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L’exploitation militaire de la troisième dimension

Intervention du général d'armée aérienne Stéphane Abrial, Chef d'état-major de l'armée de l'air (CEMAA),  devant les auditeurs de la 60ème session de l'Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale (IHEDN). Paris, Ecole militaire, le 14 mars 2008. Sources : Sirpa Air et IHEDN.

  • Introduction

Je suis très heureux de m’exprimer devant vous tous aujourd’hui, qui formez la soixantième session nationale de l’IHEDN.

Alors que vous arrivez dans une phase de votre enseignement où vous avez reçu les informations essentielles concernant la défense, j’apprécie l’opportunité qui m’est donnée d’approfondir avec vous les questions liées à l’utilisation militaire de la troisième dimension d’une manière générale, et de l’armée de l’air en particulier.

La tâche n’est pas aussi aisée qu’elle paraît. Un historien britannique, Noble Frankland, avait coutume de dire que « les gens préfèrent sentir plutôt que savoir, pour tout ce qui concerne la puissance aérienne ». Il est vrai qu’il n’est pas toujours facile de rendre compte de combats aériens qui se déroulent à 10.000 mètres au-dessus du sol. Les résultats des campagnes aériennes ne se mesurent pas par les conquêtes de villes, par le nombre de prisonniers amassés lors d’une offensive, mais bien sur d’autres registres qui n’appartiennent pas aux références classiques qu’un amateur de stratégie de la Rome antique ou de Napoléon pourrait posséder.

Ce que je vous propose ce matin, c’est justement de réfléchir ensemble à ce que signifie pratiquement l’exploitation militaire de la troisième dimension et d’en déduire ses implications pour l’armée de l’air. Ce bref exposé nous laissera le temps pour entamer un dialogue et je répondrai avec plaisir aux questions que vous vous posez ou que ma présentation aura pu susciter.

Commençons donc par tenter de définir les ressources qu’offre la troisième dimension d’une manière générale. A mon sens, elles s’expriment à travers 3 paramètres principaux qui sont l’allonge, la hauteur et la vitesse. Ils forment à eux trois un ensemble très original.

  • 1: Allonge, ou quand l’action s’étend sur 2 dimensions :

- Vous conviendrez tous que l’avion raccourcit les distances. Cette vertu est particulièrement mise en évidence dans le cadre de la mondialisation, où les plates-formes aéronautiques participent à l’accélération des échanges. Le nombre de passagers comme le volume des marchandises légères mais à forte valeur ajoutée augmentent un peu plus chaque année.

- L’autre intérêt de disposer de moyens possédant un grand rayon d’action est que vous pouvez accéder plus aisément aux lieux que vous souhaitez. D’un point de vue militaire, les plates-formes militaires peuvent survoler tous les endroits de la planète. Les centres de gravité de l’adversaire, qu’il était impossible d’atteindre précédemment sans défaire les armées ennemies qui les protégeaient, sont ainsi vulnérables. Votre adversaire ne dispose plus théoriquement de sanctuaire sinon de quelques lieux non enveloppés par l’atmosphère comme les souterrains ou les grottes.

  • 2: Hauteur ou l’utilisation proprement dite de la 3ème dimension :

- Le grand avantage offert par la troisième dimension est qu’elle donne des points de vues sans équivalent. Il est possible de recueillir de nombreuses données depuis le ciel, avec un degré de résolution et de précision très variables. Les applications sont très diverses, comme la cartographie, la prévention des feux de forêt par exemple, ou d’un point de vue militaire ou sécuritaire, la surveillance de zones particulières.

- Il est de même possible de se mettre à distance de l’ennemi. Face aux adversaires ne disposant pas des moyens nécessaires pour l’atteindre, l’équipage d’un avion a ainsi l’opportunité de transiter, de surveiller, ou de tirer tout en demeurant hors de portée de l’adversaire.

3: Dernier paramètre, la Maîtrise du temps ou l’accès à la 4ème dimension :

- Se déplacer vite dans la troisième dimension est intrinsèquement facile, du fait de l’homogénéité du milieu et de l’absence d’obstacles. Les applications civiles sont nombreuses (transport d’organes vitaux pour des greffes, moyens de transport préféré des hommes d’affaires).

- Les aviateurs savent également en profiter en s’employant à maîtriser le temps court (TST) dans de nombreux domaines, comme les interceptions air/air ou des interventions contre des objectifs fugaces à partir de renseignements en temps réel.

- La maîtrise du temps long est également très importante. Elle est possible grâce aux ravitailleurs et aux drones, j’y reviendrai.

Selon moi, deux types de conclusion peuvent être tirées de cette brève revue des ressources offertes par l’aviation.

  • La troisième dimension introduit une rupture radicale dans notre appréhension du monde.

Le ciel est un lieu de transit, de recueil d’informations, qui nécessite de disposer de larges structures pour pouvoir l’exploiter de manière souveraine et en tirer des bénéfices financiers (infrastructures au sol de type radar et aéroports, compagnies aériennes, industrie aéronautique).

C’est donc aussi une source de richesse et de pouvoir. L’exemple des pays du Golfe Persique qui sont en train de bâtir des compagnies aériennes parmi les premières du monde et des hubs gigantesques qui deviennent de véritables plaques tournantes du trafic aérien mondial illustre parfaitement ce point. Ces pays rayonnent progressivement dans le monde entier et leur influence s’accroît lentement, mais sûrement.

La deuxième conclusion porte sur la stratégie aérienne, et même la stratégie tout court : celle-ci, si elle ne veut pas être désuète, doit absolument tenir compte de la dilatation considérable des dimensions géographiques, physiques et temporelles de l’affrontement.

Les effets originaux de cette stratégie sont accentués par l’utilisation de technologies élaborées, qui peuvent transformer l’art de la guerre aérienne. Les munitions de précision permettent par exemple d’économiser les moyens mis en œuvre pour détruire un objectif, de limiter sensiblement les dommages collatéraux et de susciter de nouveaux modes d’action comme la décapitation. Bref, la qualité remplace la masse.

Je suis convaincu que l’armée de l’air tient un rôle décisif dans ce cadre pour contrôler, protéger et faire valoir les intérêts de l’Etat dans la troisième dimension, comme pour apporter des ressources originales aux commandants de théâtre.

Cependant, la lutte pour le contrôle du ciel ou pour son exploitation militaire prend justement aujourd’hui un aspect particulier du fait de la variété des menaces qui apparaissent.

  • A) On peut recenser trois types principaux de menaces : classiques, nouvelles, asymétriques

Menaces classiques : je les partagerai en deux catégories simples, les pilotées et les non pilotées.

a) Pilotée :

Il est d’usage de dire que la supériorité des avions occidentaux est telle qu’elle ne risque pas d’être remise en cause par nos adversaires. C’est, je crois, aller un peu vite en besogne et faire comme si la possession du ciel nous revenait naturellement, comme une sorte de privilège de droit divin. Une note de la DAS sur l’« évolution des armées de l’air européennes, américaine, japonaise, indienne, chinoise et russe » en juillet 2007 précisait ainsi que « l’écart entre les pays de l’OTAN et les autres pays est en train de se réduire ».

De nombreux pays disposeront à l’horizon 2015 d’avions multirôles, capables de s’intégrer dans une coalition internationale, de travailler en réseaux, de délivrer un armement de précision et équipés de missiles actifs air-air (Chine, Inde, Russie, Pakistan).

Cette tendance est confirmée près de nos stationnements à l’étranger (Erythrée, Ethiopie) ou même de l’autre côté de la Méditerranée, avec les acquisitions de MiG par les uns et de F-16 par les autres. Bref, l’acquisition de la supériorité aérienne ne va pas de soi comme on pourrait le penser. Les stratèges du monde entier ont fait leur la réflexion de Rommel qui déclarait en 1944 que « la future bataille au sol sera précédée par la bataille dans les airs. Elle déterminera quel belligérant devra souffrir de désavantages opérationnels et tactiques et sera contraint pendant toute la bataille d’adopter des solutions de compromis ». Ils sont déterminés à acquérir des avions performants pour pouvoir rivaliser avec nos forces et menacer la liberté d’action dont ont toujours bénéficié les armées occidentales depuis l’invasion de l’Afrique du Nord par les forces alliées en 1942.

L’armée de l’air ne peut se permettre d’impasses dans ce domaine, qui est au cœur de ses attributions.

b) Non pilotée :

Cette menace s’incarne dans les missiles balistiques. Elle n’est pas nouvelle, puisqu’elle est du même type que celle qui sévissait dans les cieux de la Grande-Bretagne pendant la 2ème guerre mondiale (bombardiers, V1, V2). Les performances des missiles sont néanmoins améliorées, et certains pays y voient un succédané pour compenser le manque d’une aviation de caractère stratégique.

Menaces nouvelles : elles s’inscrivent dans les espaces réel et virtuel

L’emploi de nombreux systèmes qui évoluent dans l’espace ou s’appuient sur l’infosphère pour diffuser les informations créent de nouvelles dépendances qui accroissent notre vulnérabilité.

Je serai bref sur l’Espace, qui constitue le thème d’étude de votre session. Vous connaissez tous l’importance des données recueillies par les satellites de météorologie, navigation, surveillance et télécommunication pour contribuer à l’utilisation optimale de nos moyens. Vous savez par ailleurs que nous sommes constamment survolés par des satellites civils ou militaires.

Nous devons donc être capables d’évaluer la situation générale sur les différentes orbites pour conserver notre autonomie et ne pas dépendre complètement de la bienveillance de nos puissants alliés.

Un premier pas dans cette direction a été effectué lors de la mise en œuvre du radar de détection Graves par l’armée de l’air, [1] dans le cadre des attributions de surveillance de l’espace confiées au CDAOA par le décret de 1994. La commission du Livre Blanc est très sensible à ces problèmes et réfléchit très sérieusement à ce que pourrait être à moyen terme notre stratégie de défense dans ce domaine qui, il est toujours utile de le rappeler, dépend de l’Etat-major des Armées.

L’Infosphère détient le même caractère stratégique. C’est le lieu de transit de tous nos signaux électroniques, c'est-à-dire de nos informations et finalement de notre savoir. Or l’actualité récente fourmille d’exemples où des organisations étatiques ont subi des attaques de leurs systèmes informatiques qui ont été gravement paralysés. Ces exemples doivent nous inciter à être très vigilants et à déjà prendre des mesures pour pallier nos insuffisances. Notre système de défense aérienne pourrait être vulnérable à terme à de pareilles attaques si l’on n’y prend garde. Chacun d’entre nous doit désormais être convaincu que l’espace virtuel est un nouveau champ de bataille où se croisent des acteurs étatiques ou individuels et que la Défense est légitime à se protéger.

Menaces asymétriques :

C’est peut-être la forme la moins connue de menaces, mais elle ne doit surtout pas être négligée. Elle correspond à l’usage de plates-formes disponibles sur étagère par des acteurs incapables de bâtir leur propre force aérienne. C’est finalement la méthode qu’a employée Al Qaida en détournant les liners américains le 11 septembre 2001.

Mais ces terroristes ne sont plus les seuls à recourir à ce mode d’action. La milice du Hezbollah est parvenue à acquérir des drones qui ont survolé Israël et ont contraint l’Etat hébreu à mettre au point des techniques d’interception spécifiques. [2]

Bref, le phénomène de démocratisation de l’action violente ou militaire qu’on croyait uniquement limité à la guerre terrestre et maritime s’étend aussi maintenant dans le ciel.

  • B) Quelle stratégie aérienne employer face à ces menaces ?

Le but de la stratégie aérienne est simple et inchangé, depuis que tous les avantages qui pouvaient être tirés de l’utilisation de la troisième dimension ont été mis en évidence dans les conflits du 20ème siècle:

Il s’agit toujours de dominer le milieu et de l’exploiter pour profiter de la liberté d’action que cette maîtrise offre au niveau stratégique, opérationnel et tactique, tout en niant cette possibilité à l’adversaire.

Cette stratégie a un intérêt sur tout le spectre des conflits. Elle offre dans chaque cas un vrai avantage comparatif.

Dans le cas de la dissuasion ou d’un conflit nucléaire, l’arme aérienne offre des capacités différentes et complémentaires de la composante sous-marine. Compte tenu de l’importance de cette mission, je crois essentiel de varier les moyens et de ne pas être complètement dépendant d’un mode d’action.

En ce qui concerne les conflits symétriques, les exemples de la Normandie ou des Ardennes en 1944 montrent l’avantage que possède celui qui peut disposer de la puissance aérienne. Qu’il tente de manœuvrer ou qu’il mène une bataille statique et d’attrition, l’ennemi s’avère dans les deux cas vulnérable aux coups répétés des attaques aériennes qui l’usent progressivement et contribuent à la victoire finale.

Enfin, dans les conflits asymétriques, toute une gamme d’options est possible, depuis la frappe ponctuelle ou l’observation à distance jusqu’à l’intimidation (survol TBA/TGV) en passant par le soutien logistique et l’aéromobilité. L’histoire montre que les meilleurs succès ont été enregistrés quand les forces aériennes et les troupes terrestres ont étroitement coopéré (GB en Malaisie/1948-1960, plan Challe en Algérie/1959). Ces options sont très utiles dans les phases de stabilisation, comme le prouve l’exemple actuel de l’Afghanistan.

Les leçons des derniers conflits nous montrent que nous devons désormais prendre en compte un troisième acteur, qui est la population locale. Ce fait nous incite à privilégier de nouveaux modes d’action fondés :

- sur la maîtrise du temps long, comme le font les Israéliens, qui occupent véritablement le ciel au-dessus de Gaza.
- sur l’emploi d’armements à létalité réduite et contrôlée, pour être capable d’engendrer toute une gamme d’effets (environnement complexe comme théâtre urbain).
- sur les opérations d’information afin de convaincre ou de discréditer l’ennemi.

J’ajouterai que toute campagne aérienne doit désormais être pensée en coordination avec une manœuvre médiatique. Une campagne aérienne ne produit que rarement des effets instantanés. Les belligérants ont donc tendance à mettre en avant les événements qui les avantagent et peuvent ainsi retourner une opinion publique. (Milosevic contre James Shea au Kosovo ; Hezbollah contre Israël au Liban 2006). Nous devons là encore nous prémunir des initiatives de l’adversaire et être aussi capables de l’affronter sur ce terrain.

Pour conclure ce chapitre sur la stratégie, je dirai que la plus grande qualité de la puissance aérienne est sa flexibilité. Il est possible de l’employer de façon très diverse avec des résultats toujours satisfaisants.

  • C) Comment faire profiter de cette flexibilité ?

Je crois qu’il faut être capable d’offrir en toutes circonstances l’avantage comparatif que possède celui qui dispose de la puissance aérienne par rapport à celui qui n’en dispose pas, ou dont la valeur est inférieure.

  • Où ?

Sur notre territoire d’abord, où nous devons assurer la sécurité de nos concitoyens et la souveraineté de l’Etat. Nous mobilisons ainsi de très nombreux moyens dans le cadre de la PPS. Nous maintenons en permanence en alerte 4 à 6 plots chasse, et 2 à 5 plots hélicoptères dans le cadre de la PPS. Nos avions de chasse ont par exemple décollé plus de 1500 fois en 2007 pour veiller sur le ciel de France. Par ailleurs, environ 130 opérations de Search and Rescue sont déclenchées chaque année en France, qui permettent de sauver en moyenne une vingtaine de personnes.

Nos moyens aériens sont également engagés en Afrique depuis une trentaine d’années. Les exemples, plus ou moins récents, sont très nombreux (Mauritanie, Tchad; « expéditions » vers le sud du continent : Kolwezi/Artémis, RDC). Nous participons actuellement à la mise en place de l’EUROFOR avec l’ensemble de nos moyens prépositionnés.

Nous intervenons depuis maintenant 6 ans en Asie Centrale et constatons ainsi le déplacement du centre de gravité de nos interventions vers l’Est, vers l’Asie.

Nous assurons notre présence dans ces zones d’intérêt en nous appuyant sur un modèle similaire à celui du Tchad, avec un nombre limité d’hommes (450) qui mettent en œuvre une dizaine d’appareils (6A/C, 3 ATT, 1 RVT) qui sont capables d’intervenir sur un théâtre étendu. Nous pouvons ainsi rayonner aisément et conserver une influence sur toute une région en nous appuyant sur une base régionale (N’Djamena) ou sur une sorte de hub (Douchanbe) avec quelques ramifications (Kaboul, Kandahar).

  • Avec quoi ?

Le choix des équipements est évidemment fondamental pour assurer notre avantage comparatif. Ces plates-formes doivent nous permettent d’apprécier la situation locale et d’agir efficacement sur tout le spectre des missions. Mon approche pour ce qui concerne nos équipements est qu’il nous faut savoir, pour agir, tout en rationalisant.

  • Savoir…,

c'est-à-dire surveiller et détecter : la finalité au niveau interarmées est de constituer des réseaux avec une maille de filet la plus fine possible grâce à tous les capteurs disponibles sur le champ de bataille (Humint, Elint, Sigint, etc) pour prévenir, surveiller ou détecter.

La troisième dimension a évidemment un rôle à jouer, puisque comme je le précisais tout à l’heure, nous occupons le point haut. Outre les drones qui sont souvent intégrés dans des réseaux de surveillance, nos autres plates formes (ATS, ATT, A/C) participent à cette quête grâce à leur capacité de reconnaissance.

  • … pour agir …

Nous devons allier la performance technologique pour gagner la guerre aérienne, pour faire face aux menaces classiques, sous peine d’être à nouveau contraint par elles, à un entraînement de qualité. Cet entraînement est le seul moyen d’appréhender et de maîtriser par des tactiques adaptées les systèmes d’arme complexes qui nous sont confiés.

Les plates-formes très performantes et polyvalentes conviennent bien pour faire face aux défis de la guerre aérienne moderne de haute intensité ou pour appréhender des environnements asymétriques. Elles peuvent jouer un rôle sur tout le spectre des missions depuis le tir de charges nucléaires jusqu’à la surveillance discrète. Elles disposent des capacités d’évolution pour accueillir des armements à létalité réduite.

Le Rafale est à ce titre un excellent choix. C’est d’abord le meilleur avion de chasse européen de sa génération, le seul qui a connu le combat. Il s’est de fait illustré au-dessus de l’Afghanistan entre le mois de mars et le mois de juin 2007, moins d’un an après sa mise en service. Sa très bonne disponibilité a atteint 90% au cours de son séjour. Chaque heure de vol a nécessité 12.2 heures de maintenance, ce qui est comparable aux 11.1 heures pour un Mirage 2000D. Il emportait une puissance de feu largement supérieure à celle du Mirage 2000D, puisqu’il décollait avec 6 bombes guidées laser contre 2 pour le Mirage.

L’avion était par ailleurs autonome dans l’espace aérien afghan, car il pouvait élaborer grâce à ses capteurs et ses interfaces une vision précise de la situation air-air. Ses équipages pouvaient anticiper de la sorte tout risque de collision avec d’autres appareils de la coalition, pilotés ou non. Le succès de ce détachement a été tel qu’il a été reconduit. Nous avons à nouveau depuis début février déployé des Rafale en Afghanistan.

L’intérêt d’un tel avion est qu’il a aussi été conçu pour évoluer. Autrement dit, tous les exemplaires que nous sommes en train d’acquérir devraient toujours voler dans plusieurs décennies avec des performances mises au goût du jour en fonction des progrès de l’électronique et des tactiques. Par ailleurs, nous avons pu envisager de réduire avec sérénité notre format de l’aviation de chasse en passant de 600 appareils en 1990 à 300 en 2008.

Si la recapitalisation de notre flotte chasse est nécessaire, celle de notre flotte d’avions de transport est évidemment urgente. Je suis plutôt optimiste dans ce domaine car nos plates-formes sont employées par trop d’utilisateurs pour que des impasses sérieuses soient faites. La France ne pourrait par ailleurs pas tenir son rang dans le monde sans des capacités de projection développées. Chacun s’accorde en outre pour concéder que nos appareils actuels, C-160 Transall et C-130 Hercules, ont été utilisés au-delà de leur potentiel.

Mon principal souci concerne la tenue des délais de l’A-400M par EADS, qui a rencontré de grosses difficultés pour la maîtrise industrielle de ce projet, notamment dans le domaine de la motorisation. Le retard annoncé est aujourd’hui de 12 mois. Ce délai est gérable en tirant une fois de plus sur nos valeureux C-160, mais nous ne pourrons guère aller au-delà sans remettre gravement en cause nos capacités de projection.

En ce qui concerne leur nombre, nos plans nous laissent penser que 50 exemplaires suffiront s’ils sont associés à 14 nouveaux ravitailleurs MRTT. Nous bénéficierons là encore de la polyvalence de ces deux appareils et de leur complémentarité pour répartir les missions et assurer la pérennité des deux flottes. Le MRTT est, vous le savez, indispensable pour assurer la mobilité stratégique de nos armées et la dimension stratégique de notre armée de l’air. Nous sommes en train de réfléchir au meilleur moyen de les acquérir (patrimonial ou partenariat).

  • … en rationalisant

Trois principes guident notre action dans ce domaine, qui doit également prendre en compte la stratégie de réforme du ministère.

Le premier est l’optimisation du fonctionnement, en adaptant nos structures au principe de l’agilité et aux nouveaux processus issus de l’avènement des NTIC, qui ont un impact fort sur nos processus hiérarchiques classiques.

Le second principe est la simplification de nos structures. Nous les diminuons en nombre pour pouvoir notamment offrir une meilleure lisibilité interne et externe. Nous répondons ainsi au souhait de nos concitoyens qui réclament plus de transparence sur la manière dont nous nous organisons, dont nous nous entraînons et dont nous combattons.

Enfin, nous mettons en œuvre une approche fonctionnelle. Nous regroupons sous un même commandement les éléments et les unités orientés vers une même mission. Nous justifions ainsi l’effort financier qui nous est consacré en évitant les doublons, en réalisant des économies d’échelle.

Nous avons appliqué ces principes pour construire le plan Air 2010. L’armée de l’air s’ouvre complètement aux autres organisations interarmées et interministérielles. Elle s’est restructurée en cinq grands commandements, dédiés respectivement aux opérations conventionnelles et nucléaires, à la préparation au combat, au soutien et à la gestion du personnel.

Je remarque avec satisfaction que ce plan, dont l’origine remonte au début des années 2000, répond parfaitement aux critères qui guident actuellement la RGPP. L’armée de l’air a anticipé cette grande réforme et est aujourd’hui parfaitement prête à intégrer ses conclusions.

La rationalisation s’incarne aussi dans nos choix en MCO : gros investissements, volonté de retirer nos flottes d’avions anciens. Les résultats en terme de disponibilité sont bien meilleurs aujourd’hui qu’il y a 5/6 ans (2/3 au lieu de la moitié), mais nous devons faire avec une certaine hystérisis.

Ces réformes du MCO ont englobé tous les aspects :

Les niveaux de soutien ont été réduits, conformément à notre nouveau concept de maintenance qui privilégie désormais deux niveaux d’entretien au lieu de trois. Le premier (opérationnel) est curatif et le second (industriel-étatique et privé) est préventif. Cette redéfinition du soutien des aéronefs est très profonde et a des conséquences culturelles lourdes.

Nous inspirant d’une logique de milieu, nous avons crée ou fusionné des structures liées au soutien aéronautique pour mettre sur pied un ensemble cohérent. Ce sont respectivement la SIMMAD (maîtrise d’ouvrage déléguée), le CSFA (NSO) et le SIAé (NSI étatique), qui travaillent en symbiose.

Certains, dans une volonté centralisatrice, proposent de créer une structure qui serait en charge des équipements depuis la conception jusqu’au démantèlement, en passant par leur vie en service, structure qui permettrait une meilleure appréhension des coûts de possession. Le risque me paraît cependant très élevé de diluer l’expertise de milieu, ce qui pourrait s’avérer à terme contre-productif.

Je suis convaincu que la logique opérationnelle doit prévaloir aussi dans le soutien. Ne considérer le problème qu’en suivant une logique économique pourrait susciter des effets pervers.
Le but est bien de donner la possibilité aux hommes de combattre, ce qui nécessite de respecter les spécificités et les contraintes de chaque domaine. Il est impératif qu’en tant que responsable de la satisfaction des contrats opérationnels que me fixe le CEMA à partir des missions définies par le président de la République, j’ai en mains les leviers nécessaires pour garantir la disponibilité des aéronefs nécessaires à l’entraînement quotidien des équipages et aux opérations.

La rationalisation de l’armée de l’air se traduit aussi par la reconsidération du format de nos implantations. Même si celui-ci a constamment diminué en métropole (52 en 95, 37 aujourd’hui), la réduction de notre réseau de bases aériennes n’a pas suivi en volume celle de notre format.

Deux logiques s’opposent. Soit nous privilégions nos implantations pour rester présents sur toute la France, asseoir notre influence et posséder une emprise territoriale. Il nous faudra alors prendre les ressources sur d’autres lignes, comme celles des équipements. Ou nous réduisons la voilure et profitons des gains réalisés pour entretenir la recapitalisation de notre parc d’aéronefs, pour améliorer les conditions de vie et de travail de notre personnel.

C’est cette deuxième voie que je choisis, car je la crois plus en rapport avec notre raison d’être, qui est d’exploiter la troisième dimension. Je crois même qu’elle est porteuse d’avenir car nous pourrons retrouver des marges de manœuvre dans notre fonctionnement quotidien. Certaines unités de soutien sont surdimensionnées sur les plates formes où il n’existe plus qu’un escadron opérationnel tandis que les conditions de travail ou l’état des aires aéronautiques se dégradent de manière lente mais certaine.

  • Avec qui ?

J’ai jusqu’ici beaucoup parlé de concepts et d’équipements, mais la guerre aérienne se gagne d’abord avec les hommes. Les plates-formes polyvalentes doivent être armées par des hommes « agiles ». Ceux-ci doivent être capables d’agir avec efficacité dans toutes les missions de défense qui leur sont ordonnées.

Ils peuvent aussi, le cas échéant, contribuer avec ces moyens polyvalents aux missions qui appartiennent plus au domaine de la sécurité. Les aviateurs possèdent d’ailleurs une grande expertise dans ce type de mission : ils ne savent pas à quels types de problème ils vont être confrontés quand ils décollent pour intercepter un appareil dont le comportement intrigue. Si je prends par exemple les chiffres de 2006 en France, 200 interventions ont été déclenchées pour confirmer l’identité d’appareils douteux, 88 l’ont été suite à la perte de communications radio, 20 pour les survols ZIT, et 9 pour des assistances en vol.

Nous devons aussi être interopérable avec nos alliés. Nous devons entretenir notre savoir-faire car nous avons déjà démontré que nous savions combattre ensemble dans les airs (défense aérienne dès 1966, Golfe 1, raids effectués en commun pendant le Kosovo).

Au quotidien, cela se traduit par notre participation très active à des exercices communs (TLP), et à notre implication dans les différents groupes de travail qui font évoluer les procédures (Stanag OTAN) communes.

Dès lors, toute évolution se concrétisant par un rapprochement avec l’OTAN ou l’intensification de la PESD serait aisément appréhendée.

Nous sommes d’ailleurs promoteurs et porteurs d’initiatives nombreuses, comme dans le domaine de la formation :

L’école franco-belge de pilotes de chasse - AJeTS - qui a pris son essor depuis 2005, peut servir de référence au niveau européen. Un instructeur italien a ainsi rejoint la France en janvier 2007 et deux stagiaires allemands ont été formés l’an dernier. La Grèce pourrait être intéressée pour être plus étroitement associée. Ce programme ouvre par ailleurs la voie à une initiative encore plus ambitieuse qui regroupe dix pays européens pour l’ensemble de la formation future de nos pilotes de chasse (AEJPT). L’Ecole de l’aviation de transport d’Avord s’inscrit dans la même dynamique : des pilotes de transport belges et néerlandais sont formés indifféremment avec nos propres élèves.

Dans le domaine du commandement, une initiative aérienne forte mérite d’être soulignée et soutenue : nous souhaitons profiter avec les autres armées de l’air européennes de l’expérience acquise au sein de l’European Airlift Center pour constituer un commandement européen du transport aérien. Nous ouvrons par ailleurs aux officiers étrangers nos structures fixes et déployables de commandement et de conduite des opérations aériennes. Enfin, le développement de projets nationaux comme SCCOA, qui est l’équivalent français de l’ACCS (Air Command and Control System) dans l’OTAN, prouve que les capacités européennes peuvent être augmentées en bénéficiant des investissements que nous faisons dans certains travaux menés par l’Alliance Atlantique. L’influence militaire de l’UE dépend d’abord des ressources nationales des pays contributeurs, et il convient de ne négliger aucune piste.

Enfin, nous devons réfléchir aux moyens d’améliorer notre coopération avec les troupes de surface. Un des modèles qui me semble le plus prometteur est celui que nous utilisons par  exemple en Afghanistan avec les forces spéciales. Quelques hommes bien entraînés au sol peuvent communiquer avec les équipages et leur indiquer, selon des procédures éprouvées, la position précise d’objectifs à détruire. La puissance de feu de nos Mirage ou de nos Rafale est souvent suffisante pour venir à bout de la résistance adverse.

Il pourrait être pertinent de généraliser ce processus à d’autres unités plus traditionnelles, en affectant régulièrement des pilotes ou navigateurs dans les unités terrestres. Ceux-ci serviraient d’interface avec ces unités pour leur proposer de mettre en œuvre des modes d’action impliquant des avions de chasse qu’ils seraient capables de guider pour servir la manœuvre interarmées. L’osmose des deux armées sur le champ de bataille pourrait alors être accélérée.

En même temps, je ne soutiens pas les initiatives qui voudraient transformer l’armée française en une sorte de grand corps des Marines. L’aviation serait réduite à un rôle d’appui et nos armées perdraient le bénéfice de la dilatation possible des espaces physiques du champ de bataille. Sur ce thème, je suis plus enclin à valoriser toute initiative qui tend à faire disparaître les barrières artificielles et à promouvoir un espace aérien sans frontière où nous pourrions exploiter complètement toutes les ressources qu’offre la troisième dimension. Nous profiterions alors de la souplesse de l’arme aérienne pour entraîner nos équipages à l’ensemble des missions, gérer complètement les moyens et les affecter sur le champ de bataille aux endroits voulus au moment voulu.

  • Conclusion :

En résumé, vous l’avez compris, mon but est de promouvoir une armée de l’air plus compacte, plus resserrée, forte de sa cohérence et de son expertise de milieu, qui améliore son efficacité grâce à des matériels performants et polyvalents, des processus innovants et des hommes responsables et agiles, dans le but de mener à bien, au bénéfice de l’action interarmées, la stratégie aérienne fondée sur les ressources qu’offre la troisième dimension. J’attends dorénavant avec impatience les conclusions des différents chantiers en cours pour asseoir définitivement ce modèle.

Je vous remercie de votre attention et suis prêt à répondre à vos questions.

[1] Voir "GRAVES" : Grand Réseau Adapté à la VEille Spatiale : Une perspective européenne par le GCA aérien Patrick de Rousiers

[2] Allocution du CEMAA devant les officiers stagiaires français de la 14ème promotion du Collège Interarmées de Défense (CID) le 24 juillet 2007.

Voir également :


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Truman Transits Strait of Gibraltar
Navy Unveils National Museum of the American Sailor
New Navy, Old Tar
Marcel Dassault parrain de la nouvelle promotion d’officiers de l’École de l’Air
RIMPAC 2016 : Ravitaillement à la mer pour le Prairial avant l’arrivée à Hawaii
Bataille de la Somme, l’oubliée
U.S., Iceland Sign Security Cooperation Agreement
Cléopatra : la frégate Jean Bart entre dans l’histoire du BPC Gamal Abdel Nasser
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America's Navy-Marine Corps Team Fuse for RIMPAC 2016
Stratégie France : Plaidoyer pour une véritable coopération franco-allemande
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Comité de rédaction : Jacques de Lestapis, Hugues Dumont, François de Vries (Bruxelles), Hans-Ulrich Helfer (Suisse), Michael Hellerforth (Allemagne).
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