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L’Eurocorps, traduction d’une volonté politique (8)

Fondée sur les intérêts communs et la confiance réciproque, initiée sous le sceau de la réconciliation, la Coopération franco-allemande en matière de Défense est à la fois intense et dynamique. Cette coopération militaire est fortement structurée et son périmètre d’action très vaste. Elle trouve son expression au travers du Conseil Franco-Allemand de Défense et de Sécurité (CFADS) qui réunit le président et la chancelière avec les ministres de la défense et des Affaires étrangères ainsi que les chefs d’État-major des Armées tous les six mois. Les conseils sont précédés de comités, de commissions et de réunions des groupes de travail : groupe d’études « stratégie et désarmement » (GESD), groupe franco-allemand de coopération militaire (GFACM), groupe armement et groupe juridique. Les instances du GFACM sont en cours de rénovation pour les rendre plus réactives et dynamiques. En octobre 2008, lors de la 50e session du groupe franco-allemand de coopération militaire, il a été décidé de « recentrer le travail de la structure sur des projets concrets, dans une logique d’objectifs et de résultats, afin de gagner en efficacité.» Treize projets ont ainsi été retenus, tels que l’engagement du Corps européen en Afghanistan, la définition d’une « vision commune 2030 » dans le domaine capacitaire ou le soutien de l’homme en opération, chaque projet étant principalement défini par les résultats attendus et relevant généralement d’un intérêt interarmées ou politico-militaire. La priorité étant « donnée aux activités visant à la satisfaction des besoins opérationnels communs et à l’élargissement des initiatives franco-allemandes au profit de l’Union Européenne ou de l’OTAN. » L’Eurocorps et la Brigade franco-allemande (BFA),[1] deux réussites franco-allemandes, sont devenues des institutions européennes incontournables en matière de défense. Dans le grand dossier de la revue Défense consacré à la relation franco-allemande à l'épreuve du temps, Marie-Laure Barret (*) nous présente l'Eurocorps dont elle est l'un des porte-paroles, texte que nous reproduisons ici avec l'accord de la rédaction de la revue.[2] Paris le 23 février 2010.©

CDT Marie-Laure Barret, porte-parole (FR) de l'Eurocorps

Largement présenté comme l’une de premières expressions concrètes de la défense européenne, l’Eurocorps est la traduction de la volonté politique du président François Mitterrand et du Chancelier Helmut Kohl.

Pour les deux hommes d’État, intensifier les signes visibles de la coopération entre la France et l’Allemagne, était le meilleur moyen de promouvoir l’idée d’une défense européenne. La décision de créer l’Eurocorps fût prise en mai 1992 lors du sommet de la Rochelle. Strasbourg, siège d’institutions européennes fût choisie pour abriter en 1993 le quartier général de corps d’armée franco-allemand, où les deux nations se partagent non seulement le commandement, mais aussi les charges, de manière égale.

Dès 1993, les deux gouvernements décidèrent de mettre l’Eurocorps également à la disposition de l’OTAN afin de bien montrer aux Alliés que ce quartier général n’avait pas pour but de concurrencer l’Alliance Atlantique. Le « SACEUR agreement », datant de 1993, définit les procédures de subordination de l’Eurocorps à l’OTAN. Aujourd’hui, environ 1000 femmes et hommes coiffés du même béret portant l’insigne de l’Eurocorps composent l’état-major commandé depuis septembre 2009 par le général de corps d’armée allemand Hans-Lothar Domröse.

Le GCA Hans-Lothar Domröse -- Photo Eurocorps © Vincent Bordignon.

Le GCA Hans-Lothar Domröse

Ces personnels proviennent essentiellement des cinq nations cadres [3] (nations qui ont les mêmes prérogatives que les nations fondatrices) auxquels on peut ajouter vingt-sept officiers de cinq nations associées.[4] La France en tant que nation hôte fournit 37% des effectifs, l’Allemagne 27%, l’Espagne 18%, la Belgique 14%, le Luxembourg étant représenté par deux soldats. La Pologne a récemment augmenté le nombre de ses représentants qui passe à 19, premier pas vers l’obtention d’un statut de nation cadre. Des officiers roumains et américains devraient rejoindre prochainement l’Eurocorps.

L’organisation de l’Eurocorps est calquée sur le modèle standard OTAN. Tous les deux ans, selon un ordre établi, un général de corps d’armée d’une des nations cadres à l’exception du Luxembourg, prend le commandement du Corps. Ce général reçoit ses directives du « Comité Commun », organe décisionnel composé des chefs d’état-major des armées et des directeurs politiques des ministères des affaires étrangères de chaque pays.

La cohérence entre l’Eurocorps, le commandement de l’OTAN et le Comité Militaire de l’Union Européenne, est assurée au niveau des chefs d’états-majors des armées. Ces derniers étant membres des comités militaires de l’OTAN et de l’Union Européenne. Il n’y a donc pas de dichotomie entre les relations que l’Eurocorps entretient avec l’OTAN et avec l’Union Européenne. Le Président Sarkozy a lui même déclaré le 27 décembre 2007 : « j’ai toujours pensé qu’il était stérile d’opposer la défense européenne et l’Alliance Atlantique. Nous avons besoin des deux, parce qu’elles sont complémentaires et parce qu’elles se renforcent mutuellement. » Cependant, il faut noter que tout engagement de l’Eurocorps demeure l’expression de la volonté politique commune de cinq nations européennes. Le général commandant est actuellement assisté par un général commandant adjoint belge, un chef d’état-major espagnol, un sous-chef opérations français, un sous chef soutien polonais ainsi que par un sous-chef exercices et ressources allemand. Le Luxembourg est toujours représenté par un représentant national. C’est le seul poste qui ne tourne pas entre les nations. Le général commandant dispose également d’une expertise juridique, communication et médicale. Le conseiller politique est présent uniquement lors des opérations et exercices. Enfin, les représentations Marine et Air, affectées de manière permanente à l’Eurocorps et installées dans l’enceinte, confèrent au général commandant la capacité d’intégrer des éléments interarmées lors de la planification d’exercices ou d’opérations.

Le général commandant l’Eurocorps a sous son commandement la Brigade multinationale d’aide au commandement. Créée en 2001 lors de la transformation de l’Eurocorps en Corps de Réaction Rapide, c’est une entité distincte qui soutient l’état-major dans le domaine des systèmes d’information et de commandement. Pour ce faire, elle dispose d'une compagnie SIC [5] multinationale organique, renforcée en fonction des besoins ou de la mission par du personnel et du matériel provenant d'unités placées sous contrôle opérationnel par les nations contributrices. Depuis 2008, une compagnie de transmissions allemande, stationnée à Sigmaringen, est mise à la disposition de la brigade pour tous ses engagements et exercices. Le reste du soutien général (personnel, matériel, protection) est assuré par le bataillon de soutien de quartier général placé sous le commandement de la brigade dont les nations-cadres, à l’exclusion du Luxembourg, prennent le commandement pour une durée de deux ans.

La brigade franco-allemande, est placée sous commandement opérationnel de l’Eurocorps pour les exercices et les opérations. Cette unité, dont l’état-major est situé à Müllheim, constitue la force d’entrée en premier de l’Eurocorps.

Jusqu’à présent l’Eurocorps a été engagé à trois reprises sur trois théâtres différents. Le premier engagement de l’Eurocorps a eu lieu en 1998/99 lorsque des contingents ont participé à la force de stabilisation sous commandement OTAN en Bosnie-Herzégovine (SFOR). En 2002, l’Eurocorps a constitué le noyau du quartier général de la force déployée au Kosovo (KFOR III). A cette occasion, l’Eurocorps a pris le commandement d’une opération pour la première fois de son histoire. Le défi suivant - et point culminant pour l’Eurocorps - a été l’engagement en Afghanistan d’août 2004 à février 2005. Le général commandant l’Eurocorps à l’époque, le général de corps d’armée français Jean-Louis Py, a pris le commandement des 6.500 hommes composant la Force d’Assistance à la Sécurité. Cette période de 6 mois a vu des améliorations concrètes tels que de nombreux projets de reconstruction, la première élection présidentielle démocratique depuis la chute du régime des talibans, suivie de la mise en place d’un tout nouveau gouvernement. Cependant, même si l’Eurocorps reste capable de prendre part à la défense collective de l’Alliance – opérations relevant de l’article 5 – sa structure et son entraînement sont désormais axés sur les opérations de réaction aux crises.

L’Eurocorps, quartier général (QG) très expérimenté a déjà été certifié Force à Haute Disponibilité de l’OTAN (HRF) [6] en 2002 et Force de Réaction de l’OTAN (NRF) [6] en 2006. Il a même été le premier QG à obtenir sa pleine capacité opérationnelle, telle que définie lors du sommet de Prague en novembre 2002. C’était à l’issue d’un exercice de déploiement de 2000 soldats dans les îles du Cap Vert au large de l’Afrique en mai 2006.

La NRF, créée en 2002 est une force regroupant les composantes Terre, Air, Mer et Forces Spéciales, opérationnelle, réactive, disposant des technologies les plus modernes. Elle permet à l’OTAN de déployer sur préavis de 5 jours un dispositif disposant d’une autonomie de 30 jours sans réapprovisionnement, en mesure de mener un large éventail de missions telles que des opérations humanitaires, des opérations de maintien de la paix, de sortie de crise, des opérations d’embargo et des interventions en cas de catastrophes naturelles.

Ces missions font partie de celles qui pourraient être attribuées à la Force de Réaction de l’OTAN (NRF) [6] 15 dont l’Eurocorps fournira la composante terrestre de juillet à décembre 2010. A l’issue d’une préparation intense, l’Eurocorps se tiendra à la disposition de l’OTAN pendant une période de six mois pendant lesquels il sera prêt à intervenir sur court préavis.

Afin de satisfaire aux critères requis par l’OTAN, les militaires de l’Eurocorps ont suivi en 2009 un entraînement organisé par les nations ; du 01 janvier au 30 juin 2010 se succéderont diverses phases, séminaires, formations spécifiques aux divers domaines d’expertise, exercices sur le terrain, pour parfaire et entretenir les compétences déjà acquises par l’Eurocorps, mais aussi celles des unités fournies par les nations pour renforcer l’Eurocorps en cas de déploiement réel.

L’Eurocorps sera évalué par le Joint Forces Command de Brunssum (OTAN) au cours de l’exercice Brilliant Ledger au camp militaire de Valdahon. Le dernier exercice de la série, Steadfast Juncture, permettra de tester l’interopérabilité entre les quatre composantes tout en appliquant la nouvelle
structure de commandement de l’OTAN.

L’Eurocorps sera enfin fin prêt à mener à bien toute mission que pourrait lui confier l’OTAN pendant la « stand-by », période allant du 1 janvier au 31 décembre 2010. L’entraînement suivi par les militaires de l’Eurocorps et les compétences acquises dans ce cadre là seront fort utiles pour la préparation intensive que de nombreux membres du quartier général vont devoir suivre pour se préparer au déploiement en Afghanistan prévu en 2012.

L’Eurocorps se partagera avec le « NATO Rapid Deployable Corps » situé à Valence en Espagne, les postes de l’état-major de la FIAS [7] pour une période d’un an. Un groupe de travail a été constitué, des contacts avec les homologues ont été pris afin d’optimiser cette longue période de préparation à une mission risquée qui placera l’Eurocorps sous les feux de l’actualité.

En dehors de ces projets opérationnels, des développements récents et majeurs confirment que l’Eurocorps est beaucoup plus qu’un symbole.

« L’Eurocorps est l’instrument naturel de la défense européenne », comme l’a réaffirmé Hervé Morin lors de sa visite à l’Eurocorps en janvier 2008. Le ministre belge de la défense, Pieter de Crem, le président de la commission de la défense et de la sécurité du parlement européen, Karl von Wogau ou encore Jaime Blanco Garcia, président de la commission de la défense du Sénat espagnol considèrent l’Eurocorps comme « une espèce d’embryon de la future défense européenne ».

La résolution du 5 juin 2008 votée à une très large majorité au Parlement Européen propose de placer le Quartier Général du Corps Européen en tant que force permanente à disposition de l’Union européenne et invite l’ensemble des pays membres à y participer. Dernièrement, le Traité de Strasbourg, approuvé par les nations-cadres en novembre 2004 et entré en vigueur le 29 février 2009, couvre l’ensemble des aspects d’un accord sur le statut des forces (SOFA). En outre, il définit les principes de base relatifs aux missions, aux détails d’organisation et aux méthodes de travail de l’Eurocorps.

Il confère une pleine compétence juridique au quartier général ainsi que des responsabilités additionnelles majeures dans la gestion financière et matérielle. Il montre donc une volonté politique forte et renforce clairement l’engagement des nations signataires. 

Marie-Laure Barret (*)

(*) Le Commandant Barret est ORP/FR de l’Eurocorps.

[1] Voir "La brigade franco-allemande en 2010" par le général de brigade Philippe Chalmel.

[2] Numéro 144 de Défense, daté de Mars-avril 2010 de Défense, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), réalisée par des bénévoles, « anciens de l'IH ». Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[3] Allemagne, Belgique, France, Luxembourg et Espagne.

[4] Autriche, Italie, Grèce, Pologne, Turquie.

[5] Systèmes d’Information et de Commandement.

[6] L’intérêt du concept d’une Force de réaction multinationale de l’OTAN, approuvé par les chefs d’État et de gouvernement de l’Alliance au sommet de Prague, en 2002, fut de lier les HRF par le biais d’un plan commun de rotation, avec l’adoption de tactiques, de techniques et de procédures normalisées. On pourrait dire en substance que la NRF constituait l’ossature de la capacité de réaction rapide de l’OTAN, tandis que les HRF en constituaient la musculature. Il s’agissait d’une « union sacrée » entre une capacité expéditionnaire qui s’étendait et un concept d’utilisation novateur. Source : OTAN.

[7] Force Internationale d’Assistance à la Sécurité.

Lire également :

1) La relation franco-allemande à l'épreuve du temps -- Introduction : Joël-François Dumont.
2) France-Allemagne : le grand dessein -- Entretien avec l'ambassadeur Pierre Maillard, Conseiller diplomatique du général de Gaulle. Un des artisans, côté français, du « Traité de l'Élysée ». Richard Labévière et Joël-François Dumont.
3) De Gaulle - Adenauer : une communauté de destin... : Georg Bucksch, Senior Vice-président, Direction de la Stratégie et du Marketing du Groupe EADS.
4) Coopération dans le renseignement : “De la plus grande importance...” : Ambassadeur Hans Georg Wieck, président du BND (1985-1990).
5) Coopération dans le renseignement : “Un domaine privilégié...” : Général d'armée aérienne François Mermet (2S), ancien DGSE.
6)
L’intelligence économique et la coopération franco allemande... Alain Juillet, ancien Haut Responsable pour l'Intelligence Économique (2003-2009).
7) L’espionnage économique : un défi pour le BfV : Hans Elmar Remberg, vice-président de l'Office fédéral de protection.de la Constitution.
8) L’Eurocorps, traduction d’une volonté politique : Chef de Bataillon Marie-Laure Barret, ORP de l'Eurocorps.
9) La brigade franco-allemande en 2010 : Général de brigade Philippe Chalmel, Commandant la brigade-franco-allemande (BFA).
10) Le Centre Multimodal des Transports : Général de brigade aérienne Philippe Carpentier, Commandant le Centre Multimodal des Transports.
11) Échanges sur la coopération franco-allemande : Henri Conze, DGA (93-96) et Dr Martin Guddat, directeur allemand de l'Armement (94-98).
12) L’aventure européenne : de la défense à l’industrie : Amiral Alain Coldefy, Conseiller "Défense" du président d'EADS.
13) Becker : un exemple de PME franco-allemande : Roland Becker, PDG de Becker Avionics International.
14) Les services et la prise de décision politique : Joël-François Dumont, rédacteur en chef adjoint de la revue Défense.

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