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La mise en œuvre de la puissance aérienne offre un avantage comparatif

La mise en œuvre de la puissance aérienne offre un avantage comparatif

Allocution prononcée devant les officiers stagiaires français de la 14ème promotion du Collège interarmées de défense (CID) par le général d’armée aérienne Stéphane Abrial, Chef d'état-major de l'armée de l'air (CEMAA). Paris, le 24 juillet 2007. Source : Sirpa Air.

Mon général,
Messieurs les officiers généraux,
Mesdames et messieurs les officiers de la quatorzième promotion du collège interarmées de défense.

Je suis très heureux de m’exprimer aujourd’hui devant vous, en tant que chef d’état-major de l’armée de l’air. Cette année touche à sa fin et vous allez pouvoir profiter de vacances amplement méritées avant d’aborder la deuxième partie de votre carrière, à laquelle vous prépare l’enseignement du Collège Interarmées de Défense.

Je souhaite vous féliciter sincèrement pour tous les efforts que vous avez fournis cette année lors de votre scolarité. Vous avez abordé les divers aspects de notre politique de défense et fait preuve de belles qualités d’adaptation intellectuelle en travaillant sur des problématiques souvent différentes. L’évaluation de vos compétences vous a amenés à vous investir fortement pour produire des travaux de qualité. Enfin, le fait de rencontrer des hommes et des femmes venant d’autres horizons vous a incités à « frotter et limer votre cervelle contre celle d’autrui » comme le disait Montaigne, et donc à progresser.

Je n’ai donc pas l’intention aujourd’hui de vous faire un panégyrique de l’armée de l’air, mais plutôt de réfléchir avec vous à notre finalité commune, à l’approche interarmées et à ce que l’armée de l’air peut lui l’apporter.

Cette deuxième partie de carrière qui s’ouvre devant vous ne ressemblera évidemment pas à la première. Après avoir servi en unités opérationnelles, été en première ligne où les décisions se concrétisent souvent immédiatement, vous allez rejoindre maintenant ou un peu plus tard des états-majors, des directions centrales où les choix se mûrissent, se construisent. D’autres vertus sont probablement nécessaires pour y réussir, comme la patience, la capacité de convaincre. Alors qu’un ordre suffit parfois sur le terrain pour faire évoluer une situation, il vous faudra dans l’avenir agir avec diplomatie et savoir vous appuyer sur un argumentaire construit et solide pour emporter l’adhésion.

  • Une chose ne changera cependant pas, c’est la finalité de votre métier.

Il s’agit bien de contribuer à la victoire de nos drapeaux sur tous les champs de bataille, sur tous les lieux de crise où ils sont déployés. Il s’agit de faire en sorte que notre pays soit à la hauteur de ses engagements dans le monde et continue d’incarner les valeurs de paix et liberté qu’il a toujours défendues.

Vous pouvez le faire en risquant votre vie, en combattant, en étant présent au cœur de l’action, en commandant des hommes ou en mettant en œuvre des systèmes d’arme complexes. Vous pouvez aussi tenir un rôle décisif en préparant avec ardeur l’outil militaire de demain qui sera mis à disposition des responsables militaires et politiques. Votre responsabilité est grande, même si ses effets sont différés. A partir de vos travaux, de vos analyses, émergeront des orientations et des choix qui engageront en profondeur notre système de défense et feront peut-être la différence entre la défaite et la victoire.

Mais qu’est-ce qu’une victoire aujourd’hui et comment l’obtenir ? Montaigne - dont vous avez deviné que je vous recommande la lecture !- disait que « ce n’est pas victoire, si elle ne met fin à la guerre ». Cette citation date du 16ème siècle et il est intéressant de tester sa validité à l’aune de la situation géopolitique actuelle. La plupart des interventions militaires récentes se sont déroulées sans même déclaration de guerre. Il est donc difficile d’en décider la fin. Il n’est donc pas aisé de clamer victoire.

Je crois qu’il est utile de faire un rapide détour par la théorie pour tenter de donner quelques éléments de réponse. Clausewitz peut nous aider dans notre quête, tant ce général prussien avait saisi combien la guerre est un fragment de l’ensemble politique.

Selon lui, « l’intention politique est la fin, tandis que la guerre est le moyen, et l’on ne peut concevoir le moyen sans la fin ». La guerre est bien subordonnée à la politique, qui l’encadre et la limite. Elle ne saurait être une activité autonome. La guerre consacre en fait la rupture d’une situation donnée dans le but de recomposer un nouvel équilibre. La victoire sanctionne finalement ce moment où le nouvel équilibre désiré est instauré.

Dans le cadre des différents conflits ou crises actuels, l’objet de nos interventions est donc de créer les conditions plus ou moins brusques d’un changement politique, en garantissant ou en modifiant les rapports de force locaux ou régionaux. La victoire serait obtenue quand ce changement est effectif ou quand de nouvelles conditions sont réunies pour que les forces politiques que nous reconnaissons puissent agir. L’équilibre obtenu peut être plus ou moins stable. La route qui y mène peut être plus ou moins longue.

Questionner la nature de la victoire est indispensable pour des professionnels comme vous. Mais s’interroger sur le type de moyens que vous emploierez, sur les processus que vous suivrez, me paraît aussi nécessaire.

  • La victoire ne peut être le seul critère d’efficience.

Certaines d’entre elles ont coûté tant d’hommes, tant de ressources qu’elles ont parfois empêché le vainqueur de profiter pleinement de ses trophées, ou pire, qu’elles ont amorcé son déclin. Ainsi à la bataille d’Ausculum en 279 avant JC, le roi d’Epire vainquit les Romains, mais décida d’éviter par la suite tout affrontement contre eux tant ses pertes avaient été importantes. Il s’appelait Pyrrhus 1er et son nom passa dans le langage commun pour désigner ce phénomène, lui dont Plutarque rapporte qu’il aurait déclaré après la bataille que « si nous devons remporter une autre victoire sur les Romains, nous sommes perdus ».

Il appartient ainsi à chaque officier de tout faire pour contribuer à la victoire, mais aussi d’agir pour que le coût du succès ne soit pas exorbitant. Bref, vous devez prendre en compte les paramètres liés à l’efficacité en temps de guerre, mais aussi en temps de paix, car les ressources disponibles sont limitées dans les deux cas.

Mais qu’est-ce que l’efficacité pour une organisation militaire ? Je ne connais que très peu d’études sur ce sujet, d’une actualité pourtant brûlante à l’heure où chaque ministère est tenu de réfléchir avec attention à ses objectifs et aux moyens qu’il mobilise pour les atteindre.

Une étude a toutefois retenue mon attention, qui est américaine et date de la fin des années 1980. Coordonnée par les professeurs Millett et Murray, elle prenait comme définition de l’efficacité militaire « le processus par lequel les forces armées convertissaient des ressources en puissance de combat ». Ainsi, un système militaire, qui est en mesure d’extraire le maximum de puissance de combat des ressources matérielles et symboliques mis à sa disposition, est un système militaire performant. Ces ressources appartiennent à des domaines divers. Ce sont notamment les ressources humaines (des militaires du rang aux généraux), le moral des unités, le budget, et la technologie.

La tentation est grande d’appliquer les recettes de sciences économiques et de calculer divers indices de productivité, de rendement grâce à des variables numériques, des mesures. Mais, comme vous le savez tous, il est des données difficilement quantifiables comme le moral, la qualité du commandement, etc. Vouloir mesurer à tout prix l’efficacité d’une armée en temps de guerre peut même susciter des effets pervers, comme le montre l’exemple du body count pendant la guerre du Vietnam ou la tendance de certains à vouloir résumer le dernier affrontement entre le Hezbollah et Israël au nombre de lance-roquettes détruits.

Comme il n’est pas aisé de convertir toutes ces ressources en variables numériques, les universitaires impliqués dans l’étude ont préféré contourner l’obstacle. Ils ont d’abord estimé que l’efficacité militaire n’avait pas la même signification selon qu’on la considère au niveau politique, stratégique, opératif ou tactique. Ils ont donc pris en compte ces quatre niveaux d’analyse indépendamment. Ils ont par ailleurs sélectionné certains critères en regard des deux guerres mondiales et de la période de l’entre deux guerres pour juger de la performance des organisations militaires et les ont présentés sous forme de plusieurs questions, à chaque fois différentes selon les niveaux d’analyse.

Je ne vais bien sûr pas toutes vous les présenter. Je vais plutôt me concentrer sur les aspects opératifs, qui vous concernent le plus. Pour faire simple et si l’on considère une organisation militaire comme une grosse boîte, certains critères correspondent à des variables d’entrée, d’autres à la manière dont fonctionne la grosse boîte, tandis que le dernier interroge le fait de savoir si l’organisation travaille bien au profit de sa finalité, c'est-à-dire des objectifs stratégiques qui lui sont assignés.

Commençons si vous le voulez bien par ce dernier point, pour lequel je serai assez bref. Il sera plus facile de juger de notre performance en ce domaine après la rédaction du nouveau Livre Blanc. Nul doute qu’il suscitera certaines réorientations qu’il nous faudra prendre en compte rapidement.

Les variables d’entrée que j’évoquais précédemment sont quant à elles de deux sortes et correspondent – pour résumer – à la prise en compte de l’état de la technologie et des faiblesses de l’adversaire. L’approche capacitaire est aujourd’hui suffisamment élaborée en France pour être confiant dans le fait que nos équipements intègrent les dernières applications technologiques.

En même temps, nous ne devons pas nous satisfaire uniquement de cette approche. Nous devons la compléter en nous interrogeant plus systématiquement sur la nature de nos adversaires potentiels et sur leurs faiblesses. Clausewitz a écrit que la guerre est un duel. L’important n’est donc pas d’être le meilleur dans l’absolu et de posséder la plus belle panoplie d’armement dans le monde. La technologie évolue vite, l’ennemi sait s’adapter. Le piège est d’entrer en compétition avec soi-même pour se prévenir de toutes les menaces possibles, notamment celles qui ne sont que du domaine de l’imagination. Ce qui est nécessaire est d’être meilleur que son adversaire dans les circonstances du conflit. J’espère, là encore comme vous, que la parution du Livre Blanc nous aidera pour fixer les grandes priorités.

Je vais m’attarder maintenant un peu plus sur les paramètres qui correspondent aux qualités propres d’une organisation. Nos auteurs estiment qu’une organisation militaire est efficace dans ce domaine si les fonctions de support, de soutien sont bien intégrées, si elle sait bien combiner de manière opérationnelle avec les autres composantes militaires, et si le personnel possède l’ethos nécessaire pour s’adapter, de préférence rapidement, aux problèmes qui apparaissent.

Personne ne contestera l’importance du soutien dans les opérations et l’entraînement. Un dicton prétend que la stratégie, c’est pour les amateurs et que la logistique, c’est pour les professionnels. Nous sommes tellement confrontés à une pénurie de pièces de rechange, qui pèse gravement sur la disponibilité de nos matériels et les conditions de l’entraînement, que nous avons tendance à lui donner raison. Des dispositions ont été prises, la situation s’améliore lentement. Mais il faut que cette expérience nous serve de leçon. L’intendance ne suit pas toujours et toute négligence en ce domaine est payée à un moment ou un autre. L’approche interarmées doit nous faire gagner en ressources et en efficience en simplifiant notamment les procédures.

L’interarmées, c’est justement l’un des autres critères mis en évidence par les professeurs Millett et Murray. Vous avez compris cette année tout son intérêt. Je voudrais quelque peu approfondir cette notion avec vous.

L’esprit interarmées est d’abord indispensable pour assurer le succès de l’approche capacitaire, pour éviter les doublons dans les matériels, pour proscrire les coûts inutiles. Le Rafale est un exemple intéressant à ce titre. La Marine et l’armée de l’air disposent de la même plate-forme. Les gains en termes de formation, de logistique peuvent être très importants si on les compare aux moyens qui étaient nécessaires pour assurer le fonctionnement d’une flotte de Super Etendard et de Mirage F1 par exemple. En outre, je suis persuadé que les gains culturels seront significatifs à terme. De nombreux officiers d’une armée ont été affectés dans l’autre. La prégnance de certaines technologies impose des tactiques identiques. La machine gomme certaines spécificités. Bref, les applications technologiques peuvent aussi modeler les esprits et les rapprocher.

L’approche interarmées s’inscrit également dans la démarche de rationalisation, dans la volonté de développer les synergies partout où elles sont possibles. Elle s’inscrit plus largement dans la réforme de l’état et du ministère de la défense. L’interamées n’est donc pas un but en soi, c’est une ressource qui doit tous nous rendre plus performants. Et le lieu où cette approche améliore sensiblement notre rendement est bien le champ de bataille.

Laissez-moi vous donner un exemple pour illustrer tout l’apport de l’interarmées en temps de guerre. L’action se déroule en novembre 2004 lors de la conquête de la ville iraquienne de Falloujah par les Marines. Des tirs d’obus de mortier sont essuyés par le camp logistique de l’opération. Des drones sont alors envoyés, qui repèrent rapidement le tube installé dans une mosquée en construction.

Toutes les 10 minutes environ, 3 rebelles sprintent depuis une grande maison située quelques centaines de mètres au nord de cette mosquée et disparaissent sous le rebord du mur. Quelques instants plus tard, ils repartent à toute allure, et lâchent chacun un obus dans le tube avant de se précipiter pour regagner la maison.

Après l’explosion de 6 obus de mortier autour de l’énorme camp, le responsable des drones reçoit un appel téléphonique du centre de fusion, qui intègre toutes les sources de renseignements et assigne les objectifs aux unités de feu.

L’aviation n’étant pas disponible, le responsable des drones fournit les éléments de tir à l’artillerie. Aussitôt un opérateur place le viseur de la caméra optique sur le tube du mortier et lit à haute voix les coordonnées à 10 chiffres qui apparaissent sur l’écran. Celles-ci sont envoyées au centre de fusion et à la batterie d’artillerie. Quelques secondes après, le coup part et une large bouffée grise apparaît à une centaine de mètres du tube. La distance d’erreur est mesurée, entrée dans clavier, et une nouvelle salve est envoyée. Deux flashs oranges illuminent la cour, avec un troisième environ 100 mètres au sud. Mais lorsque la fumée se dégage, le tube est toujours en place. Une autre salve est demandée avec toujours le même résultat – au but, mais inefficace. Aucune explosion secondaire. Aucun dommage visible au tube. Durant l’accalmie qui suit, les 3 rebelles courent à nouveau de leur redoute jusqu’au mur de la mosquée, ramassent des obus, les lâchent dans le tube et retournent en courant vers la maison.

Un Predator semble alors disponible, qui emmène un missile Hellfire. Ses opérateurs se trouvent en Californie. Mais la bande passante pour l’imagerie du champ de bataille n’est pas assez large pour que les opérateurs du Predator en Californie et ceux des drones en Irak échangent leurs images respectives. Le Predator est détourné tandis qu’une patrouille de 2 avions AV-8B des Marines, qui volent à près de 6000 mètres d’altitude, est taskée sur l’objectif. Les coordonnées sont envoyées au contrôleur aérien avancé aéroporté, chargé de coordonner l’attaque des jets.

Ce sont cependant les coordonnées de la maison qui sont indiquées et non celles du tube. La maison est décrite au contrôleur aérien avancé et bientôt les équipages la repèrent. Ils larguent leurs bombes et la détruisent. Le tube continuera à rester fièrement debout, mais sans aucune utilité et le centre logistique ne sera plus inquiété.

Loin de moi l’idée de porter un jugement de valeur sur l’aviation ou l’artillerie, mais j’estime cet exemple excellent pour expliquer ce qu’est un effet. Le but recherché est de ne plus se faire tirer dessus. De nombreuses voies peuvent être empruntées pour y arriver. La plus évidente - détruire le mortier - n’est pas toujours la plus aisée à mettre en œuvre.

C’est aussi une très belle démonstration de ce que peut apporter l’interarmées aujourd’hui : disposer de plusieurs cordes à son arc pour utiliser la mieux adaptée à un moment donné ; être capable de varier ses capacités pour profiter des faiblesses qu’engendre l’utilisation de certaines tactiques par l’ennemi.

Une dernière remarque que m’inspire l’épisode du drone dans cet exemple. Le ciment de l’interarmées est bien sûr la communication entre les différentes composantes et la diffusion des informations. C’est parce qu’ils ont des moyens modernes d’échange d’information qu’avions de chasse et forces spéciales sont capables de coopérer en Afghanistan ou en Afrique.

L’interarmées offre donc une complémentarité que nous devons nourrir, doit nous inciter à coopérer plutôt qu’à nous opposer. Tout n’est pas encore parfait aujourd’hui, mais les principales réformes sont entamées et je pense qu’avec le temps, avec le passage d’une ou deux générations d’officiers, les choses devraient sensiblement s’améliorer.

La conséquence la plus immédiate pour vous est qu’il est à mon sens suranné de défendre aveuglément des intérêts corporatistes. La bonne question à se poser n’est plus de savoir comment concevoir et utiliser mon outil de combat pour que je profite au mieux de ses possibilités, mais comment je peux le mieux contribuer à l’effet recherché, aux objectifs stratégiques, opératifs ou tactiques qui me sont imposés en coopération avec mes autres partenaires, compte tenu des spécificités de mon milieu ? La réponse aux deux questions peut parfois être la même, mais pas nécessairement.

Pour autant, prôner l’interarmées ne signifie pas que les armées doivent lentement mais sûrement perdre leur identité, se fondre l’une dans l’autre pour mieux servir une cause commune. Pour coopérer, s’intégrer, il est nécessaire d’avoir quelque chose à apporter. Si les trois armées se ressemblent trop, ne cultivent pas leurs particularismes qui s’expliquent par l’exploitation de milieux physiques privilégiés, les complémentarités ne seront plus aussi marquées et l’interarmées perdra beaucoup de son intérêt. Les parachutistes n’ont pas besoin de savoir piloter l’avion d’où ils s’élancent pour bien accomplir leur métier. Ils doivent penser comme des fantassins, car leur combat aura pour cadre un environnement terrestre. En revanche, leurs chefs doivent réfléchir aux contraintes d’emploi des pilotes et agir en fonction de celles-ci.

Je crois indispensable que vous vous engagiez dans cette voie d’ouverture, de coopération. La finalité de votre métier est la victoire et rares ont été les épisodes dans l’histoire où une composante seule y a contribué de manière décisive.

  • Que peut apporter l’armée de l’air dans ce contexte interarmées ?

L’armée de l’air possède finalement la même fonction que la marine ou l’armée de terre. Son rôle est d’exploiter un milieu particulier, qui possède ses caractéristiques propres, pour offrir aux décideurs des effets originaux.

Vous connaissez tous l’intérêt de posséder une aviation, car l’armée de terre, la marine et la gendarmerie ont développé chacune leurs propres organisations pour exploiter la troisième dimension.

  • Alors, pourquoi une armée de l’air indépendante ?

Et bien, cette indépendance se justifie selon moi par la rupture qu’induit dans les opérations la dilatation considérable des dimensions géographiques, physiques et temporelles de l’affrontement.

La conduite de telles opérations et la mise en œuvre des moyens adéquats sont suffisamment complexes pour justifier une organisation spécifique qui sache maîtriser les contraintes induites et qui soit adaptée aux conditions particulières du combat dans les airs.

Cette dilatation des dimensions physiques et temporelles peut être résumée en trois mots, à savoir allonge, hauteur et maîtrise du temps.

L’allonge, c’est tout simplement le fait que l’avion raccourcit les distances. Les centres de gravité de l’adversaire, qu’il était impossible d’atteindre précédemment sans défaire d’abord les armées ennemies qui les protégeaient, sont soudainement vulnérables. L’ennemi ne dispose plus en théorie de sanctuaire sinon de quelques lieux non enveloppés par l’atmosphère comme les souterrains ou les grottes.

L’exploitation de la hauteur a deux conséquences. D’une part, la troisième dimension offre des points de vues originaux. Les vecteurs aériens et spatiaux s’élèvent au-dessus du champ de bataille pour littéralement dominer les lieux de crise et scruter la terre ou la mer. D’autre part, l’adversaire est mis à distance. Il suffit parfois de s’élever ou de s’éloigner d’une cible pour disposer d’une relative impunité. Face aux adversaires ne disposant pas des moyens nécessaires pour l’atteindre, l’équipage d’un avion a ainsi l’opportunité de transiter, de surveiller, ou de tirer tout en demeurant hors de portée de l’adversaire.

La maîtrise du temps est enfin possible car les vecteurs peuvent se déplacer dans l’atmosphère en s’affranchissant des obstacles physiques. Il est donc plus aisé de se déployer rapidement lorsqu’une crise éclate soudainement ou d’imposer le rythme d’une campagne.

La maîtrise du temps revêt là encore deux aspects, selon que l’on parle de temps court ou de temps long. Dans le premier cas, la puissance aérienne permet de s’attaquer à des objectifs de valeur opérative dont l’apparition sur le champ de bataille est éphémère. C’est la mise en œuvre de la fameuse boucle OODA (observation, orientation, décision, action). Dans le second cas, le temps long peut être domestiqué grâce aux drones. Ces systèmes automatisés peuvent être présents de manière soutenue et continue sur un théâtre d’opérations, tel un Big Brother moderne agissant depuis le ciel. Cette permanence est un élément indispensable pour assurer « l’occupation aérienne » d’un territoire, d’un espace.

L’exploitation de ces ressources nous permet de jouer un rôle sur tout le spectre des conflits. Vous connaissez tous ces missions, depuis la dissuasion jusqu’à l’humanitaire en passant par les frappes en Asie Centrale ou en Afrique, je ne vais pas insister dessus. Sachez juste que nos avions ont décollé 1500 fois en 2006 pour assurer la liberté d’action des autorités de l’Etat dans le ciel et la protection des installations majeures du pays. Une part significative de nos moyens, notamment en termes d’effectifs, est retenue en France pour assurer cette mission.

Quand on parle de guerre aérienne, il est inévitable que l’aspect technologique soit aussi abordé. La plus grande avancée récente a sûrement été le développement des armements de précision. L’économie des moyens qu’elle a suscitée est très importante. Un avion équipé d’une bombe guidée laser peut produire, dans certains cas, le même effet militaire qu’un raid de 1000 bombardiers B-17 pendant la deuxième guerre mondiale emportant 9000 bombes larguées en balistique. Les dommages collatéraux sont en revanche limités. L’aviation est ainsi apte à agir dans des environnements denses, comme ceux d’une ville. L’intensité d’une frappe, la puissance de feu délivrée peuvent être rigoureusement adaptées à l’effet recherché, aux souhaits des décideurs politiques et militaires.

La conjonction des ressources physiques offertes par l’exploitation de la troisième dimension, et de la maturité de certaines technologies font que nous vivons un moment particulier de l’histoire de la guerre où la mise en œuvre de la puissance aérienne offre un avantage comparatif à celui qui la possède par rapport à celui qui n’en dispose pas, ou dont la valeur est inférieure.

Des officiers chinois, le Major Général Zheng Shenxia et colonel Zhang Changzi, disaient ainsi que « la puissance de feu aérienne des Américains a causé 70% des pertes vietnamiennes pendant la guerre du VietNam. La moitié des chars arabes endommagés pendant la quatrième guerre du Moyen-Orient ont été détruits par l’armée de l’air israélienne. Pendant la guerre des Malouines, 90% des navires qui ont été perdus l’ont été du fait de frappes aériennes. Tout ceci indique qu’avec le développement rapide des armes aériennes, le focus de la guerre moderne se déplace graduellement vers l’air ».

  • Je crois en effet que l’influence de la puissance aérospatiale est telle aujourd’hui que la forme de la guerre en est transformée.

Observons ce qui s’est passé pendant les deux guerres du Golfe. En 1991, l’armée irakienne est paralysée. En 2003, l’aviation américaine brise tous les môles de résistance placés en avant de l’avance des troupes US au sol. Elle empêche l’organisation de toute contre-attaque irakienne depuis l’ouest du pays.

Les résultats sont d’une manière générale si démonstratifs que les opposants semblent fuir le combat. La riposte de la chasse serbe au Kosovo est très limitée.

Les Irakiens en 2003 craignent tellement pour la sécurité de leurs avions qu’ils décident de les enterrer plutôt que de les conserver ou de les parquer au sol. Ce type de guerre ne correspond certes pas aux affrontements héroïques dont certains peuvent rêver. Mais si la lutte contre l’adversaire est équilibrée, c’est qu’on s’est mal préparé.

  • L’objectif de l’armée de l’air est aujourd’hui simple : elle souhaite conserver cet avantage comparatif.

C’est pourquoi elle s’engage dans un processus de transformation. C’est de cette manière qu’elle répond, du moins je l’espère, au dernier critère d’efficacité militaire proposé par Millett et Murray, qui est la disposition du personnel à s’adapter aux problèmes qui apparaissent

  • La transformation de l’armée de l’air se développe sur quatre domaines.

Le premier est celui des équipements. Nous sommes en pleine phase de modernisation et nous attendons des machines ou des systèmes que vous connaissez bien comme SCCOA ou l’A-400M.

J’insisterai rapidement sur l’importance du MRTT, qui est indispensable pour assurer la mobilité de nos armées et pour garantir la dimension stratégique de notre armée de l’air. De son arrivée dépend l’amplitude du rayon d’action de nos avions et leur capacité à frapper loin et vite.

J’évoquerai aussi le Rafale, qui est aujourd’hui le meilleur avion de chasse européen. Son arrivée est nécessaire pour contrer la nouvelle génération d’avions de chasse russes, qui s’exporte en nombre et équipe de nombreuses armées de l’air, dont certaines de l’autre côté de la Méditerranée. Je ne crois donc pas qu’il soit surdimensionné face aux menaces que nous pourrions rencontrer. La technologie de pointe est une condition nécessaire pour dominer le ciel.

Or la supériorité aérienne n’est pas acquise pour toujours. Elle se mérite. Chaque fois que l’armée de l’air n’a pu dominer le ciel, comme en 1940 face à la chasse allemande ou à Dien Bien Phu contre l’artillerie sol-air du Viêt Minh, notre pays l’a payé très cher. Comme disait le maréchal Montgomery, « si nous perdons la guerre dans le ciel, nous perdons la guerre et nous la perdons vite ». Je suis convaincu que le Rafale est bien l’instrument qu’il nous faut pour gagner la bataille des airs.

  • La transformation est cependant loin de se limiter à une amélioration de nos capacités technologiques.

Elle nous incite en effet à réfléchir à la manière dont le personnel doit se comporter pour utiliser au mieux les moyens dont il dispose.

Dans ce domaine, l’ouverture d’esprit, l’imagination et des qualités d’adaptation me semblent nécessaires si on ne veut pas dépendre des événements mais les devancer, si on ne veut pas subir les coups de l’adversaire mais bien lui imposer notre volonté.

Afin d’encourager ces qualités, j’estime indispensable de faire évoluer notre culture militaire en y prônant le principe de subsidiarité comme règle de comportement. Il ne suffit pas d’attendre les directives de ses supérieurs pour agir. L’initiative, à mon sens, doit être promue à tous les niveaux de responsabilité de l’armée de l’air. Les comptes-rendus, les ordres doivent se limiter, dans la mesure du possible, aux actions dont la décision est du ressort du chef, dont les conséquences doivent lui être connues.

Les hommes appartiennent à des unités, à des commandements. Nous devons donc aussi adapter notre organisation. Cela a notamment été l’objet d’Air 2010.

  • Trois principes ont guidé notre réflexion lors de cette réforme.

Le premier est l’optimisation du fonctionnement, en adaptant nos structures à l’avènement des NTIC, qui ont un impact fort sur nos processus hiérarchiques classiques.

Le second principe est la simplification de nos structures. Nous les diminuons en nombre pour pouvoir notamment offrir une meilleure lisibilité interne et externe. Nous répondons ainsi au souhait de nos concitoyens qui réclament plus de transparence sur la manière dont nous nous organisons, dont nous nous entraînons et dont nous combattons.

Enfin, nous mettons en œuvre une approche fonctionnelle. Nous regroupons sous un même commandement les éléments et les unités orientés vers une même mission. Nous justifions ainsi l’effort financier qui nous est consacré en réalisant des économies d’échelle.

  • Le dernier volet de la transformation est lié aux concepts, afin de mieux tenir compte des modes d’action asymétriques.

L’exemple du Liban est très emblématique à ce titre. Est-ce un point d’inflexion par rapport à la période de grâce qu’a connue l’arme aérienne ? L’adversaire s’est en tout cas organisé pour subir le moins de coups possible de la part d’un assaillant venu du ciel. Ce schéma ne sera pas toujours reconductible, car le fait de s’enterrer interdit le mouvement et rend vulnérable à un assaut terrestre.

Plutôt que de revers ou de défaite israélienne, je m’approprierais l’expression du reporter Renaud Bernard qui a parlé d’une guerre ratée. La coordination au niveau politico-militaire ou interarmées aurait certainement pu être meilleure. La résistance rencontrée a sans conteste surpris Tsahal. Ses soldats étaient sûrement plus aguerris pour intervenir contre les miliciens palestiniens et leur armement léger que contre la lourde machine de guerre chiite. En même temps, le Hezbollah a été sévèrement touché militairement et la situation stratégique est aujourd’hui moins défavorable pour les Israéliens qu’au mois de juin 2006. Au bilan, de tels affrontements nous encouragent à mieux réfléchir aux atouts et aux faiblesses de l’arme aérienne.

On me pose très souvent la question de la définition des limites verticales des responsabilités de l’armée de l’air. Regardons par exemple vers le haut. Jusqu’où nos appareils vont-ils pouvoir s’élever ? Qui peut dire si de futurs dispositifs propulsifs ou de sustentation ne permettront pas à terme de se déplacer à la fois dans l’air et l’espace avec la même machine ?

Il est essentiel aujourd’hui de ne pas brider la réflexion en imposant des limites qui n’auront guère de sens dans l’avenir. Personne ne promeut l’idée d’une séparation artificielle entre les forces sous-marines et les forces navales de surface sous prétexte que leur milieu d’évolution n’est pas le même. Leur approche de la mer est la même. Je crois que ce type de raisonnement doit être appliqué quand on réfléchit aux questions spatiales. Les aviateurs ont naturellement tendance à regarder vers le haut. Laissons-leur la liberté de lever encore un peu plus haut les yeux, et je suis certain que tout le monde s’en félicitera.

L’autre limite pour l’emploi de la puissance aérienne est, bien sûr, vers le bas. Jusqu’à quelle hauteur les conseils d’un chef de composante aérienne sont-ils pertinents pour un commandant interarmées ? Est-il compétent pour orienter la manœuvre de tous les moyens qui volent, et ce jusqu’à la surface du sol, de la mer ? Ou seulement jusqu’à 500, 1 000 mètres ou plus, bref jusqu’à une hauteur au–dessus de laquelle l’emploi des aéronefs propres aux forces de surface perd de son intérêt ? En fait, ce qui est essentiel, c’est que l’emploi de la puissance aérienne ne soit pas entravé par des notions d’altitude. L’important est que les armées s’organisent pour intégrer tous leurs moyens et que nous nous préparions ensemble pour mener une vraie manœuvre interarmées, où la complémentarité des capacités de chacun soit mise à profit pour être plus efficaces sur le champ de bataille.

Il reste donc énormément de travaux en cours. C’est pourquoi vous avez beaucoup de chance car vous arrivez dans les états-majors et les instances de décision au moment où notre instrument de défense se réorganise et s’adapte à la nouvelle donne stratégique. Tous ceux qui ont des idées ou des convictions pourront les utiliser, car beaucoup de choses restent ouvertes.

En revanche, une chose qui ne change pas, c’est votre objectif final, qui est de contribuer, quelle soit votre place, au succès de nos armes. J’ai essayé de vous faire réfléchir à la notion de victoire. J’ai essayé de vous sensibiliser sur le fait qu’elle est encore plus belle quand certains critères de préparation sont respectés.

J’espère vous avoir convaincus de l’intérêt qu’il y aura pour vous à intégrer dans vos réflexions tous les aspects de la troisième dimension, toutes les ressources que met l’armée de l’air à la disposition des futurs décideurs que vous êtes.

Je suis persuadé que vous saurez méditer tous ces éléments pour en tirer le meilleur, pour construire l’outil militaire que la France mérite et dont elle a besoin, et pour l’utiliser à bon escient.

Je vous remercie de votre attention.

 


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