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Afghanistan

Afghanistan : la règle de trois et de quatre...

Ce billet de Richard Labévière, rédacteur en chef de la revue Défense [1] est rediffusé ici avec l'aimable autorisation de son auteur. Paris, le 29 juin 2008.©

En Afghanistan, les Britanniques et après eux les Soviétiques avec 170.000 hommes, ont abandonné la partie. Là où deux empires ont échoué, l’OTAN a-t-elle plus de chance de réussir ? Compte tenu des moyens militaires engagés avec des forces aussi disparates que celles réunies dans la coalition conduite par l’OTAN, une victoire militaire est parfaitement illusoire. Les autorités françaises ont d’ailleurs toujours dit qu’en l’absence d’une solution politique, il n’y aurait pas d’issue. Lors de la Conférence internationale de soutien à l’Afghanistan qui s’est tenue à Paris le 12 juin dernier, le Président de la République a clairement rappelé que : « nous savons bien que nous ne gagnerons pas seulement par l'action militaire ». Mal engagée dès le départ, car écartelée entre l’intervention américaine « Enduring Freedom » et celle de l’OTAN dont on peut légitimement se demander si cette « aventure asiatique » correspondant à ses missions prioritaires, la participation française à l’opération afghane viole trois règles fondamentales :

  • 1) Celle de la doctrine Bentégeat [2] selon laquelle toute opération extérieure doit être relativement courte, avec un point d’entrée et un point de sortie préalablement établis ;

  • 2) Celle d’une différenciation - elle-aussi clairement établie - entre des opérations classiques de maintien de la paix (sous la bannière des Nations unies, de l’Union européenne ou de l’OTAN) et des actions de guerre nécessitant d’autres matériels, d’autres règles d’engagement et un renseignement à la hauteur;

  • 3) Enfin, celle de l’adhésion de la population civile qui doit préalablement comprendre, sinon partager et soutenir les objectifs des missions engagées par le biais de la représentation nationale. Il paraît toujours plus judicieux de débattre avant les tragédies qu’après.

Une quatrième règle concerne la connaissance du contexte. Celui de l’Afghanistan [3] est devenu un modèle de corruption qui produit aujourd’hui 80 % de l’opium mondial, fléau que les Talibans avaient eux-mêmes combattu avant de s’en servir aujourd’hui pour financer cette guerre contre l’Occident avec d’étranges complicités. Celle de l’ISI, les services du renseignement militaire pakistanais financés par Washington, allant jusqu’à encadrer militairement les factions armées engagées contre les troupes de l’OTAN. Et pour ce qui est des financements d’origine saoudienne, continuer de le nier serait se moquer du monde.

Hormis l’inadaptation des équipements de nos unités engagées sur le terrain, nos outils d’information et de « communication opérationnelle » font, eux-aussi cruellement défaut alors qu’ils conditionnent les fonctions de commandement qui s’appliquent à travers le spectre des opérations à tous les niveaux : opératif, tactique, aussi bien que stratégique ou politique.[4] Contrairement aux Britanniques et aux Américains, nous n’avons pas compris que pour « être crédible, le message doit être basé sur la transparence et l’exactitude », enfin, que « le souci d’efficacité implique la contre-productivité du mensonge. » Dans une étude comparative² sur les doctrines et pratiques américaines et françaises, Pascale Combelles-Siegel dresse plusieurs constats révélateurs : « Les Américains accordent une place plus importante à la dimension démocratique de la COMPOPS que les Français ou les Britanniques qui la considèrent principalement dans sa dimension opérationnelle et publicitaire. » Les règles d’engagement sont différentes : « à ce jour, les Français ne font que de l’information et de la communication promotionnelle et comportementale. Les Américains font de l’information, de la communication et potentiellement de la désinformation. Les Britanniques font de l’information ; surtout de la communication promotionnelle et comportementale et feraient de la désinformation », cette dernière relevant des services secrets. Les vecteurs sont également différents : « le vecteur, c’est la puissance de feu de la communication opérationnelle. A ce titre, la France se trouve dans une situation de relatif désavantage car elle ne possède pas de système d’information vraiment global capable de faire entendre sa voix dans le monde anglo-saxon. Sur le plan national, elle doit faire face à des médias dont l’intérêt pour les questions de défense n’est pas prioritaire ».[5]

Même les modes opératoires diffèrent ! « Là encore la France se trouve dans une situation de relatif désavantage car elle pratique bien souvent une politique de semi-ouverture qui se traduit par un effort pour susciter l’intérêt des médias au niveau opératif-tactique, mais par une politique passive au niveau stratégique (comme illustré par les crises du Kosovo et de l’Afghanistan). »[5]

Quant à l’affaire de la publication de photos de talibans paradant avec les dépouilles de nos soldats,[6] elle signe leur deuxième mort et n’appelle aucun autre commentaire.[7]

En Iraq et en Afghanistan, les Américains ont un livre de chevet : « la Guerre moderne » de Roger Trinquier.[8] Les britanniques restent fidèles aux « Sept piliers de la sagesse » de T. E Lawrence dont la citation favorite est : “Messieurs, ne mangez pas votre soupe avec un couteau”.[9]

Richard Labévière

[1] Billet du rédacteur en chef de Défense, N°135, daté de Septembre-octobre 2008, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), réalisée par des bénévoles, « auditeurs de l'IH ». Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] Le général Henri Bentégeat a été chef d’état-major des armées françaises (CEMA) du 30 octobre 2002 au 4 octobre 2006.

[3]  Voir le Grand dossier du N°135 consacré à « L'Europe de la Défense ».

[4] Voir "Quelle guerre en Afghanistan ?" de François-Bernard Huyghe.

[5] Pascale Combelles-Siegel : chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique sur la communication opérationnelle et les opérations multinationales ». FRS, Paris, décembre 2002.

[6] Voir "Embuscade en Afghanistan" du général François Cann.

[7] "21 août 2008 : Un jour de deuil pour la Nation française" : Allocution de Nicolas Sarkozy, président de la République française, lors de l'hommage national rendu aux soldats morts en Afghanistan le 18 août 2008 en l'Hôtel des Invalides. Paris, le jeudi 21 août 2008. Source: Palais de l'Elysée.

[8] cf. La Guerre moderne, Paris: aux Éditions de La Table ronde, (1961).

[9] "Afghanistan : Retour à la guerre classique ?" : L’embuscade meurtrière tendue le 18 août 2008 contre une section de la 4ème compagnie du 8ème R.P.I.Ma a révélé aux Français que leur pays était engagé dans des opérations de guerre en Afghanistan. Après le recueillement [7] et dans l’attente de tirer très prochainement tous les enseignements de cet accrochage, retour aux faits « qui démontrent un changement de mode opératoire de l’adversaire » avec le général de corps d’armée Benoît Puga, sous-chef opérations de l’Etat-major des armées, le 28 août 2008.

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