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Contre-Terrorisme et Renseignement

Brian Michael Jenkins, spécialiste du renseignement et des affaires de terrorisme, conseiller spécial du directeur de la Rand Corporation,[1] prestigieux "think-tank" américain, a accepté de répondre à nos questions lors de sa dernière tournée des capitales européennes.[2] Auteur de nombreux ouvrages de référence sur ces sujets, Brian Jenkins, de retour aux États-Unis, a été auditionné au Congrès des États-Unis sur la menace islamiste en Europe.[3] La version française de cet entretien a été diffusé dans le N°128 de la revue Défense [4] que nous reproduisons ici avec l'aimable autorisation de la revue. Paris, le 25 juillet 2007.©

Brian M. Jenkins, Conseiller spécial du directeur de la Rand Corporation

Joël-François Dumont : Est-ce que l’expression de « guerre globale contre le terrorisme » est encore pertinente ?

Brian M. Jenkins : Le langage guerrier choisi par les États-Unis était justifié au lendemain du 11 septembre avant qu’il ne soit ensuite utilisé au bénéfice d’un agenda politique et militaire beaucoup plus ambitieux. La « guerre globale contre le terrorisme » (ou bien la guerre globale contre la terreur—les deux expressions étant interchangeables) a traduit la détermination des États-Unis à combattre d’une nouvelle manière les attentats commis à l’étranger.

L’organisation Al-Qaïda qui était responsable des attentats du 11 septembre, et dont les membres se cachaient dans le monde entier, devait être détruite. Plus que de simples représailles, cette entreprise allait nécessiter une campagne de longue haleine hors du cadre de la Loi (police et justice). Les États-Unis n’attendraient pas qu’une nouvelle attaque ait lieu avant d’en identifier les acteurs pour ensuite les arrêter : l’objectif devenait la destruction du groupe avant qu’il ne puisse commettre d’autres actes dévastateurs. L’ensemble des ressources nationales serait mobilisé à cet effet. La force militaire allait être utilisée, d’autant que le gouvernement taliban en Afghanistan choisissait de protéger Al-Qaïda.

Avant d’envoyer les soldats au combat, je pensais qu’il fallait d’abord obtenir un mandat explicite de la part du peuple américain et du Congrès. En tant que vétéran du Vietnam, je connaissais l’inconstance de l’opinion publique comme celle des hommes politiques.

J’ai plaidé en 2001 pour une intervention rigoureusement définie mais implacable contre Al Qaïda et les djihadistes. Je n’envisageais pas une campagne en des termes militaires uniquement. Comme toutes les guerres, celle-ci devait utiliser le renseignement, la stratégie, la diplomatie et les opérations psychologiques et des mesures de police et de justice. L’action engagée contre Al-Qaïda ne remplacerait pas les efforts menés au niveau international pour combattre le phénomène terroriste mais s’y surajouterait. Je n’envisageais pas la destruction de tous les groupes terroristes de par le monde – cela aurait été l’expression de la force impériale, l’hubris.[5]

De mon point de vue, l’invasion de l’Irak ne relevait pas de la guerre globale contre la terreur mais constituait un détour qui nous mettrait à dos nos alliés, affaiblirait nos efforts pour détruire les djihadistes et exposerait les forces américaines à un type de guerre pour lequel l’armée américaine n’était pas préparée.

Par-dessus tout, je n’ai pas imaginé que la guerre contre la terreur puisse être exploitée par l’exécutif américain dans le but d’accroître ses pouvoirs aux dépens de ceux du législatif et de la justice, et qu’elle ne serve de motif à l’abandon des valeurs fondamentales américaines, qui lors des guerres précédentes, avaient servi de socle à l’engagement américain.

Joël-François Dumont :  Pour quelle raison, les Américains se focalisent tant sur la menace nucléaire ?

Brian M. Jenkins : Le terrorisme nucléaire n’est pas une préoccupation nouvelle. Depuis le début de l’ère nucléaire, les gens se sont inquiétés que des personnes hors du gouvernement puissent acquérir cette arme terrifiante. Cette inquiétude a cru avec le fait que de nouvelles nations aient accédé au nucléaire alors que le niveau de la violence terroriste augmentait, les deux menaces allant de pair.

On doit se rappeler qu’en une décennie (les années quatre-vingt dix) on a découvert que le programme nucléaire de l’Irak dépassait les estimations qu’en avaient les services de renseignement, que la disparition de l’Union soviétique soulevait des doutes quant à la sécurité de son vaste arsenal nucléaire, que l’Inde et le Pakistan avaient testé l’arme nucléaire et que la Corée du Nord était suspectée de développer son propre programme.

L’attaque du 11 septembre aux États-Unis a modifié les perceptions aux États-Unis dans le sens où elle a ouvert le champ « des possibles ». Des scénarii terroristes, jusque là écartés, devenaient possibles. Dans les années soixante-dix, les  pires attaques terroristes faisaient des victimes par dizaines, dans les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix, les victimes se comptaient par centaines. En un seul jour de 2001, les terroristes ont tué des milliers de personnes, ils auraient pu en atteindre des dizaines de milliers. Tous les dix ans, les terroristes tuaient sur une nouvelle échelle. Tout d’un coup, le chiffre de dizaines de milliers de morts devenait réaliste.

Joël-François Dumont : Est-ce que les Américains s’inquiètent autant que les Européens de la radicalisation de leurs nationaux 

Brian M. Jenkins : Il est vrai que mis à part une peur vis-à-vis de l’existence possible de cellules dormantes de djihadistes dans les mois qui ont suivi les événements du 11 septembre, les Américains focalisent moins que les Européens sur la présence d’extrémistes islamistes sur le sol des États-Unis.

Vous devez comprendre que sur une population de 300 millions de personnes aux États-Unis, seuls 3,5 sont des Arabes Américains et que seul un quart d’entre eux sont de confession musulmane. De plus, les États-Unis représentent une terre éloignée d’immigration pour les migrants légaux ou illégaux en provenance du Maghreb ou du Moyen-Orient. Nous n’avons pas à nos frontières d’Arabes pauvres souhaitant émigrer. De plus, les États-Unis sont une nation d’immigrants. Un fort accent aux États-Unis ne constitue pas un frein dans le domaine économique ou même politique. Nous n’avons pas de programme spécifique d’intégration pour les immigrés. Nous n’avons que très peu de règles, virtuellement aucune barrière à la citoyenneté et pas de desiderata culturel. L’environnement est dur pour quiconque qui ne nait pas riche. Les défis auxquels doit faire face l’Europe sont d’une nature complètement différente.

Joël-François Dumont : Est-ce que les Américains mesurent l’importance de la question palestinienne ?

Brian M. Jenkins : L’engagement diplomatique intense et souvent personnel de la part des présidents et des secrétaires d’États successifs depuis quarante ans, démontre que les États-Unis comprennent la centralité de la question palestinienne. Le fait que soixante ans après la création de l’État d’Israël, le conflit ne soit pas résolu montre également son caractère insoluble.

Les récents développements politiques en Palestine ont rendu les efforts diplomatiques encore plus difficiles ou bien futiles. L’élection d’une équipe dirigeante qui ne souhaite pas abandonner son objectif de destruction de l’État hébreu n’encourage pas au dialogue. La bonne volonté américaine n’est pas une fin en soi. La réalité est que les puissances étrangères et même les États-Unis disposent de peu de moyens. A l’heure actuelle, je suis sceptique quant aux perspectives d’une nouvelle démarche diplomatique.

La menace du terrorisme islamiste n’a fait que renforcer l’influence d’Israël sur la politique américaine. L’admiration compréhensible des États-Unis envers la capacité de résistance des Israéliens conduit les Américains à penser qu’aucun pays ne sait mieux lutter contre le terrorisme. L’histoire de ces dernières quarante années suggère le contraire.

Joël-François Dumont : Que pensez-vous de la situation actuelle au regard de la campagne menée contre les groupes djihadistes ?

Brian M. Jenkins : Depuis le 11 septembre 2001, nous avons indéniablement neutralisé les capacités opérationnelles d’Al Qaïda. Le gouvernement taliban qui protégeait le groupe terroriste a été chassé. Ses camps d’entraînements situés en Afghanistan ont été détruits même si d’autres se sont reconstitués ailleurs. Le Pakistan est toujours un allié dans la guerre contre le terrorisme même si la coopération est sujette à critiques. Les responsables au sein d’Al-Qaïda de la planification des attentats ont été neutralisés. Ses principaux leaders sont en fuite. Les attaques menées au nom d’Al-Qaïda dans d’autres pays ont convaincu de nouveaux gouvernements à agir avec fermeté. Au-delà des divergences politiques, une coopération internationale sans précédent s’est mise en place pour identifier les djihadistes et les empêcher de passer à l’acte. Hors de l’Irak et de l’Afghanistan, il n’y a jamais eu depuis quatre ans aussi peu d’attaques de grande ampleur. Un nouvel acte de terrorisme du type du 11 septembre semble désormais dépasser les capacités des djihadistes.

Toutefois, nous n’avons pas capturé les figures essentielles d’Al Qaïda. Les appels au Djihad n’ont pas été réduits au silence. L’hostilité des Arabes et des Musulmans va croissant. Nous n’avons pas infléchi le phénomène de radicalisation ou freiné le recrutement. Nous n’avons pas été en mesure de retourner des djihadistes. L’insurrection en Afghanistan se développe. La situation en Irak est dégradée. Nos propres valeurs ont été victimes de « tirs amis ».

Joël-François Dumont : Où se situe l’Afghanistan sur le front de la guerre contre la terreur ?

Brian M. Jenkins : Je ne souhaite pas reprendre les mots de Donald Rumsfeld à propos de l’Afghanistan, mais la situation est ce qu’elle est : l’histoire a montré que ce pays magnifique est ingouvernable. L’autorité centrale y a toujours été faible face au pouvoir corrompu et querelleur des  seigneurs de la guerre. Il est un véritable cimetière pour les armées étrangères. Nous avons tiré la leçon du fait d’avoir abandonné le pays : cela a conduit aux Talibans et à l’installation d’Al-Qaïda. Cependant, nous devons être réalistes à propos de ce que nous sommes en mesure d’y faire et savoir combien de temps cela va nous prendre. Nous avons besoin d’une stratégie soutenue pour un engagement de long terme.

[1] http://www.rand.org/media/experts/bios/jenkins_brian_michael.html
[2] Voir également : "Quand les djihadistes ont le pétrole pour ciblein Défense N° 121 daté de mai-juin 2006 p. 59-60.
[3] "Building an Army of Believers : Jihadists radicalization and recruitment" : « Construisant une armée de croyants : la radicalisation et le recrutement des djihadistes ». Déposition devant le sous-comité du Renseignement, du partage de l’information et de l’évaluation des risques de la Commission de la Sécurité Intérieure de la Chambre des Représentants à Washington, le 5 avril 2007.
[4] Numéro 128 daté de juillet-août 2007. Défense est la revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.
[5] Autres Publications de Brian M. Jenkins.


 


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