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Le Rafale

Le Rafale, l’Otan, et l’industrie européenne d’armement

Ce billet de Richard Labévière, rédacteur en chef de la revue Défense [1] est rediffusé ici avec l'aimable autorisation de son auteur. Paris, le 23 août 2005.©

C'est un peu comme la candidature de Paris pour les jeux Olympiques. Supériorité technologique absolue, certitude entretenue d'être modestement les meilleurs et quelques erreurs politiques majeures. L'avion de chasse Rafale de Dassault-Aviation vient de subir un nouvel échec à l'export puisque la ville-État de Singapour a opté pour le F-15 américain, soit une vingtaine d'appareils d'un contrat estimé à un milliard de dollars.

Certes les dysfonctionnements franco-français, sinon gaulois, sont patents : incapacité à adapter le radar de l'avion aux spécificités singapouriennes, une stratégie commerciale de Thalès - responsable de la promotion du dossier – victime de trous d’air, une incapacité tout aussi totale à l'autocritique et à des corrections rapides de Dassault-Aviation, enfin des escales singapouriennes pressées et des déclarations à contretemps du président de la République et du ministre de la Défense.

Mais des considérations géopolitiques plus larges ont, semble-t-il, été déterminantes. Capitalisant la reprise de la piraterie maritime dans le détroit de Malacca, le Pentagone a réussi à vendre à Singapour la menace selon laquelle des pirates pourraient s'allier à Al-Qaïda pour lancer un superpétrolier ou un supertanker chimique sur le plus grand port du monde. Comme ils l'ont fait à Rotterdam, les experts américains de la lutte antiterroriste ont, par conséquent, pris en main la sécurisation des installations portuaires singapouriennes, demandant quelques contreparties, notamment sur le dossier du renouvellement de la défense aérienne de la ville-État.

Mais c'est surtout sur l'installation durable de l'aéronavale américaine à Singapour que semble s’être jouée l'affaire. Depuis la fermeture de leur dispositif de Subic-Bay aux Philippines, les États-Unis ne disposent plus de logistique sérieuse en Asie du Sud-est. Le centre opérationnel le plus proche étant la base de Diego-Garcia dans l'océan Indien, le Pentagone devait impérativement retrouver un port d'attache pour ses porte-avions de la VIIIème flotte. S'ils peuvent mouiller n'importe où, les porte-avions ne peuvent rester à quai plus de cinq jours, délai au-delà duquel les pilotes perdent
leurs qualifications d'appontage à moins de disposer d'une piste en dur pour des simulations. Cet équipement vital est désormais disponible à Singapour justement, où la piste latérale de Cheng-Hi, en bordure de l'aéroport civil, permet désormais aux pilotes de l'aéronavale américaine d'effectuer leurs entraînements, les porte-avions pouvant rester à quai au delà des cinq jours fatidiques.

S'imposant désormais comme l'infrastructure stratégique américaine la plus importante en Asie du Sud-est, Singapour pouvait difficilement résister aux amicales pressions des avionneurs américains et poursuivre ses velléités de diversification d'approvisionnement dans le secteur de l'armement.

Le nouvel échec à l'export de l'avion de chasse français a valeur de symptôme. La lutte planétaire contre le terrorisme constitue le plus bel alibi au plus grand redéploiement militaire américain survenu depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Si Al-Qaïda est partout, il faut mettre des soldats américains partout, mais aussi des machines américaines partout.

Un autre malentendu franco-américain vient de faire ressurgir des interrogations de fond quant aux missions de l’OTAN. Pressé d’augmenter son contingent irakien de 140 à 160.000 hommes en vue des prochaines consultations électorales irakiennes, le Pentagone s’apprête à retirer 5000 soldats de son opération afghane « Enduring Freedom ». Par conséquent, le secrétaire d’État à la défense Donald Rumsfeld a demandé à ses alliés de fusionner la Force internationale d’assistance à la sécurité de l’Otan (ISAF) avec l’opération anti-terroriste américaine. Ce ne sont ni les mêmes missions, ni les mêmes matériels ont répliqué Paris et Berlin, rappelant - à juste titre - que l’Otan n’a pas vocation à mener des missions « offensives ».

Enfin, outre le fait de savoir sur quels théâtres et sous quelle bannière les armées européennes doivent intervenir, la grande question qui agite la communauté de la défense est de savoir si elles pourront toujours le faire avec des armements fabriqués sur leur sol. La survie d’une industrie de défense en Europe était le thème principal de la IIIème université d’été de la défense qui s’est tenue, fin septembre à Colmar. Un constat aveuglant et qui se passe de commentaire : les États-Unis dépensent cinq fois plus que l’Europe pour la recherche de défense. Autre constat tout aussi préoccupant : l’Europe importe 30% de ses équipements aux États-Unis contre à peine 1% en sens inverse. Face à une telle situation, politiques et industriels regardent dans la même direction : la parade passe par l’émergence d’un marché européen de l’armement. Mais on ne peut en rester aux grandes déclarations et se précipiter pour acheter des JSF ou des F-16. Réponse prévisible de nos amis britanniques : « nous n’approuvons pas le principe de préférence européenne pour acheter les meilleurs matériels possibles au meilleur prix »… Sans plus de surprise, nos amis italiens et danois appuient cette position…

Certes, les mots de « préférence européenne » soulèvent nombre de malentendus. C’est pourquoi, au ministère de la défense, on préfère parler d’une « préférence naturelle plutôt qu’imposée. « L’Agence peut être un outil pour cela », explique-t-on, « si on réfléchit à une capacité ensemble, si on fait de la recherche, si on construit un programme ensemble, alors nous serons enclins à acheter européen. »[2]

« Le problème », commente un acteur du secteur, « c’est qu’au rythme où vont les choses, dans dix ans, nous serons morts ».

Richard Labévière

[1] Billet du rédacteur en chef de Défense, N°117, daté de Septembre-octobre 2006, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), réalisée par des bénévoles, « auditeurs » de l'IH. Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] Voir le Grand dossier du N°117 consacré à « Où va la Russie ? ».

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