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Iran

Iran : les occasions manquées

Ce billet de Richard Labévière, rédacteur en chef de la revue Défense [1] est rediffusé ici avec l'aimable autorisation de son auteur. Paris, le 22 décembre 2006.©

D’après un article paru dernièrement dans le Washington Post,[2] le Département d’État américain aurait été destinataire - en avril 2003 - d’un document iranien proposant aux États-Unis un « marché global ». Transmis par les soins de l’ambassadeur de Suisse à Téhéran, ce document comprenait une offre de « pleine coopération » dans le domaine nucléaire. La partie iranienne s’engageait aussi à « agir » contre les terroristes, à cesser son « soutien logistique » aux milices palestiniennes et à accepter l’initiative saoudienne relative au conflit israélo-palestinien. Une « coordination » en Irak était également proposée.

En échange, les États-Unis se voyaient priés de lever les sanctions contre l’Iran, de reconnaître à celui-ci le droit d’accéder à la technologie nucléaire civile et de respecter « les intérêts de sécurité légitimes » de Téhéran. Cette offre avait, semble-t-il, reçu l’onction du président Khatami et, surtout, du guide de la révolution. Et le Washington Post adresse un sévère reproche à l’administration Bush : celui de n’avoir pas compris que l’Amérique – au printemps 2003 – se trouvait en position de force face à un Iran anxieux et demandeur. La réponse de Washington est décrite comme un « pied de nez » inspiré par la politique de « regime change » d’ores et déjà suivie. L’erreur cruciale de l’administration Bush, souligne le Washington Post, est d’avoir cru que le régime iranien se trouvait, à ce moment-là, « au bord de l’abîme ».

La présence de 150 000 soldats anglo-américains sur le flanc ouest de l’Irak parachève l’encerclement stratégique de l’Iran : à l’Est. C’est l’installation durable du double dispositif de l’OTAN et des forces spéciales américaines d’« Enduring Freedom » qui inquiète Téhéran ; le Nord reste doublement menaçant avec les bases interarmées américaines d’Asie centrale et les infiltrations régulières de groupes sunnites radicaux ; et le Sud associe les États pétroliers alliés des États-Unis et la flotte américaine qui croise en permanence dans le détroit d’Ormuz, par lequel transitent 30% des ressources énergétiques mondiales. Depuis juin 2005, l’élection du président Mahmoud Ahmadinejad, avec ses proclamations répétées de « vouloir rayer Israël de la carte », ne contribue pas à rassurer la communauté internationale. Sur le plan intérieur, l’organisation politique repose sur la loi coranique et l’autorité religieuse du Guide, l’ayatollah Khameneï, qui l’emporte sur celle du président.

Ainsi, la vie politique se polarise en deux camps : celui des « idéologues », tenants de la tradition, et celui des « pragmatiques », partisans de l’ouverture, avec lesquels Ahmadinejad doit composer pour gouverner. A travers ses proclamations radicales, le nouveau président souhaite s’affirmer, à l’intérieur, comme le porte-drapeau des déshérités, et à l’extérieur comme celui du monde islamique. Si certains experts pensent qu’une bombe iranienne pourrait rééquilibrer, stabiliser et rationaliser la situation stratégique du Proche-Orient, d’autres affirment au contraire qu’une telle hypothèse risquerait d’entraîner une dynamique de prolifération aggravée. Pour ces derniers, une violation du TNP par Téhéran pourrait relancer les ambitions nucléaires de l’Arabie saoudite, de l’Egypte, voire de la Turquie, et sonner ainsi le glas des accords internationaux de non-prolifération qui, même s’ils apparaissent de plus en plus inadaptés à la nouvelle configuration internationale, ont le mérite d’offrir la seule protection existant actuellement.

Où en est-on en réalité aujourd’hui ? La question de la maîtrise des armements nucléaires accompagne l’histoire du nucléaire militaire et lui est consubstantielle. Bernard Sitt explique que la situation est assez sombre : « Les négociations d’une convention d’interdiction de la production de matières fissiles pour les armes nucléaires sont bloquées depuis 1997 à la Conférence du désarmement à Genève. Le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires adopté en 1996 est bloqué par le refus du sénat américain de le ratifier. »[6]

Evoquées à plusieurs reprises, même les menaces de contrainte par la force s’avèrent sans effet, voire contre-productives. Téhéran réitère sa ferme volonté de pouvoir enrichir l’uranium sur son territoire national et annonce début 2006 la reprise de ses activités sensibles, suspendues quelques mois auparavant, y compris la fabrication de nouvelles centrifugeuses. Téhéran répondra cet automne aux dernières propositions européennes. Après toutes ces occasions manquées, il n’est pas acquis que l’histoire tourne bien…   [3]     [4]  [5]  

Richard Labévière

[1] Billet du rédacteur en chef de Défense, N°122, daté de Juillet-août 2006, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), réalisée par des bénévoles, « auditeurs » de l'IH. Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] Édition du 20 juin 2006.

[3] C’est, notamment le cas du général Lucien Poirier qui fut, dans les années 60, l’un des quatre artisans de la doctrine française de dissuasion. Il considère que cette doctrine peut s’appliquer à l’Iran : « L’Iran manifeste une hostilité vis-à-vis d’Israël, mais est aussi en position défensive par rapport aux Américains. S’il accédait à la capacité nucléaire, pourrait-il s’en servir dans une stratégie d’agression de ses voisins ? Est-ce crédible ? S’il voulait détruire Israël, il risquerait une riposte nucléaire israélienne, vraisemblablement accompagnée d’une attaque nucléaire des États-Unis car là, probablement, les Américains considéreraient qu’il va de leur intérêt vital de protéger Israël. L’Iran risquerait donc des représailles qui le détruiraient ».

[4] Le Monde des 28 et 29 mai 2006.

[5] Conversation avec l’auteur. Bernard Sitt est directeur du CESIM (Centre d’études de sécurité internationale et de maîtrise des armements). Voir son article : « La maîtrise des armements dans le nouveau contexte de sécurité globale » dans la revue « Défense », numéro 113 (Novembre-décembre 2004).

[6] Nous consacrerons le Grand Dossier de notre édition de rentrée à l’Iran, dans le N°123, daté de Septembre-octobre). Le N°122 a diffusé les travaux des comités de la 58e session Nationale sur les « Mers et océans, défis européens et mondiaux ».

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