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Réserves opérationnelles, le chaînon manquant

Réserves opérationnelles, le chaînon manquant

« Le moment que traversent les armées de la France est un moment critique : il ne s’agit pas d’une nouvelle réforme, mais d’une remise en perspective sans précédent dictée par l’évolution de la menace, l’affaiblissement des ressources, le resserrement du dispositif technique et humain, le changement de posture. L’enjeu est de réussir cette remise à plat sans compromettre les capacités de défense ni surtout l’esprit de défense de notre pays. Dans cette partie qui se joue, les réserves ne sont pas un acteur « à la marge ». Elles sont au contraire au centre du dispositif, à la fois pour renforcer nos camarades d’active par les missions de la réserve opérationnelle et pour resserrer les liens entre le pays et son armée par la réserve citoyenne. » Cet extrait de l'éditorial de la lettre TER.RES, Bulletin de liaison de l'Association nationale des réserves de l'Armée de Terre [1] signé par le colonel Pierre Bayle, président de l'ANRAT, illustre bien la situation devant laquelle se trouve notre armée de Terre aujourd'hui. Au cours de l'entretien [2] que le général Bruno Cuche, Chef d'état-major de l'armée de Terre a accordé à l'excellente revue Défense [3] le CEMAT donne son opinion sur les réservistes de l'armée de Terre : « J’ai toujours considéré que les réservistes étaient des soldats professionnels au même titre que ceux d’active, des soldats professionnels « à temps partiel ». Très logiquement et eu égard au besoin opérationnel, nous avons donc favorisé le déploiement d’unités constitués de réservistes. Sur le territoire national, quatre unités élémentaires au moins ont rempli la mission Vigipirate et pour la première fois un peloton du 516ème régiment du Train a été projeté en Bosnie [4] pour appuyer le désengagement de notre dispositif. Je suis très satisfait de la performance individuelle et collective de nos réservistes. Je souhaite faire plus encore appel à eux à l’avenir en facilitant, en liaison avec leurs employeurs, les conditions de leur mise à disposition de l’armée de Terre, et en renforçant leur préparation opérationnelle. » Les réservistes de notre armée de Terre attendent eux-aussi les résultats des décisions qui découleront du Livre blanc et de la RGPP, mais ce qu'ils réclament avant tout, c'est « l'expression d'un besoin opérationnel clair ». Dans la revue Défense, Pierre Bayle (*) défend les attentes des réservistes de l'AdT après le défi relevé en Bosnie par un peloton du 516ème régiment du Train. (©) Texte reproduit ici avec l'aimable autorisation de son auteur et de la revue. Paris, le  4 avril 2008.

Le colonel (R) Pierre Bayle, président de l'ANRAT. Photo © Collection particulière.Couverture du N°132 de la Revue défense daté de mars-avril 2008.

Le colonel (R) Pierre Bayle, président de l'ANRAT

La réserve existe depuis aussi longtemps que la conscription de 1905. Elle a survécu à la disparition du service militaire en 1996 et garde aujourd’hui une légitimité fondée sur une base à la fois politique et militaire : les réservistes sont simultanément un lien fort entre les armées et la société civile et le prolongement des militaires professionnels contraints par les réductions d’effectifs. D’où vient qu’ils vivent aujourd’hui une crise sans précédent, avec la fin d’un système et l’incapacité à en faire émerger un nouveau qui satisfasse à la fois ces deux impératifs ? Justement, cette incapacité vient de ce qu’on se contente d’affirmer principalement un seul des deux principes fondateurs, le principe politique, mais qu’on a du mal à reconnaître l’existence du second, le besoin militaire.

Le général Cuche et le colonel (R) Bayle s'entretiennent à l'issue d'un dîner-débat organisé par l'ANRAT. Photo © E-S.

Le général Cuche et le colonel (R) Bayle s'entretiennent à l'issue d'un dîner-débat organisé par l'ANRAT

L’affirmation de la nécessité de conserver un système de réserves militaires est née de la volonté du politique, toutes tendances confondues puisque l’on était alors en cohabitation, de maintenir une réserve nombreuse pour renforcer le lien armées-nation. Deux lois ont été nécessaires, avec Alain Richard et Michèle Alliot-Marie, pour étayer un nouveau système fonctionnant avec des contrats ESR (engagement à servir dans la réserve) et lancer le recrutement d’une nouvelle génération de réservistes, ceux « d’après le service ». Un objectif ambitieux a été affiché, les états-majors ont été priés de remplir leur quota pour atteindre un effectif mythique de cent mille réservistes, effectif ramené ensuite à une cible plus raisonnable (94.000 pour l’ensemble des armées en 2012). L’effort associe tout le monde, le monde militaire a été mis à contribution en totalité, mais également le monde associatif, et l’on a poursuivi dans cette direction tout en constatant un ralentissement de la montée en puissance des effectifs, pour ne pas parler d’un essoufflement. Et l’on a invoqué l’absence de « fidélisation » de ces nouveaux réservistes, quand ce n’était pas simplement leur manque de motivation.

Qu’en est-il en réalité ? C’est que, à une ou deux exceptions près, les responsables militaires n’ont pas exprimé depuis 1996 un besoin opérationnel clair en ce qui concerne cette ressource des réservistes. Avec l’abandon du concept de montée en puissance, on n’a plus exprimé de besoin militaire que ponctuel, au niveau des spécialistes ou des officiers d’état-major. Il aura fallu la crise née du 11 septembre et le développement des missions Vigipirate pour qu’on redécouvre l’intérêt de disposer de la réserve pour les missions de sécurité intérieure (MISINT). Jusqu’en 2007, avec le premier envoi en Bosnie d’un détachement organique de réservistes formé d’un peloton du Train, on ne parlait des opérations extérieures (OPEX) qu’en termes d’emplois individuels et capillaires.

Réunion de l'ANRAT en présence du général Cuche. Photo © Collection particulière.

Réunion de l'ANRAT en présence du CEMAT, le général Cuche

Résultat, et c’est sans doute plus perceptible dans l’armée de Terre, beaucoup de réservistes pourtant riches d’années cumulées de formation militaire, de spécialité et d’état-major, se contentent de remplir leur contrat d’ESR annuel en additionnant des journées d’information, de présence administrative, de formation, parfois de stages pratiques et de manœuvres. Dire que la démotivation est grande est peu dire : faute d’être véritablement employés, certains réservistes qui n’ont pas la chance d’avoir des affectations valorisantes (commandements d’unités, état-major) s’étiolent et finissent par quitter le vivier de la réserve active. Est-ce la faute de leurs camarades d’active ? Certainement pas puisque, au contraire, les réservistes ressentent très fort la fraternité d’armes de leurs camarades, eux-mêmes soumis à de contraintes opérationnelles de plus en plus fortes. Il faut ajouter ici que l’employeur civil éprouve également des réticences à libérer ses collaborateurs pour des activités, aussi nobles soient-elles, qui ne rentrent pas dans la logique de son entreprise mais la pénalise en termes de production et de rentabilité.

Les grandes décisions auxquelles s’attendent nos armées, sans en connaître encore la logique profonde avant d’avoir perçu les grandes orientations qui sortiront du Livre blanc et des réflexions qu’il aura provoquées chez les responsables politiques, ces grandes décisions fixeront un cadre nouveau dans lequel on saura sans doute mieux articuler la réalité des réserves, ou de ce qu’il en reste. Pour autant, il faut souhaiter qu’on ne parte pas dans la logique inverse d’une conception uniquement militaire de la réserve, alors que sa réalité profonde est duale, militaire et politique. Certains en effet pensent, dans les états-majors, qu’on pourrait compenser une nouvelle déflation des effectifs professionnels en gardant dans une sorte de sas, de force d’appoint, un volant de réservistes directement issus des cadres de l’active pour répondre en tant que de besoin aux demandes de renfort liées aux contraintes opérationnelles du moment. Un tel système ferait l’économie du système actuel des réserves basé sur le recrutement de jeunes civils et leur mise en disponibilité opérationnelle au terme d’un long processus de formation militaire, d’aguerrissement physique et de maturation technique. On se contenterait de piocher en premier lieu dans le vivier des jeunes issus des carrières courtes et gardant leur niveau opérationnel d’active. C’est là une vision à court terme.

Il ne saurait exister de nouveau système, un tant soit peu efficace, que si l’on conserve les deux piliers de l’existence du réserviste opérationnel : sa légitimité de citoyen-soldat et sa participation pleine et entière aux missions militaires de défense. Ce qui n’exclut pas pour autant une remise à plat du système actuel, qui ne répond parfaitement à aucune de ces deux dimensions. Il ne faut pas exclure une révision à la baisse de la cible globale des réservistes pour mieux répondre à la réalité du besoin opérationnel avec les moyens budgétaires nécessaires. C’est à ce prix seulement qu’on aura, avec une réserve plus ramassée, un ensemble plus cohérent et plus légitime dans son rôle de chaînon entre les armées et la société civile. Mais il faudra surtout rappeler que, sans une réelle participation au volet militaire de la Défense, le réserviste n’a pas vraiment de raison d’être.

Pierre Bayle

(*) Le colonel (R) Bayle , auditeur de la 36e Session, est président de l’Association Nationale des Réserves de l’Armée de Terre, l’ANRAT.

[1] TER.RES. Bulletin de liaison de l’Association Nationale des Réserves de l’Armée de Terre, N°5, Février 2008. Siège social: 18 Rue de Vézelay, 75008 Paris.

[2] Voir La menace n’a pas d’autre limite que l’imagination destructrice de nos adversaires

[3] Numéro 132 daté de mars-avril 2008 de Défense, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[4] Voir "Mission accomplie en Bosnie ! Le peloton de réservistes du Train envoyé en unité organique en Bosnie pour participer au démontage des infrastructures du camp de Mostar était attendu en milieu de semaine à Toul, sa base de départ, ayant mené avec succès la mission opérationnelle qui lui avait été confiée, un succès qui rejaillit sur l’ensemble de la communauté des réservistes pour cette « première » que constituait l’envoi d’une unité organique de réservistes en OPEX. (Source : site de l'ANRAT). Le chef d’état-major de l’armée de Terre avait annoncé l'envoi de ce premier peloton de réservistes en OPEX par l’intermédiaire de l’ANRAT. C'est la première fois depuis la professionnalisation des armées et la disparition de la filière du service militaire, qu'une section, entièrement constituée de réservistes, a été ainsi envoyée avec succès en opération extérieure. 


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