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Actualité de la polémologie

Actualité de la polémologie

Par Pascal Hintermeyer (*). Strasbourg, le 5 mars 2008. Ce texte est extrait de l'ouvrage collectif publié aux Editions Téraèdre en novembre 2007 dans l'excellente collection "Passage aux actes" : Héritage et actualité de la polémologie, sous la direction de Myriam Klinger. Nous reproduisons ici cet extrait avec l'autorisation de son auteur (©).

Les recherches susceptibles de se développer en se référant à l'héritage de la polémologie sont variées. Elles peuvent notamment porter sur des affrontements spécifiques, sur les moyens de les mener, sur les stratégies et les tactiques qui s'y déploient, sur les ressources pour les prévenir, les gérer et les dépasser, sur les paradigmes pour les penser. Ces études mettent en évidence la diversité des conflits à l'œuvre dans le monde contemporain, ce qui conduit à réfléchir sur les échelles d'observation et d'analyse. Les opérations de grande ampleur différent de celles qui se bornent à un horizon localisé, celles qui suscitent une montée aux extrêmes se présentent autrement que celles de faible intensité, même s'il arrive que des relations soient mises en évidence entre ces ordres de grandeur contrastés. En définitive, c'est l'extension de l'idée de conflit qui pose problème, parce que l'option retenue se répercute sur la compréhension de ce terme recouvrant des réalités multiples. Cette question est abordée lors d'un retour sur l'héritage légué par Gaston Bouthoul et Julien Freund,  afin de dégager des problématiques susceptibles de développer et d'approfondir le projet polémologique. Celui-ci peut se déployer dans une perspective plus ou moins large. Entre une tendance à se centrer sur la guerre et une réflexion s'ouvrant sur les caractéristiques de sociétés traversées par les conflits, tout un éventail de positions intermédiaires est envisageable. Les choix effectués dépendent des manières de concevoir les finalités des études polémologiques contemporaines. Celles-ci sont envisagées à partir de trois directions de recherche qui nous semblent particulièrement opportunes :

- analyser les mutations du phénomène de la guerre;
- comparer différents types de conflits;
- contribuer à étude des attitudes destructrices.

Ces trois orientations nous paraissant propres à stimuler le renouveau de la polémologie, nous allons prendre quelques exemples, avant d'illustrer la fécondité des problématiques à chacun de ces trois niveaux.

Héritage et actualité de la polémologie, sous la direction de Myriam Klinger. Ouvrage collectif publié aux Editions Téraèdre en novembre 2007.Le professeur Pascal Hintermeyer. Photo © Collection particulière.

Le professeur Pascal Hintermeyer

  • Analyser les mutations du phénomène guerrier

Les guerres contemporaines présentent de nombreuses spécificités par rapport à celles du passé. Les différences sont mises en relief par le recours à une démarche à la fois positive et compréhensive. La polémologie a montré que les Guerres Mondiales et la menace nucléaire avaient fondamentalement changé la guerre, ainsi que les rapports entre guerre et paix. Elle a prêté attention aux divers conflits qui se sont déroulés pendant les quarante années qui ont suivi la Deuxième Guerre Mondiale, dans un contexte marqué par l'antagonisme entre les deux blocs. Elle s'est notamment intéressée aux guerres périphériques et aux guerres de libération nationales contemporaines du processus de décolonisation. Or, depuis la fin des années 1980, le contexte a considérablement changé. De nombreuses réflexions ont porté sur les multiples conséquences de l'effondrement de l´empire soviétique. D'autres montrent combien nous nous sommes éloignés du modèle classique de la guerre dans un monde aux interdépendances accrues.

  • Evoquons quelques aspects de l'évolution du phénomène de la guerre aujourd'hui.

Des guerres sont déclenchées sous couvert d'objectifs humanitaires et fondées sur un droit, ou un devoir, d'ingérence qui se justifie par la défense de populations menacées. Traditionnellement, la guerre était menée pour protéger un groupe déterminé. Elle peut aujourd'hui découler de la volonté de préserver l'humanité dans sa totalité, dans sa diversité et dans telle ou telle de ses parties constitutives. L´avènement d'une conscience planétaire, l'organisation de régulations et d'institutions internationales, la volonté de défendre le patrimoine commun de l'humanité sont généralement présentes comme des évolutions positives, mais elles peuvent déboucher sur des guerres d'un nouveau type. Et les meilleures intentions humanitaires peuvent donner libre cours à une volonté de puissance que relève Rony Brauman (2006), [1]  un des fondateurs de Médecins sans frontières.

Une autre évolution récente est le retour de la guerre préventive. Julien Freund avait insisté sur l'idée que la guerre pouvait être faite au nom de la paix. C'est aujourd'hui fréquemment le cas. Elle peut notamment résulter d'anticipations visant à se protéger des capacités destructrices détenues par une puissance incontrôlable. Les craintes soulevées par la prolifération des armes de destruction massive et par la possibilité qu'elles tombent entre des mains potentiellement hostiles ont ainsi conduit à des opérations militaires de grande ampleur. Dans le cas de l'Irak, il semble bien que le péril ait été délibérément surestimé pour permettre aux Etats-Unis de disposer d'un casus belli.

On assiste aussi, de nos jours, au développement de guerres asymétriques caractérisées par la disproportion des forces opposées. Ce déséquilibre, traditionnellement tenu pour un élément favorable à l'évitement de la guerre ou à son règlement rapide, semble au contraire souvent propice aujourd'hui à sa pérennisation et son enlisement. Le terrorisme s'inscrit dans cette évolution et il en tire parti. II pousse à son comble la logique asymétrique : ses frappes restent ponctuelles et incapables de remporter une victoire sur des soldats organisés, mais il parvient à instaurer un climat d'insécurité que les plus puissantes armées peinent à dissiper puisqu'elles ne parviennent pas à en venir à bout. D'abord envisagée comme une guerre du pauvre, il s'est ensuite imposé comme une stratégie visant à limiter les risques et les coûts de la guerre et il se répand aujourd'hui sous sa forme kamikaze.

L´analyse des conflits actuels conduit à insister sur l'importance du renseignement et des diverses modalités de collecte et de traitement des données. Elles se sont rationalisées et systématisées à un degré impressionnant, mais il arrive que les décideurs soient entravés par la rivalité des services et la masse des éléments disponibles, qui rend difficile le croisement des plus significatifs. Les belligérants tentent aussi de renforcer leur puissance par la maitrise de l'information et la neutralisation des moyens de communication ennemis. La censure, la manipulation et la désinformation font partie des armes des guerres contemporaines.

Malgré leur technicité, voire leur sophistication, et la professionnalisation des personnels qui les conduisent, les guerres renouent avec des caractères qui semblaient devenus obsolètes. Le reflux des confrontations idéologiques et coloniales a parfois donné lieu dans le monde contemporain à des résurgences de guerres ethniques, nationales et religieuses, que l'on pouvait croire révolues. On relève aussi que certains pays sont actuellement engagés dans des guerres qui n'ont qu'une incidence sur la vie collective, alors qu'une des caractéristiques des guerres modernes était qu'elles absorbaient une grande partie des ressources des belligérants. Par exemple, la Pologne continue à se livrer aux multiples activités du temps de paix tout en faisant la guerre en Irak. Cela rappelle des époques où les guerres, souvent récurrentes et intermittentes, étaient une affaire de spécialistes, mais n'affectaient qu'exceptionnellement l'ensemble du pays.

Ces exemples confirment la proposition fondamentale de la polémologie : le phénomène-guerre répond à une dimension essentielle des sociétés humaines. Il serait donc illusoire, voire dangereux pour la paix, d'espérer sa disparition. Il persiste tout en se renouvelant. Et il semble bien que, dans ce domaine comme dans d'autres, les changements s'accélèrent au tournant du IIIe millénaire. Ces changements requièrent une actualisation de la réflexion stratégique dans le sens de l'élargissement et de la diversification de ses perspectives. Bien sûr, les études stratégiques ont précédé la polémologie qui ne saurait en revendiquer le monopole. Mais celle-ci leur a donné davantage d'envergure et une telle perspective peut être utile à l'analyse des conflits armés. En envisageant la guerre comme un phénomène social, la polémologie incite à ouvrir délibérément la réflexion sur la guerre à la multiplicité de ses dimensions, à la variété de ses formes ainsi qu'à ses antécédents et à ses effets. Elle stimule la prise en compte des contextes sociaux, économiques, démographiques, culturels, idéologiques, impliqués dans son émergence.

En se penchant résolument sur l'amont et l'aval des guerres, la polémologie s'efforce de mieux en évaluer la portée. Bouthoul s'est voué à l'étude des guerres après avoir travaillé sur l'invention. Il est passé aisément de l'une à l'autre de ces deux questions, ordinairement envisagées séparément, parce que, à ses yeux, ce sont les deux facteurs principaux de transformation sociale. Les sciences sociales ont aujourd'hui tendance à privilégier l'innovation et à tirer parti de la réflexion sur la guerre surtout sous une forme métaphorique. Elles regorgent d'analyses en termes de confrontations, rapports de force, mobilisations et stratégies. Sans doute pourraient-elles aussi mettre davantage l'accent sur les changements aux guerres qui se profilent, qui se préparent, qui se mènent, qui s'achèvent ou qui se transforment. Réciproquement, les études stratégiques ne sauraient manquer de s'interroger sur le sens des changements dans les manières de faire la guerre.

Nous avons rappelé que le contexte actuel, avec le développement du terrorisme, présente des situations intermédiaires entre la guerre et la paix. II semble que nous nous soyons éloignés d'un modèle classique où la guerre apparait comme une période circonscrite de combats. Elle se présente plutôt aujourd'hui sous une forme diluée, comme un ensemble de modalités selon lesquelles se déploie l'hostilité organisée entre les hommes. En s'intéressant non seulement aux macro-conflits, mais aussi aux medio- et aux micro-conflits, la polémologie contribue à la compréhension des phénomènes de quasi- ou de néo-belligérance. Cette ouverture pose le problème de la continuité et de la comparaison entre différents types de conflits, qui peut représenter une seconde direction de recherche pour la polémologie.

  • Comparer différents types de conflits

En se situant à l'interface entre sciences sociales et études stratégiques, la polémologie peut aussi proposer de compléter ces dernières par une réflexion méta-stratégique. Les options choisies et les méthodes utilisées dans un souci d'efficacité opérationnelle ont aussi des conséquences plus lointaines dans l'espace et le temps. Certaines d'entre elles sont prévisibles, d'autres s'avèrent plus difficiles à évaluer, puisque l'accroissement des relations d'interdépendance complexifie et démultiplie les répercussions de toute décision.

La dimension méta-stratégique est aussi requise dans la mesure où, après tout, faire la guerre, c'est accepter une probabilité de donner et de recevoir la mort. Or la mort représente le scandale par excellence (cf. Jankélévitch, 1997) [2] et les hommes consacrent une part importante de leur énergie individuelle et collective à s'en préserver. Comment comprendre qu'en certaines circonstances, ils s'y précipitent ? Cette question nous conduira à évoquer une troisième direction pour la polémologie :

  • l'étude des attitudes destructrices.

Les conflits sont inséparables de la vie en général et de la vie sociale en particulier. Voilà un point sur lequel s'accordent des conceptions philosophiques aussi éloignées que celle de Hegel et de Nietzsche ainsi que des sociologues d'orientations très différentes. Mais les conflits présentent des caractères divers. Aussi est-il important de faire la différence entre plusieurs types de conflits. Ainsi, Julien Freund relève un crescendo entre la dispute, la querelle, la bagarre, l'émeute, la révolution et la guerre. De telles distinctions aident à penser les multiples modalités de l'affrontement entre les hommes, mais elles n'ont pas qu'un intérêt conceptuel. Elles permettent de garder le sens des proportions. Par exemple, les révoltes qui ont agité certaines banlieues françaises à l´automne 2005 ont été volontiers présentées à partir des images de la guerre alors qu'elles ressemblent davantage, mutatis mutandis, à ce que les historiens analysent comme « émotions populaires » sous l'Ancien régime.

Comparer les différents types de conflit permet d'abord de mettre en évidence une gradation, d'établir des distinctions de degré et de nature, de replacer les guerres dans leur contexte. Dominique David (1984) écrit à ce sujet : « En refusant de se limiter à la guerre elle-même, la recherche sur les conflits replace l'affrontement arme dans un continuum conflictuel. » [3]

 Il envisage donc la polémologie comme une conflictologie. Celle-ci peut se proposer de rechercher les traits communs à différents types de conflit. Ainsi le conflit se caractérise par un heurt de volontés contraires. II remet en cause le statut quo ante et cherche à substituer aux règles en vigueur d'autres règles fondées sur un nouveau rapport de force. Il est défini par Julien Freund (1972 :23) [4] comme « un affrontement entre deux volontés pouvant, à la limite, aller jusqu'à la suppression physique de l'autre ». Cette référence à la manière dont Clausewitz appréhende la guerre incite à rapprocher cette dernière d'autres expressions de l'animosité. Le conflit portant en lui la possibilité de s'envenimer, il illustre l´instabilité des relations entre les hommes. II pose des questions susceptibles d'être prises en charge par une recherche spécifique. L´un des problèmes qui se trouve ainsi soumis à l'investigation scientifique est l'existence d'interactions humaines caractérisées par une intention de nuisance, voire de destruction mutuelle.

La comparaison entre différents types de conflits permet aussi de prendre la mesure des spécificités de la guerre. Son début est solennisé par une déclaration qui introduit dans un autre univers moral (cf. Bouthoul, 1954). [5]

La guerre a été analysée comme une inversion des principes de la vie sociale. Elle transforme les incitations à la coopération en impératif de destruction (Bouthoul, 1970). [6]  À la rationalité, la communication, la délibération, elle substitue la haine à l'égard de l'ennemi et l'injonction de le tuer. Elle lève l'interdit du meurtre au nom de la défense des intérêts fondamentaux de la collectivité et de l´ordre donné par les autorités qui assument la charge de la protéger. Le resserrement hiérarchique rend le commandement absolu et l'obéissance complète. L´autonomie de chacun est étroitement subordonnée au groupe et à ses dirigeants. « La possession de l'individu par l'Etat est le caractère de l'état social adapte à la guerre. » (Spencer, 1882) [7] Comme celle-ci modifie profondément la tonalite, l'organisation et les principes de la vie sociale, des procédures régissent le début, le déroulement et la suspension des hostilités.

Malgré l'opposition ainsi établie entre la guerre et la paix, les distinctions entre elles sont sujettes à un inéluctable brouillage. En effet, le conflit stimule beaucoup de ressources humaines. L´impression qu'il donne de vivre plus intensément constitue d'ailleurs sans doute une des raisons de l'attrait qu'il exerce. II comporte une part de simulation, destinée à impressionner l'autre, mais dont on peut être dupe soi-même, ce leurre augmentant la possibilité d'une montée aux extrêmes. Les usages métaphoriques de la guerre sont ainsi répandus. On se souvient par exemple de la marquise de Merteuil déclarant à Valmont faire le choix de la guerre. Les hommes sont d'ailleurs friands du spectacle de la guerre dont les vertus cathartiques contribuent peut-être à éviter certaines effusions de sang. Ils aiment jouer à la guerre, passion à laquelle s'adonnent déjà les jeunes garçons et que partagent beaucoup d'amateurs de jeux vidéo.

La comparaison entre différents types de conflits porte aussi sur leur gestion et leur traitement. Rares étant les affrontements qui se soldent par l'annihilation de l'un des protagonistes, la paix suppose des compromis et donc à la fois l'autolimitation de la puissance et la reconnaissance de l'ennemi. Elle apparait, non comme donnée d'emblée, mais plutôt comme le résultat éventuel et toujours provisoire d'une volonté mutuelle visant à la rendre possible, à la faire prévaloir ou à la préserver. Or, Anthony Giddens (1987 :19) [8] relève le « caractère marginal de l'étude du contrôle des moyens de violence et de la violence organisée. » Le traitement des conflits est en général fondé sur la référence à l'intérêt commun ou à l'intérêt général, sur l'invocation d'une transcendance et d'interdits majeurs, sur le rappel aux principes fondamentaux. Pour enrayer la violence, il fixe des frontières à ne pas dépasser, des limites à respecter, matériellement et symboliquement. Des procédures sont mises en œuvre pour définir et réguler les relations. La pacification suppose une référence à la loi, mais aussi des conditions infra-juridiques, des éléments culturels communs, un minimum de confiance mutuelle, des valeurs partagées. Ces fondements d'une capacité à assumer et à dépasser les conflits peuvent faire l'objet d'un apprentissage, visant par exemple à développer les compétences démocratiques (cf. Breton, 2006). [9] Dans des sociétés traversées par de multiples conflits de nature et d'intensité variés, il est opportun d'étudier les ressources culturelles à l'œuvre dans leur expression, leur traitement et leurs déplacements.

  • Contribuer à l'étude des attitudes destructrices

Contrairement à Clausewitz, Gaston Bouthoul estime que la guerre est avant tout irrationnelle. Ceux qui imaginent pouvoir en tirer avantage sont dupés par les impulsions belliqueuses qui les animent et contredits par l'expérience, notamment celle du XXe siècle, où les guerres ont des conséquences largement méconnues par les belligérants, qui perdent une grande partie de leurs forces dans l'aventure. Bouthoul considère cet affaiblissement mutuel comme le principal résultat des guerres et il se demande pourquoi des nations entières y consentent, s'y préparent et s'y jettent avec détermination et enthousiasme, alors même qu'en temps de paix elles travaillent avec acharnement pour produire des richesses qu'elles vont ensuite dilapider. Pour un lecteur de Malthus, de Freud, de Mauss et de Bataille, le paradoxe est interprétable. Bouthoul envisage les guerres comme un sacrifice auquel les groupes humains recourent périodiquement pour se décharger d'un excès de forces qui, si elles restaient sans emploi, se retourneraient contre la collectivité dont elles sont issues. Et comme ce sont les hommes jeunes qui constituent principalement ce surcroit d'énergie disponible et perturbatrice, ce sont eux aussi que les guerres auraient pour fonction de raréfier. D'autres saignées remplissent d'ailleurs le même office destructeur. Autant qu'aux théories fonctionnalistes, Bouthoul se réfère volontiers aux travaux sur l'agressivité humaine. À leur lumière, il se demande ce qui l'éveille et la propage, ce qui le cas échéant la retourne contre son auteur ou la transfère sur d'autres objets, ce qui parvient à la calmer. L´histoire des guerres l'incline à penser que les passions belligènes s'assouvissent en s'actualisant et ne s'apaisent qu'après s'être déchainées. Il estime de plus que ces impulsions destructrices et autodestructrices se manifestent non seulement dans les guerres, mais aussi à travers d'autres comportements apparemment aberrants. S'opposer à elles, ce serait s'exposer à les voir ressurgir avec plus d'impétuosité. II est plus habile, selon lui, de tenter de les dévier et de leur trouver d'autres exutoires. Ces présupposés fonctionnalistes, organicistes, énergétistes et thérapeutiques ont mal vieilli et ont perdu beaucoup de leur crédit. Il est possible de les abandonner tout en retenant certaines idées et questions de Bouthoul : les guerres comportent un aspect irrationnel qui nécessite une recherche en vue d'en déceler les significations intelligibles. Les caractères destructeurs qui s'y expriment n'affectent-ils pas aussi d'autres comportements humains? L´agressivité peut-elle être atténuée ou détournée vers d'autres sources de satisfaction?

Ces questions ont conduit Bouthoul à élargir le domaine de la polémologie de deux manières, d'abord en rapprochant l'étude des guerres de celle d'autres comportements potentiellement destructeurs, ensuite en envisageant les possibles dérivations des passions belligènes. La première tendance a donne lieu à des investigations qui peuvent apparaitre comme l'annonce de prolongements ultérieurs. Des le début des années 1970, Études polémologiques accorde une place importante aux accidents de la route. Tout comme les guerres, ceux-ci sont interprétés comme le sacrifice d'une partie de la population, et en particulier des hommes jeunes qui paient le tribut le plus lourd. De telles hécatombes sont plus diffuses et régulières que celles dues aux guerres. Il s'avère d'ailleurs qu'une part de ces accidents mortels sont des suicides masqués. Halbwachs avait déjà établi une relation qui avait échappé à Durkheim, à savoir que les taux de suicide diminuent en situation de guerre et augmentent dès que la paix est revenue. Bouthoul pouvait y voir un argument en faveur de l'hypothèse d'une compensation entre des phénomènes présentant pour caractéristique commune une diminution des forces vives d'une collectivité. Et il se préoccupe d'« éviter que factuel équilibre de la terreur ne dégénère en privation de guerre suscitatrice de névroses collectives et de poussées suicidaires » (Bouthoul, 1970 : 4). [6] La dissémination et l'intériorisation de l'agressivité se trouvent ainsi prises en compte par la réflexion polémologique.

Une telle problématique a ensuite pu trouver un écho dans les études montrant que la prévisibilité croissante de l'existence est, de nos jours, compensée par le développement de conduites à risque qui représentent une façon de se mettre délibérément en danger et d'accepter, voire de rechercher une probabilité de violence contre soi (cf. Le Breton, 2002). [10] Voilà une manière de prolonger une recherche sur les diverses modalités de l'héroïsme. Celui qui prend un risque met en jeu ce qu'il possède pour obtenir une éventuelle consécration de la fortune. II fait preuve de force de caractère en se soumettant à une épreuve qui lui procure le sentiment de vivre plus intensément et aussi un prestige, un ascendant sur les autres conférant une légitimité de type charismatique (cf. Hintermeyer, 2002 :27-44). [11] Cette faculté d'affirmation, reconnue aux héros, ne l´est pas d'ordinaire au vulgum pecus qui néanmoins revendique une possibilité d'accès à l'épopée et à l'héroïsme (cf. Hintermeyer, 2006). |12] II est ainsi intéressant d'établir dans quelle mesure des attitudes caractéristiques de la guerre sont susceptibles de se diffuser à d'autres expériences individuelles et collectives.

Une seconde tendance à étendre la réflexion polémologique dérive de l'analyse du phénomène-guerre qui, pour Bouthoul, est complexe en ce qu'il actualise des désirs multiples, bien sûr ceux de détruire, de briller et de dominer, mais aussi celui de vivre intensément, par exemple en conquérant des contrées mystérieuses ou en établissant une relation avec des puissances transcendantes. De cette polysémie des impulsions guerrières découle la manière dont Bouthoul envisage leur prévention. Il préconise notamment ce qu'il appelle « le désarmement démographique », c'est à dire la réduction volontaire des naissances. Et il fait l'éloge des dérivations hédonistes visant à « satisfaire toutes les impulsions migratrices, sportives, culturelles, mystiques et même orgiaques des populations » (Bouthoul, 1970 : 498).  [6] Ces suggestions incitent la polémologie à s'intéresser à diverses sources de satisfaction individuelles et collectives. Bouthoul « en arrive à cette conclusion paradoxale, qui rappelle par certains côtés la thèse de l'Anglais Mandeville au XVIIIe siècle, à savoir que le luxe, la dissipation, la paresse et la facilité des mœurs sont des facteurs de paix car ils freinent l´accumulation économique des surplus qui, faute d'autres exutoires, conduisent à la guerre » (ibid. : 235). [6] Bouthoul estime aussi que les revendications syndicales constituent probablement des facteurs de paix. Cette position est d'autant plus remarquable que le Front populaire a été accusé par les milieux conservateurs d'avoir détourné les Français de la vigilance par rapport au nazisme et de les avoir livrés aux délices du loisir. On voit ici poindre un désaccord entre Gaston Bouthoul et Julien Freund. Le second radicalisera d'ailleurs sa critique de la société contemporaine après la mort du premier qui, lui, était resté proche de Louise Weiss, des recherches sur la paix et qui pouvait ainsi se trouver en phase avec les mouvements de contestation des guerres des années 1960 et 1970.

Bien sûr, des convergences se sont aussi établies entre les deux auteurs, notamment la prise en compte d'une dimension paradoxale des sociétés. L´un et l'autre considèrent que l'augmentation de la puissance conduit à l'hostilité et aux périls qui lui sont liés. Pour Julien Freund, « au-delà d'un certain seuil, la plus grande puissance devient sa propre ennemie » (ibid. :46). [4] Chez lui comme chez Bouthoul, se retrouve l'idée qu'aucune société n'est à l'abri des ravages issus de l'exacerbation des conflits, notamment en raison d'une logique d'intériorisation de l'hostilité. Le genre de nécessité qu'invoquent ici les polémologues est très éloigné de celui sur lequel insistent d'autres sociologues, qui s'attachent aux processus d'accumulation et à leurs effets du point de vue du renforcement des inégalités entre sociétés et en leur sein. à cet égard, la polémologie apparait comme une tentative à l'œuvre dans les sciences sociales pour dépasser l'identification de déterminismes limités à un contexte implicitement pacifique.

Les accords et désaccords que nous venons d'évoquer, de même que les problématiques développées et leurs prolongements récents témoignent de l'originalité et de la richesse de l'héritage polémologique, notamment à partir des trois directions de recherche que nous avons envisagées. Nous avons essayé de montrer l'avantage qu'il y aurait à les réactiver, séparément et conjointement. L´approche polémologique nous semble garder aujourd'hui de sa pertinence en raison de la persistance et de la variabilité du phénomène de la guerre, de la diversité et de la dissémination des conflits et de la récurrence des attitudes destructrices. Le projet polémologique reste en phase avec l'actualité, en particulier parce que les guerres subsistent et que, contrairement à des idées répandues, ni l'extension des échanges commerciaux ni les ressources de la dissuasion ne sont parvenues à y mettre fin. Elles se sont même diversifiées et renouvelées, ce qui requiert une actualisation de l'examen qui leur est consacré. Celui-ci se trouve confronté à la variété des phénomènes d'hostilité et à la récurrence de situations intermédiaires entre la guerre et la paix. Certains des travaux qui tentent d'en rendre compte, par exemple à travers l'étude des terrorismes contemporains, prolongent les analyses des relations belliqueuses en termes d'inversion de la vie sociale, illustrant la fécondité d'interprétations issues de la tradition polémologique (cf. par exemple Wievioka, 1987;  [13] et, plus récemment, Khosrokavar, 2003 :85). [14]

L´héritage de la polémologie s'est dispersé après la mort de Gaston Bouthoul en 1980. Les publications se sont alors faites plus irrégulières et un processus de désinstitutionalisation s'est enclenché. Ä travers nombre de péripéties, ce processus finira par compromettre la poursuite de cette démarche scientifique originale. Dans les années 1990, des sujets qui avaient été rapprochés par la perspective polémologique se trouvent à nouveau dissociés. Ceux qui sont liés aux guerres effectives ou potentielles sont de nos jours principalement traités à partir des analyses sur les relations internationales et à partir des études stratégiques. Ces approches sont éventuellement croisées, surtout dans les pays anglo-saxons et nordiques, avec des recherches sur la guerre (War researchs) et des recherches sur la paix (Peace researchs). De telles contributions sont importantes et les logiques de spécialisation les ont rendues institutionnellement prépondérantes. Mais sans doute n'épuisent-elles pas la question. Le phénomène de la guerre excède de toutes parts son occurrence, il plonge ses racines dans les sociétés qu'en retour il modifie dans des proportions importantes. D'où l'intérêt d'une démarche qui prend en compte les guerres en les rapprochant d'autres types de conflits et en les rapportant aux impulsions qui leur donnent un sens et s'expriment aussi dans des pratiques sociales plus ordinaires. Cesser de concevoir les guerres comme un phénomène à part conduit également à se demander de quelles manières les réponses à une menace collective transforment les relations sociales. Ces problématiques sociologiques sont vraisemblablement appelées à se développer, mais pas forcement en référence à une démarche scientifique unitaire. En ce domaine comme dans d'autres, les différences d'échelle entre une approche globale et des études localisées semblent aujourd'hui difficiles à surmonter. Un éventuel renouveau de la polémologie supposerait, à notre avis, d'établir dans quelle mesure les méthodes utilisées pour rendre compte de conflits déterminés sont transférables à l'analyse de conflits de type, de niveau et d'ampleur différents. Même si ces rapprochements aboutissent davantage à mettre en relief la complexité qu'à s'inscrire dans une vision théorique d'ensemble, ils sont susceptibles de faire progresser les connaissances sur la conflictualité humaine.

Pascal Hintermeyer

(*) Pascal Hintermeyer est Professeur de sociologie à l'Université Marc Bloch. Directeur de l'U.M.R. 7043 "Cultures et sociétés en Europe", Maison Interuniversitaire des Sciences de l'Homme - Alsace, 5, Allée du Général Rouvillois, CS 50 008, 67083 Strasbourg Cedex, tel 03 88 41 63 37 / fax 03 88 41 64 82.

  • Bibliographie :

[1] Brauman R., Penser dans l´urgence. Parcours critique d'un humanitaire, Paris, Seuil, 2006.
[2] Jankélévitch V., La mort, Paris, Flammarion, 1977.
[3] David D., « Avant-propos », Etudes polémologiques, n° 32, 4e trim. 1984.
[4] Freund J., « Polémologie, science des conflits », Etudes polémologiques, n° 4, avril 1972.
[5] Bouthoul G., Les mentalités, Paris, PUF, 1954.
[6] Bouthoul G., Traité de polémologie, Paris Payot, 1970.
[7] Spencer H., Principes de sociologie, Paris, F. Alcan, 1882-1887.
[8] Giddens A., La constitution de la société, trad. Paris, PUF, 1987.
[9] Breton R, L´incompétence démocratique. La crise de la parole aux sources du malaise (dans la) politique, Paris, La Découverte, 2006.
[10] Le Breton D., Conduites à risque, Paris, PUF, 2002.
[11] Hintermeyer P., « Mort et légitimité », Revue de l´Institut de Sociologie, Bruxelles, Université libre de Bruxelles, 1999/1-4 (parution 2002).
[12] Hintermeyer P., « Sens du risque et de la reconnaissance pour les jeunes » in Touati A. (dir.), Jeunes, du risque d'exister à la reconnaissance, Paris, Téraèdre, 2006.
[13] Wieviorka M., Sociétés et terrorisme, Paris, Seuil, 1987.
[14] Khoskhavar F., Les nouveaux martyrs d´Allah, Paris, Flammarion, 2003.


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