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Le Grand Moyen

Le Grand Moyen-Orient est mal parti...

Ce billet de Richard Labévière, rédacteur en chef de la revue Défense [1] est rediffusé ici avec l'aimable autorisation de son auteur. Paris, le 28 mai 2005.©

L'Iran est revenu au credo de sa révolution”, titre le quotidien saoudien Ash-Sharq-al-Awsat, baromètre indispensable pour jauger le voisin iranien. Le raz-de-marée néoconservateur qui installe à la présidence iranienne le maire de Téhéran, Mahmoud Ahmadinejad, le radical populiste face au pragmatique Rafsandjani consacre le pouvoir d'Ali Khameneï, successeur en droite ligne de l'ayatollah Khomeini. “Au vu du bilan très décevant des deux mandats de Mohammad Khatami, une grande partie de l'électorat réformateur s'est reporté sur celui qui incarne non seulement la continuité de la révolution iranienne, mais surtout un sursaut national face à la multiplication des menaces extérieures”, estime un diplomate arabe en poste à Téhéran.

Et si le bilan des réformateurs s'est avéré si décevant, c'est, en grande partie parce que la quasi-totalité des appareils d'État a été systématiquement mise sous la tutelle des pasdarans – les gardiens de la révolution, un État dans l'État –, eux-mêmes doublés par les Bassidjes, une milice de 400 000 jeunes, souvent issus des milieux les plus défavorisés. Mais cette interruption du moment thermidorien de la révolution chi’ite s'explique davantage par des facteurs externes perçus comme autant de menaces pour cette Perse qui a toujours voulu jouer un rôle de puissance régionale.

Si le nouveau président iranien a commencé par jouer les modérateurs en affirmant son attachement au dialogue avec la troïka européenne sur le dossier nucléaire, il a revendiqué, durant toute sa campagne, le droit à la fabrication de l'arme atomique, au nom d'une irrépressible volonté de souveraineté nationale. Le fait national iranien et sa composante chi’ite ont d'autant plus été redynamisés que la Perse éternelle se sent de plus en plus isolée et encerclée par l'armée américaine, déployée non seulement en Irak, mais aussi à l'est – en Afghanistan – et au nord avec ses bases interarmées du Caucase et d’autres régions d’Asie centrale et enfin au sud, en appui des monarchies pétrolières qui représentent toujours l'ennemi héréditaire. Mais la raison la plus déterminante du retour des ultra-néoconservateurs iraniens réside, sans aucun doute, à Bagdad, estiment plusieurs chancelleries qui considèrent que l'intervention américaine en Irak favorise les “durs” de toute la région. Hormis une résistance qui ne cesse de s'étendre, la présence de 150 000 soldats américains en Irak génère un retour politique, sinon une fulgurante progression des Frères musulmans en Jordanie, en Egypte comme en Syrie, de même qu'un surcroît d'influence des oulémas saoudiens les plus réactionnaires. Et l'on constate la même radicalisation dans l'ensemble des monarchies pétrolières.

Adossée à cette multiplication mimétique des néo-conservatismes, la présidentielle iranienne a valeur de symptôme. La démocratisation du Grand-Moyen-Orient, version Washington est bien mal partie.[2] La contagion démocratique qui devait se propager depuis un Irak “libéré” a tourné court, nous rappelant qu'il ne suffit pas d'organiser une élection pour instaurer la démocratie. En d'autres temps, on appelait ces retournements de l'histoire des ruses de la raison, on pourrait, aujourd'hui invoquer les ruses d'une libération manquée en Irak, tout comme les ruses d’une instauration de la démocratie en Afghanistan en voie de retalibanisation où les seigneurs de la guerre et les parrains de la drogue font, de nouveau, la loi. On pourrait aussi invoquer les ratages de la mal nommée “révolution du Cèdre” libanais, débouchant sur une relance de la machine communautaire, sinon communautariste.

Une pleine et entière restauration de la souveraineté libanaise ne peut que s’envisager dans un cadre régional s’efforçant de régler l’arc de crises “poupées gigognes” qui achoppe aussi sur l’occupation du plateau du Golan syrien perdurant depuis juin 1967. Ruses encore – on finit toujours par y revenir - des doubles et triples jeux saoudiens qui continuent à instrumentaliser et à financer l’islamisme radical dans le monde arabo-musulman, en Asie, en Afrique, en Europe, et pas seulement en Grande-Bretagne…

Cet enchaînement de ruses ramène invariablement à la centralité du conflit israélo-palestinien et à toutes ses composantes figées et mortifères, parfaitement connues techniquement, diplomatiquement et militairement. Et ce n’est pas le retrait unilatéral annoncé de la bande de Gaza qui résoudra quoi que ce soit. En refusant radicalement que ce retrait amorce le plus petit début d’une application de la Feuille de route – l’ultime plan de paix sur la table – le gouvernement d’Ariel Sharon prend la responsabilité de déclencher une troisième Intifada qui risque d’embraser, à nouveau, toute la région, voire de produire de nouvelles “délocalisations” d’un terrorisme islamiste de nouvelle génération du type de celui qui vient de sévir au cœur de la capitale britannique. En définitive, si le Grand Moyen-Orient est bien mal parti, c’est, surtout parce qu’on prend les effets pour les causes. On ne désespère pas indéfiniment les peuples… On ne désespère pas impunément les peuples...

Richard Labévière

[1] Billet du rédacteur en chef de Défense, N°116, daté de Juin-juillet 2005, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), réalisée par des bénévoles, « auditeurs » de l'IH. Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] Voir le Grand dossier du N°116 consacré à « Les aléas du printemps arabe ».

Du même auteur, lire également :

 

 


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