richard Labévière. Photo © Joël-François Dumont.

Or, nous avons obtenu des avancées substantielles sur cette question. Le Hezbollah s’est engagé à participer à l’édification d’un État fort et démocratique, et à limiter l’utilisation de ses armes à la libération des sols occupés et à celle des prisonniers libanais détenus en Israël. Ce dernier point figurait dans la déclaration ministérielle du gouvernement de Fouad Siniora ». Certes, poursuit le général, cette entente constitue « un processus en devenir » mais doit surtout déboucher à dépasser la confrontation avec le gouvernement actuel.

Le général Michel Aoun avec Richard Labévière. Photo © Joël-François Dumont.

« Un projet vraiment national pour le Liban »

Quelle est la signification de l’actuel bras de fer mené par le général Aoun, l’homme de Babda qui résista seul contre tous, en 1990, à l’armée syrienne avec Fouad Siniora ? « Mais un projet national et vraiment national pour le Liban », rétorque Michel Aoun, dans la mesure où Fouad Siniora s’appuie sur la coalition dite "du 14 mars" (Forces libanaises chrétiennes, Sunnites emmenés par Saad Hariri et Druzes de Walid Joumblatt), qui a instrumentalisé l’assassinat de Rafic Hariri (14 février 2005) pour se « jeter dans les bras des puissances occidentales », les États-Unis, la France voire Israël afin de réduire le Liban à un « État tampon » pour reprendre la formule du politologue Georges Corm.

Le général Michel Aoun invité de Géopolitique sur RFI. Photo © Joël-François Dumont.

Se résoudre à ce que le Liban soit réduit à un « État tampon » ?

Depuis, cette fausse dualité pro-occidentaux/pro-syriens empoisonne la vie politique libanaise bloquée depuis le départ des ministres Hezbollah du gouvernement et le gel d’un parlement qui ne peut plus se réunir et débattre normalement. Cette fausse dualité empoisonne même les lectures et la perception des événements qui déchirent encore un peu plus le Levant, de l’instauration d’un tribunal international chargé de juger les assassins présumés de Rafic Hariri aux affrontements entre l’armée et les islamistes du camp palestinien de Nahr el-Bared au nord de Tripoli, en passant par la préparation des élections présidentielles de septembre prochain.

Élie Haddad, Président du Rassemblement pour le Liban en France. Photo © Joël-François Dumont.

Élie Haddad, Président du Rassemblement pour le Liban en France

A cet égard, le double attentat meurtrier commis contre des minibus, le 13 février dernier, dans la montagne libanaise est parfaitement emblématique. Dans les secondes qui suivent l’explosion, avant que l’enquête n’ait démarré, les chefs de la coalition du 14 mars, relayés par leurs porte-paroles internationaux en France et aux États-Unis, pointent un doigt accusateur en direction de la Syrie et seulement en direction de la Syrie… « Non que les Syriens soient des anges, mais d’ici à leur attribuer tous les coups tordus de la région… il y a une marge, d’autant que le Liban compliqué et ses voisins très baroques - Israël compris - ont plus d’un tour dans leur grand sac à réjouissances » [6] de l’Orient compliqué. Pour mieux mesurer cette complexité du chaudrons libanais, arrêtons-nous sur la configuration de cet attentat.

Dessin de Khalid paru dans Bakchich (©) Courtoisie Bakchich.

 Dessin de Khalid paru dans Bakchich (©) du 20 février 2007

« En portant le feu à Aïn-Alaq, à deux kilomètres de Bikfaya, dans la montagne du Metn nord, à majorité chrétienne, les commanditaires des attentats ont clairement voulu atteindre le clan Gemayel, voire ses voisins, la famille Murr, dirigée par le patriarche Michel Murr, solide allié du président Émile Lahoud , et son fils Elias, actuel ministre de la défense. Voilà qui fait sens. Cette région est, en effet, le fief historique du ministre de l’industrie Pierre Gemayel, assassiné le 21 novembre 2006 dans une banlieue de Beyrouth, et de son père, l’ex-président Amine Gemayel, chef du parti Kataeb (les Phalanges). Les deux bus, d’une capacité totale d’une soixantaine de passagers, circulaient sur une route de montagne très fréquentée. Une explosion a eu lieu à bord du premier véhicule, alors que le deuxième, roulant à quelques mettre derrière, était frappé, à son tour, par une violente explosion, trois minutes plus tard. Il s’agit, selon un porte-parole de l’armée libanaise, du premier attentat frappant des transports en commun depuis la fin de la guerre civile (1975/1990). » [6]

« Une chose est sûre : dans cette montagne, tout le monde se connaît. Par conséquent, on voit mal un quelconque barbu ou un autre Moukhabarat spécialisé s’approcher et bricoler deux bus sans être aussitôt repéré. Qui alors pourrait, localement en vouloir ainsi aux familles Gemayel et Mur ? Comme au lendemain de l’assassinat de Pierre Gemayel, les services compétents cherchent aussi à démêler les vieux contentieux inter-chrétiens qui n’arrêtent pas de remonter à la surface depuis que Samir Geagea, le chef des forces libanaises (FL) est sorti de prison au lendemain des élections législatives de juin 2005. Non seulement, Samir Geagea n’a pas bien digéré ses longues années de prison, mais il admet encore moins avoir perdu son ascendant sur la communauté chrétienne dont les brebis égarées du général Aoun ont fait alliance avec les Hezbollah. Dans le contexte de la crise libanaise actuelle sévissent à nouveau les rivalités inter-chrétiennes afin de reconquérir un leadership compact sur l’ensemble des maronites. » [6]

Deux forces principales entretiennent aujourd’hui le blocage de la scène politique : en premier lieu, les Forces libanaises qui veulent reconstituer les vieilles alliances de la guerre 1975/1990 d’une chrétienté pro-israélienne opposée à toute composante musulmane ; en second lieu les Sunnites qui vivent très mal la montée en puissance des Chi’ites libanais. De fait, la dualité pertinente n’est certainement plus celle, répétée à longueur de journaux télévisés, des pro et des anti-syriens mais bien la confrontation Sunnites/Chi’ites qui fait craindre une « irakisation » généralisée de la région.

Dans ce contexte de crises très imbriquées les unes dans les autres, de Gaza et Cisjordanie à la scène iranienne en passant par la guerre civile irakienne, le clé d’un retour à la stabilité régionale passe inévitablement par un règlement de la question palestinienne. A ce stade, il apparaît parfaitement illusoire de croire à un règlement purement libano-libanais dont la solution passerait par la seule instauration d’un tribunal pénal international chargé de juger les présumés coupables de l’assassinat de Rafic Hariri (14 février 2004). [4]

En attente du rapport final de la Commission internationale d’enquête dirigée par le magistrat belge Brammertz, on peut légitimement se demander qui sera jugé par un tel tribunal ? Et quelles sont ici les finalités de cet exercice mal défini d’une justice internationale susceptible de probables instrumentalisations politiques aux fins, notamment, de préserver la coalition du 14 mars, favorable à l’agenda américano-franco-israélien visant principalement le démantèlement, non seulement du Hezbollah, mais aussi de toutes forces susceptibles de résister à l’instauration de l’ordre régional que cherche à instaurer Tel-Aviv.

Ceux qui ont posé les bombes dans les minibus n’ont pas pu ne pas se poser la question…

Etienne de Lancro

[1] Géopolitiques, le débat sur RFI : Chaque semaine sur RFI, une émission présentée par Richard Labévière et réalisée par Marie-Hélène Rollin. Une émission pour déchiffrer l'actualité du monde, retrouver les repères essentiels pour mieux comprendre les rapports de force internationaux. Chaque semaine, Géopolitique donne la parole aux meilleurs experts. Stratégie et conflits, diplomatie et gestion des crises, un autre regard sur les relations internationales.

[2] "Une certaine vision du Liban". Entretiens avec Frédéric Domont, aux éditions Fayard, mai 2007.

[3]  Frédéric Domont est co-auteur d’un autre ouvrage avec le politologue Walid Charar : "Le Hezbollah, un mouvement islamo-national", aux éditions Fayard, 2004.

[4] Pour une approche géopolitique de cette problématique libanaise, lire le dernier livre de Richard Labévière : « Le grand retournement – Bagdad/Beyrouth », aux éditions du Seuil, novembre 2006.

[5] Géopolitiques, le débat sur RFI :

[6] Voir l'article d'Uriel Da Costa : Et dans les montagnes libanaises in Bakchich du 20 février 2007. Notre confrère Da Costa a vécu plusieurs années au Liban. Il et est l'un de ceux qui sont à même de démêler l'écheveau de ce magnifique "pays du Cèdre", auquel tant d'Européens demeurent attachés et où les choses sont sans aucun doute plus complexes mais aussi plus intéressantes que dans d'autres pays et où l'on rencontre trop souvent des situations humaines, parfois dramatiques, mais qui ne peuvent nous laisser indifférents du fait de la qualité des liens que l'on peut nouer avec des amis libanais dont le pays a été abandonné par la Communauté internationale pour servir d'État "tampon". (NDLR)


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