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Le concept suisse ISTAR (1)

Le concept suisse ISTAR [1]

Le Colonel d'état-major général Boris Chollet, est le sous-chef d'état-major renseignement ou "G2" de l'état-major des Forces Terrestres suisses. A ce titre il est, entre autres, responsable de l'unité de doctrine au sein des cellules RENS des formations subordonnées [2] à l'armée de terre suisse et responsable du suivi de situation au profit du Commandant des Forces Terrestres [3]. La Suisse, comme les pays membres de l’OTAN, a été amenée après la chute du mur de Berlin à réviser sa doctrine et à repenser ses moyens. Les Américains ont créé un concept novateur dans le domaine du renseignement que plusieurs armées, comme celles de la Suisse et de la France ont su aménager, pour le rendre encore plus performant, le concept ISTAR, - en français - SA2R. [4] Dans la revue Défense, [5] le Colonel EMG Chollet nous présente brièvement le concept suisse. (©) Ce texte est reproduit ici avec l'aimable autorisation de son auteur et de la revue. Berne, le 4 septembre 2008.

Le GAA Stéphane Abrial, Chef d'État-major de l'armée de l'Air. Photo © Sirpa Air.Le Colonel EMG Boris Chollet, Sous-chef d'état-major Renseignement ou "G2" de l'E.M.F.T. Photo © Forces Terrestres suisses.

Le Colonel EMG Boris Chollet, Sous-chef d'état-major Renseignement ou "G2" de l'E.M.F.T

Avant la chute du mur de Berlin, les forces armées de l'ouest européen s'attendaient à un combat classique avec l'emploi de chars faciles à détecter. C'est pour cette raison que l'on pensait pouvoir gagner des renseignements-clefs en mettant l'effort sur la recherche de l'information au moyen de quelques bataillons d'exploration, quitte à gagner du temps au détriment de la fusion du renseignement. Avec l'implosion de l'URSS, les spécialistes du renseignement ont dû passer d'un "renseignement d'objectif" à un "renseignement de situation", beaucoup plus difficile à maîtriser. De plus, la menace étant devenue plus diffuse, le politique en a déduit qu'elle avait disparu, même si l'actualité caucasienne est là, malheureusement, pour donner raison à des stratèges d'un autre avis, tels Colin Gray [6] ou le général Rupert Smith. [7] Rappelons à ce propos un vieux proverbe russe qui remonte à la création en décembre 1917 de la Tcheka: "le serpent change de peau, il ne change pas de nature".

Ceci a obligé les militaires à voir les crédits qui leur sont alloués, à la baisse et donc à concentrer leurs moyens, qu'il s'agisse de moyens de combat (appelés aussi "effecteurs") ou de moyens d'exploration (appelés aussi "senseurs").

Le regroupement des senseurs, ajouté à la modernisation de ces derniers comme à l'amélioration de la coordination de leur engagement a mené les spécialistes du renseignement à développer un concept plus performant que par le passé, intitulé ISTAR.

Si, pour les Américains, ce concept peut être qualifié de novateur, pour d'autres armées, moins bien dotées financièrement, il revient à regrouper des moyens d'exploration déjà existants.

Le Colonel Chollet photographié lors de la manœuvre Guibert 2007. Photo © Forces Terrestres suisses.

Le Colonel Chollet photographié lors de la manœuvre Guibert 2007

  • Naissance du projet

Dans sa course à l'interopérabilité, qui revient, comme pour toutes les armées occidentales à vouloir atteindre un jour l'horizon et se résume donc à une "never ending story", l'Armée suisse avait décidé en 2004 de mettre sur pied des bataillons ISTAR.

La réalisation de ce projet joue un rôle primordial dans la transformation de l'Armée suisse, née avec le projet "Armée XXI", en général et dans son "étape de développement 2008-2011", voulue par l'autorité politique, en particulier.

Il s'agissait pour l'état-major de planification de l'Armée, [8] mandaté par le chef de l'Armée pour réaliser le projet susmentionné, de créer 5 bataillons ISTAR. Un bataillon de type A devant être à la disposition des Forces Terrestres, 2 bataillons de type B devant servir aux opérations de stabilisation en Suisse [9] et 2 bataillons de type C devant permettre les opérations défensives. [10]

Cette réalisation devait se faire, vous l'aurez compris, en collaboration avec les Forces Terrestres. C'est notamment la raison pour laquelle le commandant des Forces Terrestres a créé un "centre de compétence [11] C4ISTAR". [12]

  • Réalité actuelle

Vu que les autorités politiques ont voulu des coupes budgétaires pour réduire le train de vie de l'Etat et que le commandant des Forces Terrestres a décidé que le nombre de bataillons ISTAR devait être réduit pour en augmenter les capacités, le nombre de bataillons de renseignements multicapteurs est très vite passé de 5 à 1.

Ce bataillon devant cependant être multifonctionnel, en ce sens qu'il devrait couvrir les besoins de l'Armée en cas de guerre ou de "simple" opération de stabilisation sur le territoire national.

Ce même bataillon ISTAR est actuellement en phase de développement. Il est testé au travers d'engagements, sur le terrain. Des moyens ont été loués à diverses entreprises; ceci dans le cadre d'une étude de marché, visant à retenir certains produits et à en écarter d'autres.

Le but étant d'avoir un système modulaire susceptible de répondre aux attentes des divers niveaux de conduite (stratégique, opératif et tactique), tout en accélérant la boucle réunissant les senseurs, les décideurs et les effecteurs.

Le bataillon ISTAR de type C, tel qu'il est actuellement pensé, se présente ainsi:

  • 1 compagnie d'état-major se composant de:

o 1 section de commandement;
o 1 section responsable du poste de commandement;
o 1 section responsable de l'échelon de conduite ;
o 1 section IMFS ;
o 1 section responsable des systèmes;
o 1 section responsable des ondes dirigées;

  • 1 compagnie sécurité et logistique:

o 1 section de commandement;
o 2 sections de sûreté;
o 1 section de ravitaillement et d'évacuation;
o 1 section responsable de l'infrastructure;

  • 1 compagnie de renseignements:

o 1 section de commandement;
o 3 sections d'exploitation ou d'interprétation rens ;
o 1 section CI ;
o 1 section de liaisons;

  •  3 compagnies d'exploration se composant chacune de:

o 1 section de commandement;
o 3 sections de surveillance;
o 2 sections d'exploration;
o 1 section d'exploitation ou d'interprétation;
o 1 section IMFS;
o 1 section ravitaillement et infrastructure.

  • Propos critiques

Pour ma part, je pense que le SRM [13] devrait être beaucoup plus, ou mieux, intégré dans les réflexions stratégiques qu'il ne l'a été jusqu'à présent. Il est en effet important que le principal utilisateur de cet outil de renseignement moderne puisse avoir une influence sur son cahier des charges et guider son développement !

De plus, à mon avis, le CI [14] ne devrait pas être intégré au bataillon ISTAR, mais, comme en France, faire partie intégrante de la cellule G2 pour laquelle il travaille. Si des senseurs peuvent être rapidement déplacés, il faut au contraire beaucoup plus de temps au domaine CI pour nouer des contacts et s'assurer de la fiabilité des informations livrées par ces derniers.

Certains ont du mal à comprendre la raison pour laquelle l'armée suisse cherche à créer un bataillon ISTAR de type C, lequel est fait pour les "opérations de coercition", [15] alors que les autorités politiques suisses demandent que son Armée se prépare pour les engagements les plus plausibles, à savoir les "opérations de sauvegarde des conditions d'existence", [16] voire pour des "opérations de stabilisation" sur le territoire national. [17]

Qui dit ISTAR dit senseurs et qui dit senseurs dit effecteurs. Pour terminer, je ferais donc remarquer qu'à l'heure ou l'on réduit le nombre de systèmes d'armes, il ne faut pas se vanter de développer un concept ISTAR moderne.

  • Questions controversées

Suivant les forces armées auxquelles on s'adresse, certaines questions doivent encore trouver une réponse unanime. Parmi celles-ci, on citera:

• Le bataillon ISTAR étant la première organisation du renseignement disposant d'une capacité de "fusion" du renseignement. Doit-on conserver une cellule G2 au niveau des Grandes Unités (ex: brigade ou division)? Pour ma part, j'ai de la peine à croire que la capacité d'analyse d'un bataillon de renseignements multicapteurs soit suffisante pour donner une réponse positive à la question !

• L'engagement du bataillon ISTAR, au vu de sa technicité, doit-il être limité aux opérations de coercition ? Personnellement, je suis de l'avis qu'un instrument aussi cher doit se justifier au regard du contribuable et donc servir la communauté en fonction des décisions politiques ! De plus, modulable dans son principe, ce concept est, de facto, appelé à s'adapter à tous les types d'engagements prévus par l'autorité politico-militaire. Une telle réponse appelle cependant à ne pas sous-estimer le problème de la sécurité du bataillon ISTAR dans les divers environnements liés aux types d'opérations autres que purement défensives.

  • Développement prévu

Il s'agit pour la Suisse d'assurer en première priorité l'introduction — instruction comprise —du FIS HE, [18] avant de concrétiser le projet ISTAR.

Dans la tête de beaucoup de techniciens non membres de la "communauté du renseignement", il n'y a en effet pas, malheureusement, de différence entre les "systèmes de conduite" et les "systèmes de renseignements". Même s'il est vrai que les uns sont dépendants des autres, puisque les renseignements dépendent avant tout des SIC, [19] il ne faut cependant pas les confondre.

  • Conclusion

Si aucun chiffre n'a été formulé quant au bataillon ISTAR dont la création est prévue, ce n'est pas pour des raisons relevant d'un quelconque "SECRET DEFENSE", mais parce que l'attribution des numéros des formations relève, en Suisse du moins, d'une "décision politique".

La Norvège a compris que le développement d'un concept aussi "technologiquement complexe" réclame beaucoup d'argent, raison pour laquelle elle développe son concept en collaboration avec les Pays-Bas. Si la Suisse est consciente de cette réalité, elle continue, pour des raisons relevant de la politique nationale, [20] à développer son propre concept de manière autonome; même si elle lorgne, avec l'autorisation du chef de l'état-major de l'armée de terre norvégienne, sur le concept ISTAR de ce dernier.

Compte tenu de la pression financière imposée par les autorités politiques et vu la durée des engagements pour une armée de conscription comme l'Armée suisse, aussi longtemps que la menace stratégico-politique semblera, pour certains, aussi diffuse, ou en tous cas lointaine, il y a, à mon sens du moins, un important risque que le délai, fixé à 2011 pour la création du bataillon suisse de renseignements multicapteurs, ne soit pas respecté.

Malgré les retards [21] — voire peut-être même un renvoi possible aux calendes grecques —que pourrait connaître la concrétisation du projet ISTAR pour la Suisse, sa réalisation reste une condition sine qua non de la modernisation de son Armée !

Boris CHOLLET

[1] Intelligence, Surveillance, Target Acquisition and Reconnaissance

[2] Régions territoriales et brigades d'engagement

[3] Homologue suisse du CEMAT

[4] Surveillance, Acquisition, Renseignement et Reconnaissance

[5] Numéro 135 daté de septembre-octobre 2008 de Défense, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[6] Colin S. Gray, "La guerre au XXIe siècle. Un nouveau siècle de feu et de sang", Economica, Paris 2007

[7] General Sir Rupert Smith, "L'utilité de la force. L'art de la guerre aujourd'hui", Economica, Paris 2007

[8] Un des six subordonnés directs du chef de l'Armée (Homologue suisse du CEMA)

[9] Dans le jargon suisse, on parle d'engagements de "sûreté sectorielle"

[10] Dans le jargon suisse, on parle d'engagements de "défense"

[11] Au sein de l'OTAN, on a l'habitude de dire "centre d'excellence"

[12] Command, Control, Communications and Computers + ISTAR

[13] Service de Renseignements Militaires = équivalent suisse de la DRM. Il est commandé, depuis le 1er janvier 2008, par le Général de brigade (appelé Brigadier en Suisse) Jean-Philippe Gaudin, qui est le supérieur technique du G2 des Forces Terrestres

[14] Counter-Intelligence (contre-renseignements)

[15] Appelées en Suisse "opérations de défense"

[16] Le plan français "VIGIPIRATE" tomberait, en Suisse, sous ce vocable

[17] Ce que l'on appelle en Suisse les "opérations de sûreté sectorielle"

[18] Equivalent suisse du SICF français, c'est-à-dire SIC FT (Système d'Informations et de Conduite des Forces Terrestres)

[19] Systèmes d'Information et de Conduite

[20] Neutralité

[21] Des experts d'ARMASUISSE (centre de compétence de la Confédération pour l'acquisition de systèmes et de matériels technologiquement complexes, les technologies de l'armement et l'assurance de la qualité, l'immobilier du Ministère suisse de la Défense (Département de la Défense, de la Protection de la population et des Sports), ainsi que les données de références géographiques de la Suisse) évoquent la date plus réaliste de 2015, voire, pour certains, de 2020.

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