Éditoriaux Défense Sécurité Terrorisme Zones de conflits Logistique Livres de référence Liens
Terre Air Mer Gendarmerie Renseignement Infoguerre Cyber Recherche

L’industrie aéronautique allemande à la croisée des chemins

L’industrie aéronautique allemande à la croisée des chemins

L'Internationale Luft Austellung, l'ILA 2008, a ouvert ses portes. Le plus ancien salon aéronautique du monde ne manque pas d'atouts. Berlin-Schönefeld est surtout la vitrine d'un savoir-faire et d'une volonté allemande de retrouver dans ce secteur une place de tout premier plan. Correspondance à Berlin de Joël-François Dumont pour la revue Défense. [1] Ce texte est reproduit ici avec l'aimable autorisation de son auteur et de la revue. Berlin-Schönefeld, le 2 juin 2008.

Le premier salon aéronautique du monde s’est tenu à Berlin, quelques semaines avant le premier Salon du Bourget, à une époque où les pionniers de l’aviation étaient le plus souvent français ou allemands, les Européens précédant les Américains. L’engouement des Allemands pour l’aéronautique et pour l’espace depuis ne s’est jamais démenti. Malgré les périodes qui ont considérablement restreint l’activité industrielle allemande (interdiction après le traité de Versailles de fabriquer des avions de chasse) jusqu’au réarmement et à la remilitarisation de l’Allemagne par le régime nazi - dont les services français avaient parfaitement analysé et prévu les conséquences, mais le pouvoir politique français de l’époque « relativement isolé diplomatiquement, préoccupé par la crise économique et par le sentiment pacifiste qui prévalait alors n’a rien voulu entendre. » [2] Après la Seconde Guerre Mondiale, le démantèlement industriel a été encore plus important. Le nombre d’inventions que l’on doit dans ce secteur aux ingénieurs allemands demeure considérable et est resté gravé dans la mémoire collective, à l’Est comme à l’Ouest. Les clubs sportifs de vol à voile sont toujours aussi populaires. L’Allemagne du fait des restrictions imposées après-guerre est devenue un géant économique qui a misé sur l’aéronautique civile et sur l’espace et sur toutes les technologies dérivées. Aujourd’hui au quatrième rang mondial derrière les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France, l'industrie aéronautique et spatiale allemande affiche un chiffre d'affaires annuel de 20 Mrd d'Euros. Les Allemands, malgré une situation économique très difficile, entendent à la fois consolider leur position mais aussi gagner des parts de marché grâce à l’innovation et à l’exportation, profitant d’un savoir faire reconnu, de traditions bien ancrées, d’administrations et de banques bien rôdées à ces exercices traduisant un dynamisme assez exceptionnel. Avec la volonté politique, industrielle et syndicale affichée, on assiste à une mobilisation des énergies que l’on aimerait bien voir communicative…

  • Trois grands pôles de compétitivité

Géographiquement basée dans les régions de Hambourg-Brême, Munich-Ulm et Berlin-Brandebourg, le monde aéronautique allemand se caractérise par un ensemble de PME-PMI souvent d’origine familiale autour des grands donneurs d'ordre. Le plus important est situé à Hambourg, grâce au développement d’Airbus, le second en Bavière où plus d’un tiers des 85.000 emplois hautement qualifiés dans ce secteur sont consacrés à l’aéronautique, mais où ce pôle est plutôt orienté vers le militaire (hélicoptères, Eurofighter), le dernier étant dans la région de Brandebourg (Berlin) avec des PME-PMI très performantes. Les industriels allemands sont épaulés par des fédérations dont le dynamisme est sans équivalent en Europe, à l’exception en France du GIFAS. Citons le BDLI (Bundesverband der Deutschen Luft- und Raumfahrtindustrie e.V) l’équivalent de notre GIFAS, qui regroupe sous sa bannière 160 sociétés ; Hanse Aerospace à Hambourg « fédération aéronautique par excellence », ou encore BBAA, fédération professionnelle de Berlin, enfin la BBAL, fédération professionnelle de l’aéronautique générale. Si l’on ajoute à cela une tradition séculaire de financer en continu la recherche et le développement dans un secteur utilisant des technologies de pointe, des universités hautement spécialisées, des instituts de recherche nombreux, des aides publiques des Länder mais aussi de l’Etat fédéral (programme LUFO IV), on comprend aisément qu’un grand salon aéronautique soit devenu incontournable pour montrer le savoir-faire allemand dans un pays qui sait produire de la qualité, entend le faire savoir et qui a un talent naturel pour exporter des produits « Made in Germany ».

Les Britanniques, pourtant très présents à Schönefeld, demeurent les premiers détracteurs de l’ILA, salon qui se tient les années paires quelques semaines avant celui de Farnborough et militent de manière à peine voilée pour sa suppression, mais rien n'y fera. «  Douter du bien-fondé du rendez-vous de Berlin reviendrait à mettre en cause les grandes ambitions aéronautiques et spatiales des industriels d’outre-Rhin. » ... « Berlin se veut différent dans la mesure où il relève aussi de la volonté des industriels de montrer aux citoyens allemands que leur aviation a retrouvé toute sa vigueur d’antan. Cela, pour l’essentiel, par le biais de grandes coopérations. [3]

Dietmar Schrick, président du BDLI – Photo ©  BDLI.

Dietmar Schrick, président du BDLI

Le salon aéronautique de Berlin-Schönefeld, l'Internationale Luftaustellung - l'ILA - n'a pas pour ambition de rivaliser avec le Bourget ou avec Farnborough. La vocation et les chances de succès de ce salon sont dans cette "différence" dont se réclament ses organisateurs. Pour Dietmar Schrick, président du BDLI, dont la puissante fédération est associée avec la foire internationale de Berlin, « l’Allemagne n’est pas de retour, elle n’a jamais abandonné l’aéronautique… » Sa conviction est qu’il n’y a « plus de futur pour cette industrie sur une base nationale, tant pour les programmes civils que militaires qu’aucun pays ne peut désormais financer seul… Après l’étape de la coopération, il faut passer à celle de l’intégration. Pour cela il faut certes avoir des programmes communs » Les grands programmes se faisant de plus en plus rares et la conquête des marchés étant de plus en plus difficile en raison de l’arrivée de pays émergents, l’idée de « partenariats, comme celui lancé avec l’Inde pour une quinzaine d’années dans le domaine de l’aviation civile ou des hélicoptères » fait son chemin. L’Inde était cette année l’invité officiel de l’ILA 2008. En tout cas les espérances des organisateurs ont été comblées : drainer plus de 120.000 professionnels, soit 5.000 de plus qu'en 2006, grande année de référence et 241.000 visiteurs contre 250.000 en 2006 en seulement trois jours reste une performance, avec un très beau programme. Plus de 300 avions, et pour la première fois, une présentation en vol du Rafale.

La Chancelière Mme Merkel entourée de Louis Gallois, PDG d'EADS, de Lutz Bertling, PDG d'Eurocopter et de Tom Enders, PDG d'Airbus. Photo © François de Vries.

Tomas Enders, Lutz Bertling, Angela Merkel et Louis Gallois

Les contrats grâce à Airbus ont été très importants, mais ce qui fait la vraie richesse de l’ILA est encore ailleurs. L’intérêt de ce salon ne réside pas dans la présentation de grandes nouveautés, mais il permet de révéler des talents, de mettre en valeur les sous-traitants, de voir des innovations ou de rencontrer des experts à la centaine de conférences de haut niveau organisées à cette occasion. En cela, l’ILA est devenu un « lieu stratégique ». La recherche de contacts avec de nouveaux partenaires, attirés par le sérieux allemand et par des sociétés beaucoup plus ouvertes à l'idée d'établir des partenariats avec des sociétés étrangères se fait devant vous. 62% des entreprises présentes sont européennes, 11% américaines, 9% pour les autres pays européens hors UE et 8% pour les pays d'Europe centrale et orientale. Les visiteurs les plus nombreux viennent de Grande-Bretagne, de France, de République Tchèque, de Suisse et de Russie. Pour ce qui est des exposants, c'est une toute autre affaire. Côté français, les participations les plus intéressantes sont celles de PME-PMI, parfois alliées avec des chambres de commerce, qui ont fait le voyage pour établir des contacts et comparer leur savoir-faire. Jean-Marc Fourage de la société Allio BC, installée à Malville en Loire-Atlantique en est l’un des meilleurs exemples. Il ne regrette pas son investissement. Mais il a du aller au contact et se chercher des partenaires…

Roland Becker, PDG de Becker Flugfunkwerk GmbH à l'ILA 2008 – Photo © JFD.

Roland Becker, PDG de Becker Flugfunkwerk GmbH à l'ILA 2008

Dans le domaine franco-allemand, citons la société Becker Electronics, une PME familiale. Dirigée par Roland Becker, un industriel allemand francophone et francophile de père en fils  à la tête d'une entreprise familiale emblématique outre-Rhin qui a pignon sur rue dans le monde entier depuis soixante ans. Son père, Max Egon Becker, parmi ses toutes premières inventions avait créé en 1949 le premier véritable autoradio à modulation de fréquence pour les voitures Mercedes. Il y a dix ans, le groupe s'est scindé, la division radio équipant les voitures étant vendue au groupe américain Harmann. Au moment ou l'analogique était encore la règle, il a fallu prévoir l'avenir : le numérique qui allait changer la donne. Une petite révolution qui mobilisa Roland Becker et ses hommes dont certains de plusieurs nationalités sont dans l'entreprise depuis plus de trente ans. Aujourd'hui, Becker est en très bonne place derrière deux géants mondiaux, américains, dont Honeywell qui, à eux seuls, font chacun 40% des parts de marché. Le groupe Becker Avionics International Flugfunkwerk GmbH installé à Rheinmünster près de Baden-Baden depuis 1959 a maintenant des filiales en Floride, au Brésil, en France, en Chine et à Taïwan, en Pologne et en Russie. Les produits Becker se trouvant dans les derniers modèles civils et militaires d'Eurocopter et d'Airbus pour ne citer qu'eux et dans tous les avions de l'aviation civile. A Berlin, il était heureux de montrer une balise dernier cri, développée par un ingénieur français…

Il y a peut-être pas trente-six façons de réussir, mais il y a des gens pour qui la réussite est une tradition qui doit peu au hasard. En cela, certaines PME-PMI françaises et allemandes ont beaucoup en commun, malgré « des différences dans le management et des traditions de part et d'autre du Rhin qui ont leurs avantages et leurs inconvénients ». Roland Becker voulait une « société Becker Electronique en France », car « la France restera un grand pays aéronautique et la proximité du marché est une nécessité. » Comme beaucoup d'hommes de sa génération, M. Becker, a « recherché dans cette complémentarité franco-allemande, née de la volonté politique d'hommes d'exception qui a servi de moteur à l'édification de l'Europe, un moyen privilégié de réussir pour qui saurait tirer le meilleur profit des qualités des uns et des autres. » Bien décidé à franchir le pas, il a d'emblée opté pour la Franche-Comté, région renommée pour sa main d'œuvre horlogère de très grande qualité, pour ses écoles professionnelles. M. Becker aime reconnaître que, contrairement à certaines idées reçues, si il a surmonté les obstacles et les difficultés, c'est en partie parce qu'il a su « trouver auprès de la région, du département et de l'Etat les aides promises à tous ceux qui apportent leur savoir-faire et qui investissent dans des régions potentiellement dynamiques mais qui ont été touchées de plein fouet par la crise économique ». Mais il s’interroge sur le fait d'avoir choisi la région de Belfort au lieu de Marignane, Toulouse ou Paris comme n’étant pas rédhibitoire pour réussir en France à s'intégrer dans le secteur aéronautique, alors qu’en Allemagne, dans le pays de Bade on peut très bien travailler dans ce secteur loin des trois grands pôles.

Quand on sait que rien qu’en Europe, les communications par satellite représentent un marché de 45 milliards d’euros, on peut être assuré que le secteur aéronautique et spatial, malgré les crises engendrées par le dollar et le prix du pétrole, restera un secteur à très haute valeur ajoutée. Autant de raisons qui militent pour que l’Allemagne s’intègre davantage dans le processus de globalisation, avec une ambition, celle de revenir dans l’aéronautique qui était avant-guerre un de ses domaines d’excellence.

Avant d’être ouvert officiellement par la Chancelière, Mme Angela Merkel a rendu un hommage solennel aux pilotes alliés qui très exactement 60 ans plus tôt avaient mis en œuvre le célèbre « pont aérien » (die Luftbrücke) qui permit d'approvisionner Berlin-Ouest au début de la guerre froide en 1948, après le blocus décidé par les Soviétiques..

Joël-François Dumont

[1] Numéro 134 daté de juillet-août 2008 de Défense, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] French Intelligence and Hitler’s rise to power, de Peter Jackson, University of Wales, Aberystwyth.

[3] Berlin-Schönefeld, Chronique de Pierre Sparaco du 28.5.2008 sur AeroMorning.com

Voir également:


Derniers articles

Verdun 2016 : La légende de la « tranchée des baïonnettes »
Eyes in the Dark: Navy Dive Helmet Display Emerges as Game-Changer
OIR Official: Captured Info Describes ISIL Operations in Manbij
Cyber, Space, Middle East Join Nuclear Triad Topics at Deterrence Meeting
Carter Opens Second DoD Innovation Hub in Boston
Triomphe de St-Cyr : le Vietnam sur les rangs
Dwight D. Eisenhower Conducts First OIR Missions from Arabian Gulf
L’amiral Prazuck prend la manœuvre de la Marine
Airmen Practice Rescuing Downed Pilots in Pacific Thunder 16-2
On ne lutte pas contre les moustiques avec une Kalachnikov...
Enemy Mine: Underwater Drones Hunt Buried Targets, Save Lives
Daesh Publications Are Translated Into Eleven Languages
Opération Chammal : 10 000 heures de vol en opération pour les Mirage 2000 basés en Jordanie
Le Drian : Daech : une réponse à plusieurs niveaux
Carter: Defense Ministers Agree on Next Steps in Counter-ISIL Fight
Carter Convenes Counter-ISIL Coalition Meeting at Andrews
Carter Welcomes France’s Increased Counter-ISIL Support
100-Plus Aircraft Fly in for Exercise Red Flag 16-3
Growlers Soar With B-1s Around Ellsworth AFB
A-10s Deploy to Slovakia for Cross-Border Training
We Don’t Fight Against Mosquitoes With a Kalashnikov
Bug-Hunting Computers to Compete in DARPA Cyber Grand Challenge
Chiefs of US and Chinese Navies Agree on Need for Cooperation
DoD Cyber Strategy Defines How Officials Discern Cyber Incidents from Armed Attacks
Vice Adm. Tighe Takes Charge of Information Warfare, Naval Intelligence
Truman Strike Group Completes Eight-Month Deployment
KC-46 Completes Milestone by Refueling Fighter Jet, Cargo Plane
Air Dominance and the Critical Role of Fifth Generation Fighters
Une nation est une âme
The Challenges of Ungoverned Spaces
Carter Salutes Iraqi Forces, Announces 560 U.S. Troops to Deploy to Iraq
Obama: U.S. Commitment to European Security is Unwavering in Pivotal Time for NATO
International Court to Decide Sovereignty Issue in South China Sea
La SPA 75 est centenaire !
U.S. to Deploy THAAD Missile Battery to South Korea
Maintien en condition des matériels : reprendre l’initiative
La veste « léopard », premier uniforme militaire de camouflage
Océan Indien 2016 : Opérations & Coopération
Truman Transits Strait of Gibraltar
Navy Unveils National Museum of the American Sailor
New Navy, Old Tar
Marcel Dassault parrain de la nouvelle promotion d’officiers de l’École de l’Air
RIMPAC 2016 : Ravitaillement à la mer pour le Prairial avant l’arrivée à Hawaii
Bataille de la Somme, l’oubliée
U.S., Iceland Sign Security Cooperation Agreement
Cléopatra : la frégate Jean Bart entre dans l’histoire du BPC Gamal Abdel Nasser
Surveiller l’espace maritime français aussi par satellite
America's Navy-Marine Corps Team Fuse for RIMPAC 2016
Stratégie France : Plaidoyer pour une véritable coopération franco-allemande
La lumière du Droit rayonne au bout du chemin





Directeur de la publication : Joël-François Dumont
Comité de rédaction : Jacques de Lestapis, Hugues Dumont, François de Vries (Bruxelles), Hans-Ulrich Helfer (Suisse), Michael Hellerforth (Allemagne).
Comité militaire : VAE Guy Labouérie (†), GAA François Mermet (2S), CF Patrice Théry (Asie).

Contact