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Communication et désinformation : les nouveaux outils de la guerre économique ?

Communication et désinformation : les nouveaux outils de la guerre économique ?

Numéro après numéro, l'excellente revue Défense [1] ouvre ses colonnes à des experts renommés pour traiter des enjeux majeurs de notre 21ème siècle. Force est de reconnaître avec la mondialisation et la guerre économique que nous connaissons, qu'on est bien « loin d’assister à la généralisation du modèle démocratique et de la liberté économique, grâce à laquelle les conflits disparaîtront au profit d’une compétition loyale, comme le prédisait Francis Fukuyama, le monde du 21ème siècle va connaître un niveau de concurrence économique inconnu jusqu'à maintenant entre des unions d’États, des pays et des entreprises. Et au lieu de l’univers plat de Friedman nous allons vers un monde brutal et complexe de blocs cohérents et dissymétriques où les règles du jeu seront difficiles à faire respecter. » Dans ce nouveau contexte, « les schémas économiques traditionnels volent en éclats » constate Alain Juillet dans une synthèse remarquable qui intègre l'intelligence économique dans une vision géopolitique du futur. [2] Après avoir expliqué comment le monde n’était plus centré sur l’Occident, constaté la perte de nos repères traditionnels, l'emploi de méthodes déloyales et illégales, l’information s'imposant comme atout stratégique, devant un tel constat, le Haut Responsable Chargé de l'Intelligence Économique au SGDN lançait cette double mise en garde : à l'avenir, « les stratégies de puissance s’appuieront moins sur l’outil militaire que sur l’avantage économique » et « l’utilisation des techniques de déstabilisation du fort par le faible va progressivement nous obliger à réviser nos critères d’appréciation et modifier nos modes d’action opérationnels. Elle doit nous convaincre que la défense de nos intérêts passe par le développement et l’exploitation systématique de nos avantages comparatifs. » [2] L'Intelligence économique de par son action et de par le dynamisme de nombreux experts a connu en quatre années un essor sans précédent. Plusieurs Universités enseignent l'IE; des groupes de travail se sont formés. En région, les départements, les collectivités locales, la Gendarmerie et les autres armées ont compris tout l'intérêt de prendre en compte et de réfléchir à des menaces qui jusqu'ici n'étaient pas perçues comme telles. Dans le dernier numéro de Défense (N° 127) daté de mai-juin 2007, un de ces jeunes doctorants en Intelligence économique, [3] Xavier Leonetti, s'attaque cette fois aux "nouveaux outils de cette guerre économique". Avec l'aimable autorisation de son auteur, officier de gendarmerie, et de la revue, nous rediffusons ici la version intégrale de son texte, tel qu'il avait été présenté lors du Colloque "Mémoire, Identité, Communication : l’évènement dans l’espace euroméditerranéen", le 14 septembre 2006 au Palais Neptune à Toulon, il a repris de larges extraits. (©) Castellane/Paris, le 3 juin 2007.

Le Lieutenant Xavier Leonetti. Photo © Collection privée.Défense N°127, daté de mai-juin 2007.

La fin de la guerre froide, et la disparition de l’ordre bipolaire ont conduit à une extension des domaines d’oppositions géopolitiques, lesquels ne concernent plus seulement les États, mais s’étendent désormais à tous types d’organisations, d’institutions internationales et  grandes entreprises. « Nous sommes en train de passer de formes de pouvoir autoritaires, hiérarchiques et verticales, à des formes négociées, réticulaires, horizontales, consensuelles, plus civilisées mais plus complexes », [4]

De la compétitivité stratégique à la guerre économique, les conflits résident désormais dans l'acquisition du savoir, sa maîtrise et sa diffusion. Pour l'espace euroméditerranéen et ses entreprises, l'entrée dans la société de l'information représente un double défi : savoir utiliser la connaissance comme le levier principal du développement et maîtriser son usage dans les rapports de force concurrentiels globaux et locaux.

Véritable instrument des relations concurrentielles internationales, la recherche d'information, son exploitation, et sa diffusion garantissent la victoire économique.  « L'entreprise qui est en train de naître sous nos yeux, remarque Peter Drucker,  possède un squelette, c'est l'information, à la fois système d'intégration et articulation de l'entreprise. » [5] En présentant  la connaissance comme seul vrai pouvoir, Francis Bacon l'avait compris en premier : l'information est l'arme absolue des marchés.

« Seuls les paranoïaques survivent », cette maxime de Andrew Grove, ex-PDG d'Intel, numéro un mondial des microprocesseurs, est plus que jamais d'actualité. « Aujourd'hui, l'information est le nerf de la guerre économique. Un homme d'affaire est armé », rappelle une publicité pour IBM..

Dans un environnement à la compétitivité croissante, où chaque concurrent s'initie à la guerre économique, communication et désinformation deviennent les instruments tactiques de stratégies d'expansion et de domination. Le fait événementiel perdant de sa valeur au profit de ses répercussions médiatiques et économiques.

Communication et désinformation, redéfinissent donc notre approche de l'événement et de la connaissance, « la notion même de savoir inter-agissant avec les concepts de pouvoir et de marketing ». [6

  • 1 L'information est au cœur des stratégies de développement

 « La préparation d’une décision est un pari dont seule l’information apparaît apte à réduire le risque ».[7]

  • 1.1 –  L'emploi de l'information

« L’échiquier informationnel » [8] se définit au travers de trois champs d’action: champ géoéconomique (compétition entre blocs, divergences d’intérêts, montée en puissance de la rivalité des territoires, évaluation du parasitage par les économies criminelles) ; champ concurrentiel (différenciation à établir entre les firmes prédatrices et les firmes non-prédatrices, mesure des pratiques de concurrence déloyale) ; et champ issu de la société civile (prise de parole des organisations non-gouvernementales, métamorphose des mouvements protestataires qui quittent le terrain idéologique pour aller sur le terrain sociétal).

Quel que soit le terrain d'affrontement, qu'il soit géopolitique, concurrentiel ou médiatique,  le principal levier utilisé par les acteurs est l'information. Cette information (connaissance d’une vérité élémentaire ou  complexe, accessible à tous) se distingue du renseignement. (connaissance élaborée, évaluée, vérifiée, recoupée, analysée).

De nature multiple, l'information sera dite :

- Blanche (information accessible à tous);
- Grise (information acquise de manière indirecte ou détournée, mais néanmoins légale); ou
- Noire (information réclamant une recherche plus complexe, illégale ou d'accès restreint).

A titre d'exemple, contacter des cabinets de chasseurs de têtes pour interroger les gens qui postulent chez les concurrents, relève d'une action légale, donc d'une information blanche. En revanche, faire écouter des salariés ou des responsables, voler des documents, commettre des effractions... sont des actes illégaux productifs d'une information noire.

  • L'information de type « blanche » représente, à elle seule, 90% des volumes échangés et acquis, par les acteurs économiques mondiaux.

C’est dans cet univers multiple, que se situe le monde euroméditerranéen (États et entreprises), au  centre d’un cercle où se croisent les vecteurs et les objectifs de l'information et du  renseignement. Par ses moyens, ses objectifs, et son anticipation sur l’avenir, le chef d'État ou d’entreprise  cherche à obtenir plus d’information en préparation de ses décisions.

Aujourd'hui, une telle démarche est qualifiée d'intelligence économique, au sens du  rapport Martre: « ensemble des actions de recherche, de traitement et de diffusion en vue de son exploitation, de l’information utile aux acteurs économiques. Ces diverses actions sont menées légalement avec toutes les garanties de protection nécessaire à la préservation du patrimoine de l’entreprise dans les meilleurs conditions de qualité, de délais et de coûts ». [9] 

Le mot « IE » est pris ici dans son acception de faculté intellectuelle ayant la capacité d’appréhender l'événement et de s’adapter à son environnement, en l’occurrence pour la matière qui nous intéresse : l’économie.  Dans cet esprit, l'acquisition de la connaissance répond à un cycle, au cours duquel, l'information donnée (l'événement), acquiert du sens et de la valeur, pour se finaliser en information-objet, marchande et stratégique.

Ainsi, la connaissance, et la recherche d'information sont analysés en termes d'avantages concurrentiels, l'utilisation et l'acquisition du savoir s'exerçant alors à  des fins de compétition et de domination. Dans ce domaine, on ne présente plus l'entreprise "Google", laquelle ambitionne ostensiblement et démagogiquement de rendre le monde meilleur.

L’emploi de l'information ne poursuit donc plus seulement des  fins mercantiles (en référence à une logique d'acquisition de valeur financière), mais s'étend au domaine géoéconomique, au travers d'une quête de pouvoir et de puissance.

  • 1.2 – à des fins de guerre économique

Le monde moderne voit l’influence géoéconomique et culturelle faire jeu égal avec le pouvoir des armes.

Comme l’a démontré François-Bernard Huyghe, dans « la Quatrième guerre mondiale, faire mourir et faire croire », [10]  le rôle dominant du fort est moins d’exprimer sa force par le feu que par la persuasion. L'information et la communication événementielle deviennent alors des enjeux de dominance.

« L'intelligence économique n'est plus seulement un art d'observation mais une pratique offensive et défensive de l'information »  [11]

L'intelligence se veut donc stratégique, par « un processus de collecte, de traitement et de diffusion de l'information qui a pour objet la réduction de la part d'incertitude dans la prise de toute décision stratégique [12]

Ainsi à  l'image du chef militaire, le chef d'entreprise doit concevoir  ses objectifs d'expansion au travers de logiques de conflits. La guerre informationnelle devient alors une extension de la politique de l'entreprise par des moyens nouveaux.

Or, toute action de guerre est  inévitablement conduite dans un champ d'incertitude, qu'elle concerne l'ennemi, l'environnement, et même, souvent, la situation amie. [13]

Symboliquement représentée au travers de la notion de « brouillard » (Moltke), cette notion d'incertitude limite les choix du décideur.

La connaissance de l'événement et de son information apparaît donc complexe. Le décideur est confronté à une « rationalité limitée ». La connaissance décisionnelle connaît en effet, trois limites principales:

- une information toujours imparfaite,
- l’impossibilité d'envisager toutes les solutions et enfin
- l'incapacité d'analyser jusqu'au bout de leurs conséquences d'ordre ultime les solutions envisagées. [14]

Cette guerre moderne se traduit de manière directe, par l'annihilation de l'ennemi, et cela par exemple, par la conquête d'un marché au moyen d'un produit innovant plus perfectionné (tel que le développement d’un nouvel instrument de navigation automobile). De manière indirecte elle vise à l'effondrement de l'ennemi en brisant sa cohésion : ainsi en est-il d’une campagne de presse dénonçant les qualités du produit concurrent (mise en cause du régulateur de vitesse de Renault, alors même que la firme présente son véhicule dernier né, la « Logan », au cours du Mondial de l’automobile 2004 à Paris). « Quand nous parlons de détruire les forces ennemies, nous devons insister sur le fait que rien ne nous oblige à limiter cette idée aux forces physiques : l'élément moral doit aussi être considéré. »  [15]  

En outre, deux niveaux d'actions peuvent être identifiés. Au niveau matériel, en neutralisant les capacités d'un adversaire en attaquant son infrastructure : cyberguerre, « Google hacking » lequel désigne une nouvelle méthode de piratage qui permet de recueillir des informations confidentielles (tels que les mots de passe, fichiers etc..., à partir de requêtes spécifiques effectuées sur le moteur de recherche). Au niveau immatériel, en tentant d'influencer la perception des décideurs ou des opinions publiques (Internet qui devient le lieu de toutes les expressions, qu'elles soient légitimes ou abusives, est en la matière une arme de choix. Tout un chacun peut s'exprimer sur tous les sujets, que ce soit sur des sites personnels, des blogs ou des forums de discussion).

  • La guerre économique devient une guerre de l’information, qui se définit alors comme la lutte pour le contrôle de l'information, élément clé de pouvoir.

Les  objectifs de la guerre d'information sont alors simples: savoir avant l'autre, empêcher l'autre de savoir, à défaut polluer ses sources d'information (désinformation), se tenir prêt à réagir pour contrer une offensive médiatique (contre-information),  et en tout temps, occuper le terrain par des stratégies d'influence dont la matière de base est l'information.

L'information, instrument stratégique du développement des entreprises, conduit en définitive à la transposition au secteur civil, de techniques militaires ancestrales, la mondialisation ayant un effet amplificateur sur ce phénomène.

La conjonction des thématiques de puissance, de pouvoir et de souveraineté, associées à un environnement globalisé, conduisent dès lors à redéfinir d’urgence le rôle des États.

  • 2 Le développement concourt à la souveraineté nationale

Pour les stratèges du Pentagone, dominer l'information  c'est dominer le monde. « Ce n'est plus celui qui a la plus grosse bombe qui l'emportera dans les conflits de demain, mais celui qui racontera la meilleure histoire », explique un chercheur de la Rand Corporation, un Think-thank proche du Pentagone.

Droit positif, culture, éthique, aide au développement, la communication d'influence et l'influence de la communication trouvent  là des applications multiples et diverses. Leurs finalités demeurent intimement liées à la pérennité du développement d'un État.

  • 2.1 – La complémentarité des secteurs publics et privés....

Reconnaître  que  l’économie,  en  France  comme dans  la  quasi-totalité  des  pays  de  la planète,  se  caractérise  par  le  primat  de  la  concurrence  relève  presque  du  truisme. Or, dans cet affrontement concurrentiel, l’information n’a pas encore vraiment reçu la place qui doit être la sienne.

Dans l'entreprise, l'information est d'abord un bien personnel qui sert à valoriser l'individu dans l'évolution de sa carrière. De la même manière, l’administration, encore trop centralisée, demeure perméable à toute idée de transversalité informationnelle interne ou tournée vers l’extérieur.

Plus généralement dans notre société, le partage de l'information n'est pas une attitude naturelle et c'est souvent l'exception qui confirme la règle.

  • Or, tout processus de valorisation de la connaissance passe par une vision collective de la finalité de l'information.

Savoir se réformer afin de savoir ce que l’on sait, est un enjeu aujourd’hui fondamental, pour des États et des économies confrontées à des menaces protéiformes.

Là où, naguère, les États recherchaient avant tout la domination politique ou militaire, c’est davantage l’influence, comme capacité à convaincre et à emporter l’adhésion, qui constitue aujourd’hui la  finalité. Ces notions de réseaux d’influence, et d’influence des réseaux,  imprègnent aujourd’hui toute action diplomatique et économique. Et dans cette lutte pour le contrôle et la diffusion de l'information, on ne peut occulter la dimension stratégique (le rayonnement d'une culture à l'étranger s’exerce en tout premier lieu par la diffusion et l’adoption de normes juridiques communes).

Or, en France, comme dans la plupart des pays de culture latine, l'État n'est pas capable, d'adopter une démarche coordonnée et pragmatique, d’évaluer ses propres responsabilités de défense et de protection des infrastructures essentielles qui assurent au quotidien la circulation des flux économiques.

La structure administrative actuelle est inadaptée et souffre d’une absence de tutelle politique: la coordination n’est prévue qu’en temps de crise, c’est-à-dire souvent trop tard.

Au contraire, les États-Unis sont déterminés à se mobiliser pour gagner la compétition économique, comme le déclarait Warren Christopher : « Nous devons mettre autant d’énergie à conquérir des marchés que nous en avons dépensé pour gagner la guerre froide ».

En effet, outre-atlantique, la projection de forces ne se limite plus aux seules modalités militaires : implanter MacDonald’s au cœur de Moscou est un acte à forte valeur culturelle et stratégique.

Pour bon nombre d’États de culture anglo-saxonne, l’action des entreprises concourt à la souveraineté nationale. Et sur cette question peu d'entre eux s’attardent en débats stériles, quant à la définition de la nationalité des entreprises.

Bénéficiant d'une vision pragmatique et entrepreneuriale de l’économie, ces pays disposent d'une compétitivité stratégique sans précédent.

Selon cette conception, la responsabilité principale de l’État, doit être de créer le meilleur environnement possible pour que les acteurs économiques nationaux puissent combattre avec efficacité et, « de maintenir l’intégralité du collectif le plus longtemps possible dans un univers profondément hostile ».[16]

De fait l’État  américain participe à la compétition économique.

Illustrant cette approche, dès 1994, Al Gore (vice président des États-Unis d'Amérique de 1992 à 2001) lançait l'idée d'une société construite « sur une infrastructure de l'information globale afin d'assurer un service universel qui soit accessible à tous les membres de nos sociétés ». Derrière ces propos, se cache en réalité la volonté de donner les moyens aux industries culturelles américaines de conquérir de nouveaux marchés et de propager subtilement les valeurs américaines à travers le monde, renforçant ainsi le pouvoir et l'influence des États-Unis au niveau international.

  • Il s'agit là d'une guerre cognitive.

        « La définition que nous donnons de la guerre cognitive est donc la manière d’utiliser la connaissance dans le but conflictuel ». [17]

C’est dans cette perspective que les experts américains du monde du renseignement ont conçu le concept de Perception Management. Selon la définition officielle donnée par le Département de Défense Américain : « Le perception management recouvre les actions consistant à fournir et/ou camoufler une information sélectionnée et des indices à des audiences étrangères de façon à influencer leurs émotions, leurs motivations, et leurs raisonnements objectifs ».

La société de l'information constitue désormais un champ de bataille privilégié pour le développement d'actions stratégiques et commerciales offensives. Dans cette guerre moderne, la comptabilisation des chômeurs a remplacé celle des morts et les délocalisations d'entreprises se sont substituées aux prises de guerre.

Concourant aux rapprochement des intérêts publics et privés, ces conflits modernes, poursuivent un seul et même objectif: le développement et la diffusion d'une même culture.

  • 2.2 – ... au bénéfice de l'affirmation culturelle, levier de pénétration économique.

Historiquement, l'objectif premier d'une société est d'assurer  sa pérennité et la survie de ses membres. Si la mondialisation sacralise le libre échangisme, il n’en demeure pas moins, qu’États et entreprises s'associent  pour la préservation plus ou moins agressive de leurs intérêts communs, le premier d'entre eux étant la diffusion d'une culture unique.

  • L'emploi de nouvelles méthodes de pénétration culturelle ont une finalité double.

D’une part, s’implanter sur un marché à l’insu des concurrents en recourant à des approches dissimulées. D’autre part, s’installer dans un pays en utilisant un levier à très forte légitimité pour obtenir immédiatement l’adhésion des populations afin de les transformer rapidement en consommateurs fidèles. Les deux techniques les plus employées sont la conquête des marchés émergents sous couvert d’assistance humanitaire et les prises de contrôle des pays en sortie de crise par les actions civilo-militaires.

En la matière, le « Social Learning » a valeur d'exemple. La guerre de la communication s’y entend comme la définition des normes et valeurs sociales, préalable nécessaire à la conquête des marchés. Cette technique de communication et d'influence, intervient essentiellement à travers la formation des futurs cadres, et donne l'impression d'associer à son action les populations cibles elles-mêmes. Cette manoeuvre oriente en toute légitimité les publics visés vers l'offre cachée derrière ce processus de formation apparemment anodin. Il s'agit « d'une conquête des cœurs et des esprits » très en amont des marchés. L'influence du mode de vie sur la consommation est essentielle. Ainsi, l'américanisation d'une culture permet la pénétration d'un marché. Le président Hoover déclarait : « Là où le film américain pénètre, nous vendons d'avantage d'automobiles américaines, plus de casquettes, plus de phonographes américains. » [18]

Jouant sur la diffusion de leurs valeurs et de leurs modes de vie (au moyen du cinéma, de l'utilisation de la langue anglaise, de la diffusion de leur système de normes), les États-Unis ont mis au point un système complexe d'influence et de contre-influence. En cela, héritiers de la pensée de Clausewitz, ils utilisent l'ensemble de leur prérogatives (civiles et militaires) afin de développer leur culture et donc leur potentialité de marché.

A titre d'exemple, de nombreux commerciaux sont rattachés à l'US Special Operations Command. Et il n'est certainement pas dû au seul hasard si les Civil Affairs, composés majoritairement de réservistes, sont rattachés au même commandement que les unités d'action psychologique. Leurs actions s'appuient sur des opérations de propagande soigneusement élaborées. Au Koweït, dès la fin des hostilités contre l'Irak en 1991, le 352ème Civil Affairs Battalion a accompagné les décideurs koweïtiens dans le choix des entreprises chargées de réparer les destructions de l'invasion. 

En France, ce type d'action paraît n’être toujours pas à l'ordre du jour. Pourtant un rapport parlementaire rédigé par le député Robert Gaïa, publié le 20 juin 2001, fustige tous les errements économiques de la politique extérieure française dans le cadre des affaires civilo-militaires. Il déplore l'absence de doctrine française dans ce domaine et brise un tabou : « Outre qu'il n'y a rien de choquant à vouloir, une fois la paix revenue, participer à la compétition économique dans des pays où sont intervenus et sont parfois morts nos soldats, l'intervention économique est aussi un élément fondamental de la sortie de crise. Aider des entreprises à s'installer sur un marché contribue certes à augmenter le profit des société en question, puisqu'il est admis que c'est ce qui guide leur action, mais c'est aussi permettre aux populations locales de se procurer les biens  et les services qui les conduiront vers une vie normale ». [19]

Sur ce terrain, les ONG sont devenus des acteurs incontournables de la communication des temps de paix-crise-guerre. En effet, si les ONG savent ouvrir des marchés, elles savent également les interdire à la concurrence.

Expertes en manipulations, elles peuvent être extrêmement nuisibles lorsqu'elles mobilisent l'opinion et les médias contre un adversaire.

Poursuivant l'objectif de diffusion de leur culture et de leurs valeurs, la plupart des États concourent désormais au développement de leurs entreprises. Promouvoir Airbus-Industries, revient à faire l'éloge du savoir-faire industriel français et européen. Identifiées comme telles, la technicité et les compétences françaises peuvent alors se vendre mondialement.

  •  3 Conclusion : la convergence

Il revient à un auteur Russe d'avoir développé parmi les premiers,  le concept de guerre économique.

Au début du XXème siècle, Boukharine développe dans son livre, « L'Économie mondiale et l'Impérialisme », une thèse simple et radicale. [20] Pour cet auteur Marxiste, les économies capitalistes vont former un seul et unique marché financier, conduisant les États à rechercher le profit maximum au moyen de leur soutien  aux multinationales (que ce soit sur les marchés intérieurs et extérieurs).

  • Dans cette logique de passage d'une guerre ouverte à une guerre économique, donc à une guerre de l'information, les finalités demeurent, seuls les voies et moyens évoluent.

En préservant les intérêts de nos économies nationales et européenne, en affichant des valeurs de « patriotisme économique », il revient aux différents acteurs étatiques et privés de s’associer dans la recherche d’intérêts partagés, selon le député du Tarn, Bernard Carayon dans son livre. [21]

Pour autant, la préservation des acquis et des modèles sociaux-économiques nationaux, ne signifie pas, dans le même temps une renonciation au libre échange. Il ne s’agit pas d’une équation à somme nulle.

Au contraire, la mondialisation offre des potentialités de développement des marchés et des valeurs sans précédent.

« Notre intention n'est pas d'élever des murailles autour de l'Europe. Pour autant nous tenons à rester maîtres de notre destin et pouvoir ainsi demander un traitement égal au plan commercial et industriel », comme l'a rappelé Michèle Alliot Marie, ministre de la défense. [22] Colloque à l'assemblée nationale du 10 octobre 2005 sur les "investissements stratégiques et la sécurité nationale". Discours de Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense.

Ceci à l'instar des pays de culture anglo-saxonne qui ont su, très tôt, développer une attitude efficace, rationnelle et pragmatique.

Xavier Leonetti

[1] Défense est la revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] In Défense N°126 daté de mars-avril 2007 : L’Intelligence économique : une réponse aux enjeux du 21ème siècle.

[3] Membre associé à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (AR9), le Lieutenant Leonetti est officier de gendarmerie, adjoint au Commandant de la compagnie de Castellane (04) et doctorant en droit à la faculté d'Aix en Provence sur le sujet: "État, entreprises, intelligence économique : quel rôle pour la puissance publique?".

[4] in « Géopolitique du chaos », d'Ignacio Ramonet, p.8.  

[5]  Peter Drucker dans "Devenez Manager", Village Mondial, 2002.

[6] Éric Delbecque: « L’intelligence économique. Questions judiciaires », aux Éditions PUF, 2006.

[7] A. Dupré : « Les armes secrètes de la décision » Guiliano, éditeur, Paris, 1996.

[8] Voir "La main invisible des puissances : les Européens face à la guerre économique" de Christian Harbulot, ouvrage publié en 2005 en partenariat avec l'École de guerre économique, la Lettre Sentinel, la Revue française de Géopolitique et le site infoguerre.com. Voir également: Comment construire un avenir à l'économie française : les stratégies de puissance et de sécurité économique au service de la croissance et de l'emploi.

[9] Henri Martre in "Intelligence économique et stratégies des entreprises", Commissariat général au Plan, La Documentation Française, 1994, 213 pages, p.16.

[10] "La Quatrième guerre mondiale, faire mourir et faire croire", (Collection l’Art de la guerre) publié aux éditions du Rocher en mars 2004.

[11] Philippe Baumard in « Stratégies et surveillance des environnements concurrentiels », Masson, 1991, 181 pages, p.29.

[12] Intelligence stratégique sur Internet : Comment développer des activités de veille et d'intelligence économique sur le web par Carlos Revelli, publié chez Dunod en 1998, 212 pages, p.18.

[13] Carl von Clausewitz in "De la guerre".

[14] Erhard Friedberg in "Le pouvoir et la règle", publié aux Éditions du Seuil 1993 p.45.

[15] Dans "l'art de la guerre" de Sun Tsu.

[16] Voir "L'autre guerre des États-Unis. Économie: les secrets d'une machine de conquête.", Éric Denécé, Claude Revel, publié aux Éditions Robert Laffont en mars 2005, 298 pages.

[17] "La guerre cognitive : L'arme de la connaissance", sous la direction de Christian Harbulot et Didier. Lucas (Lavauzelle), avec les textes de Philippe Baumard, Christian Harbulot, François-Bernard Huyghe, Didier Lucas, Nicolas Moinet, Charles Prats, Claude Rainaudi, Alain Tiffreau, Jean-Michel Valantin, "Promotion 2002 de l’École de Guerre Économique". Voir également La guerre cognitive ou l'arme de la connaissance de François-Bernard Huyghe.

[18] Voir Philippe D'Hugue in "L'envahisseur américain: Hollywood contre Billancourt", Lausanne, Favre, 1999.

[19] Rapport d'information sur l'action civile des armées sur les théâtres extérieurs (action civilo-militaire) déposé le 20 juin 2001 présenté par la Commission de la défense nationale et des forces armées de l'Assemblée Nationale par M. Rober Gaïa, député du Var. (Rapport au format PDF)

[20]  Nicolas Boukharine in "L’économie mondiale et l’impérialisme. Esquisse économique", Paris : Anthropos, 1971 (première édition 1917).

[21] Bernard Carayon in « Patriotisme économique. De la guerre à la paix économique », publié aux Éditions du Rocher, en mai 2006.

[22] Colloque à l'assemblée nationale du 10 octobre 2005 sur les "investissements stratégiques et la sécurité nationale". Discours de Michèle Alliot Marie, ministre de la défense.

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