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Transport aérien militaire

Transport aérien militaire : un exemple d’intégration de forces européennes

Dans un « grand dossier » consacré aux « armées européennes dans la crise »[1] notre confrère François d'Alançon [2] a rassemblé treize experts pour nourrir le débat. L’Europe est-elle ou non en voie de « démilitarisation » comme l’affirmait récemment le secrétaire américain à la Défense Robert Gates Nombreux sont ceux qui le craignent. Pour Étienne de Durand, « qu’il s’agisse de dépenses militaires rapportées au PIB, de capacités, de technologie et de volume de forces, il est clair que tous les indicateurs sont à la baisse. Pendant la première quinzaine d’années de l’après-guerre froide, la réduction des formats a permis de financer l’adaptation au nouvel environnement stratégique et la modernisation progressive des équipements. Il s’est agi de transformer des armées lourdes, axées sur la défense territoriale et le combat de haute intensité, en des forces expéditionnaires capables d’opérer sur tout le spectre conflictuel et à grande distance de l’Europe ».[3] Rappelant que « le Royaume-Uni et la France sont les seuls à assurer la survie de capacités européennes significatives », Étienne de Durand regrette toutefois que « la nouvelle réduction de format que les Britanniques sont en train de lancer aujourd’hui » ait « pour but de financer non la modernisation mais bien les opérations extérieures en cours et les conséquences de la crise budgétaire. On court ainsi le risque d’un déclassement militaire durable, qu’il s’agisse de capacités technologiques et militaires ou de volume global »[3] conclut Étienne de Durand qui n'est pas le seul à redouter que « c’est également ce qui risque d’arriver en France, après les échéances électorales de 2012 ... Les taux sont historiquement bas et reflètent » en effet « un effondrement sans précédent dans l’histoire européenne. » Alors, l'Europe est-elle « en voie de démilitarisation » comme l'affirme Robert Gates? Quand on n'a pas de pétrole, mieux vaut avoir des idées. Tout ce qui va dans le sens de la mutualisation, de la coopération ou de l'intégration est recherché. Ainsi l'idée lancée par l'ancien major-général de l'armée de l'Air, devenu CEMAA, le général Paloméros, avec son homologue allemand [4] d'aller encore plus loin dans le domaine du transport aérien en créant un « Commandement européen du transport aérien militaire » est devenue réalité à Eindhoven le 1er septembre 2010. Le général Alain Rouceau (*) présente ce nouveau commandement qui est l'exemple même d'une mutualisation, d'une coopération et d'une intégration bien pensées. Avec l'accord de François d'Alançon et de la revue Défense [5], nous reprenons ce texte. Einhoven/Paris, le 20 octobre 2010.© 

Le général de brigade aérienne Alain Rouceau, Commandant en second et chef d’état-major de l’EATC -- Photo © Armée de l'Air.

Le GBA Alain Rouceau, Commandant en second et chef d’état-major de l’EATC

Créé le 1er septembre 2010 à Eindhoven (Pays-Bas), le Commandement européen du transport aérien militaire (EATC), assure le contrôle opérationnel permanent de la quasi-totalité de la flotte de transport et de ravitaillement en vol de quatre nations (Allemagne, Belgique, France, Pays-Bas).

Jusqu’à présent ce type de transfert ne se produisait que temporairement à l’occasion d’opérations extérieures.

Ce commandement est une réponse concrète, non seulement aux difficultés budgétaires que rencontrent tous les pays européens, mais également au déficit capacitaire en matière de transport aérien militaire tant tactique que stratégique. Fin 2010, l’EATC devrait contrôler une flotte d’environ 170 appareils de transport et de ravitaillement en vol. L’état-major comprendra alors environ 160 personnes dont 45 français.

  • Commandement à la carte

L’objectif est de transférer progressivement l’ensemble des responsabilités et des personnels liés à la préparation des forces et à l’exécution des missions afin, au travers des synergies créées au sein de l’EATC, d’améliorer l’efficience et l’efficacité de la génération des forces. Compte tenu des spécificités de chaque nation, une approche progressive, adaptée à chaque participant, a été adoptée. Ainsi, dans le domaine opérationnel, certains pays comme l’Allemagne ont transféré la quasi-intégralité de leur flotte, et dissous leur organisation nationale (Lufttransportkommando et centre opérationnel). La France a choisi une approche prudente et progressive en transférant essentiellement ses moyens tactiques et stratégiques, hors missions particulières. Dans le domaine du ravitaillement en vol, les Pays-Bas et l’Allemagne ont transféré leurs moyens (KDC10 – A 310 MRTT), la Belgique n’en a pas et la France a gardé l’intégralité de ses capacités sous contrôle national. Il en va de même pour les missions EVASAN où seuls l’Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas ont transféré leurs moyens et le contrôle opérationnel.

Sur le plan dit fonctionnel, c’est à dire celui de l’harmonisation des procédures, de la standardisation ou encore de l’interopérabilité, le chantier est plus vaste, plus complexe et plus sensible car il implique un transfert de souveraineté plus important que celui du transfert de contrôle opérationnel. En fonction des domaines, les nations transfèrent à l’EATC des responsabilités selon trois niveaux : recommandation, coordination et commandement, niveau le plus élevé. Pour l’instant seules l’Allemagne et la Belgique ont transféré des responsabilités de ce dernier niveau dans quelques domaines.

  • Processus

L’EATC repose sur deux principaux piliers (opérationnel et fonctionnel) correspondant aux deux catégories de transfert d’autorité. Sur le plan opérationnel, le transfert d’autorité est parfaitement défini. L’EATC utilise la flotte mutualisée mise à sa disposition par les nations pour répondre à leurs demandes de transport/ravitaillement en vol en planifiant, déclenchant et contrôlant les missions.[6] Bien entendu, les nations ne perdent pas définitivement le contrôle de leurs moyens : à tout instant, sans justification, elles peuvent en reprendre le contrôle pour des raisons nationales (retrait de transfert d’autorité, qui peut être effectué en quelques minutes sur un ou plusieurs appareils). De plus, des représentants nationaux sont chargés de contrôler le bon emploi des moyens mis à disposition.

Le général Rouceau lors de l'inauguration de l'ETEAC répond à notre confrère Bernard Bombeau d'Air & Cosmos

Les missions sensibles nationales peuvent être gérées à l’EATC dans des cellules autonomes uniquement armées par du personnel national retiré temporairement de ses fonctions multinationales. Pour l’instant, seule l’Allemagne a choisi cette solution. Les Pays-Bas et la Belgique l’étudient. La France a choisi le maintien d’une chaîne autonome nationale mais dispose cependant d’une cellule autonome équipée à l’EATC. Sur le plan fonctionnel, les travaux vont débuter dans les différents domaines en fonction des responsabilités déléguées par les nations. Les premiers travaux seront directement liés à l’amélioration de la mutualisation des flottes existantes. De plus, dans ce domaine fonctionnel, l’EATC aura un rôle important à jouer dans la préparation de la mise en service de l’A 400M (formation, standardisation, harmonisation initiale des procédures et de l’emploi…), mais également dans l’étude de la création d’une unité multinationale A 400M.

  • Vous avez dit “rentable” ?

Les gains attendus seront à la mesure du niveau d’ambition des nations, c’est-à-dire du transfert réalisé. L’EATC va se doter des outils permettant d’évaluer les gains en partant de la situation d’origine de chaque nation. Certains gains liés à la mutualisation des flottes sont intuitifs car la vision globale des moyens et des demandes permettra de réaliser plus aisément qu’auparavant une utilisation optimale des quatre flottes. Une meilleure utilisation des flottes pourrait se traduire, par exemple, par un moindre recours à des vols affrétés, ou encore par la mise à disposition d’un nombre accru d’appareils d’entraînement pour les unités, en utilisant la ressource dégagée par l’optimisation. La mutualisation n’est cependant pas intégrale et continue de se faire entre pays EATC au travers d’une « bourse d’échange d’heures de vol » dont la balance doit rester équilibrée dans la durée. Les gains devront se mesurer globalement en intégrant tous les domaines, budgétaires et RH notamment.

En terme de RH, par exemple, la mise en œuvre d’un centre opérationnel permanent commun diminue la facture, le personnel engagé étant inférieur à la somme totale des quatre centres des nations. A l’inverse, le maintien de doublons nationaux va à l’encontre des économies attendues : les nations ne pourront retirer des gains que si elles adaptent leur propre organisation. En effet, compte tenu du transfert de responsabilités effectué, l’EATC n’est pas une organisation multinationale supplémentaire, mais bien un commandement [7] qui est partie intégrante des organisations militaires de chacune des nations. Toute duplication « inutile » viendra donc affaiblir le retour sur investissement.

Eimert van Middelkoop, ministre néerlandais de la Défense avec le GAA Jean-Paul Paloméros, chef d'État-major de l'armée de l'Air

La création de l’EATC a été difficile, l’avenir le sera probablement tout autant. Le vrai défi que devra relever l’EATC est celui de son intégration acceptée dans les structures militaires des nations, tant il n’est pas anodin de supprimer des structures nationales au profit d’un commandement multinational. L’EATC aura avant tout besoin d’un cadre juridique robuste au travers d’un traité qui lui donnera les moyens adaptés à ses responsabilités et viendra se substituer à l’arrangement technique provisoire.

Depuis le 15 octobre, l’Allemagne a transféré à l’EATC le contrôle opérationnel de sa flotte de transport et de ravitaillement. Les trois autres nations devraient en faire de même d’ici la fin 2010, date à laquelle pourra être déclarée la capacité initiale opérationnelle (IOC).[8] Pour atteindre la capacité finale, il faudra que les nations poursuivent le transfert de responsabilités dans les domaines fonctionnels,[9] suppriment les doublons, et limitent leurs « caveats ». Il faudra également rapidement consolider l’organisation et les processus actuels. Et, bien entendu, l’EATC aura vocation à s’ouvrir à d’autres nations.

Alain Rouceau

(*) Général de brigade aérienne, Commandant en second et chef d’état-major de l’EATC

[1] L’Europe en voie de démilitarisation : La crise économique risque d’accentuer le décrochage européen, thème du "grand dossier" coordonné par François d’Alançon pour le N°148 de la revue Défense daté de novembre-décembre 2010.

[2] Rédacteur-en-chef adjoint de la revue Défense.

[3] Voir  “Le Royaume-Uni et la France sont les seuls à assurer la survie de capacités européennes significatives” d'Étienne de Durand in Défense N°148, daté de novembre-décembre 2010.

[4] Voir Le Centre Multimodal des Transports, par le général de brigade aérienne Philippe Carpentier, commandant le CMT in Défense in Défense, N°144, daté de Mars-avril 2010 (. a relation franco-allemande à l'épreuve du temps

[5] Numéro 148 de Défense, daté de novembre-décembre 2010 de Défense, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), réalisée par des bénévoles, « anciens de l'IH ». Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[6] Voir “Notre devoir pour la nation nous impose de nous projeter à 15 ans, pas à 15 mois”, “grand entretien” accordé par le général d'armée aérienne Jean-Paul Paloméros à la revue Défense (N°146, juillet-août 2010) sur les responsabilités de l'armée de l'Air dans la sécurité collective. « La coopération avec le Royaume-Uni et les autres forces aériennes européennes doit s’enrichir et permettre à nos pays de constituer une dynamique de puissance au plan aérien, palliant ainsi la taille modeste de nos Nations qui pourront de moins en moins atteindre seules le seuil de puissance des plus grands pays. L’enjeu est la sécurité du continent et le rôle de l’Europe pour la paix dans le monde. Et s’il nous faut pour l’instant nous contenter d’une politique de petits pas, les armées de l’Air y apportent déjà leur contribution active. Nous pouvons ainsi nous réjouir de la montée en puissance de l’European Air Transport Command (EATC), du succès de notre école commune de formation de nos pilotes de chasse à Cazaux, de transport à Avord, et de la relation de proximité des chefs d’état-major des armées de l’air qui concourt directement à créer cette puissance aérienne européenne. Cette construction, cette vision commune, ne s’oppose pas à notre appartenance à l’OTAN, elle la renforce. »

[7] ATARES : Air Transport, Air Refuelling, and other Exchanges of Services.

[8] IOC : Initial Operational Capability

[9] L'EATC a atteint la capacité opérationnelle initiale (Source Armée de l'Air)


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